L'œil de Gabart - L'arrivée des skippers : "A ce moment-là, on se découvre des aptitudes impressionnantes"

Publié le , modifié le

Auteur·e : Coralie Salle
François Gabart
François Gabart lors de la Brest Atlantiques 2019. | Wanaii Films

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Après plusieurs mois de course, les skippers vont bientôt franchir la ligne d'arrivée de cette neuvième édition du Vendée Globe. Pour l'instant le suspens est total puisque six skippers se tiennent en 150 milles nautiques au classement ce vendredi à 22 heures. François Gabart, vainqueur de "l'Everest des mers" en 2013 et consultant France Télévisions, nous livre son analyse sur cette fin de course et revient, aussi sur ses souvenirs en tant que navigateur.

C’est la dernière ligne droite de ce Vendée Globe puisque, selon les estimations, les premiers skippers devraient arriver aux Sables-d'Olonne mercredi. Comment vont-ils appréhender mentalement la fin de cette course ? 
François Gabart : "Après des semaines de compétition, on est très fatigués et on va puiser dans nos ressources pour réussir à finir ce tour du monde. Je le dis souvent, mais à ce moment-là, on se découvre des aptitudes impressionnantes. C’est un privilège de pouvoir faire le Vendée Globe parce qu’on n'a pas 50 opportunités dans notre vie pour se mettre en difficulté de cette manière-là.

Quels sont les pièges à éviter pour bien terminer ce tour du monde ?
FG :
 "Déjà, il faut absolument rester concentré et ne surtout pas se perdre dans des projections en pensant à l’après. Les marins doivent gérer la course étape par étape, et il ne faut pas qu’ils aient peur de gagner. Ça paraît bête dit comme ça, mais c’est très important. Si je devais résumer tout ça en quelques mots, je dirais qu’il est nécessaire de ne pas craindre l’enjeu, et surtout, de continuer d'effectuer une navigation propre jusqu’au bout. Et c’est loin d’être évident, car la fatigue se fait ressentir.
Ensuite, la deuxième chose est de savoir maîtriser ses émotions. Il ne faut pas penser à notre retour sur la terre ferme et à ce qu'on fera, après avoir franchi la ligne d'arrivée. Par exemple, on se nourrit de l'envie de retrouver nos proches, mais il ne faut pas perdre de vue l'enjeu de la course
." 

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Selon les estimations, cinq ou six monocoques peuvent encore prétendre à la victoire finale. Ça fait beaucoup de potentiels vainqueurs...
FG : "Exactement. L’écart est tellement serré qu’un marin peut aussi bien terminer premier que dixième. Les skippers doivent être sérieux, consciencieux et surtout, ils doivent peaufiner les moindres détails de leurs trajectoires et la vitesse de leur bateau, pour espérer jouer la gagne."

"Leur manière de gérer l’événement humainement va être passionnante"

Qu’est-ce qui peut faire la différence pour permettre à un navigateur de remporter cette course ? 
FG : "Ce sera probablement leur façon de gérer le finish. On n’imagine pas à quel point c’est particulier pour un skipper de jouer la gagne sur un Vendée Globe. Je pense que l’expérience peut aussi être primordiale. Par exemple, des marins comme Charlie Dalin, Thomas Ruyant ou Jean le Cam ont déjà gagné de grandes courses et ont eu l’occasion de connaître cette étiquette de favori. À l’opposé, Louis Burton et Boris Herrmann, qui sont extrêmement bien placés quand on voit leur position actuelle et les modifications dont ils bénéficient, sont des révélations et ils manquent un peu d'expérience. Mais je ne me prononce pas plus que ça, car c'est extrêmement compliqué à imaginer. Leur manière de gérer l’événement humainement va être passionnante à suivre. Cette incertitude est intéressante, parce que ça nous laisse un suspens énorme." 

Est-ce que dans cette dernière semaine de course, des coups tactiques se mettent en place pour aller chercher la victoire finale ? Par exemple, on a vu Louis Burton prendre un cap plus Ouest-Nord-Ouest que ses adversaires. 
FG : "Oui, et au moment où on parle, l’écart entre lui et Charlie Dalin s’est un peu resserré, donc je pense que ce décalage Nord-Ouest lui a été très favorable. Mais il va y avoir encore plusieurs transitions à gérer. Des coups tactiques et des changements de trajectoires peuvent encore arriver en fonction des bateaux. Les positions vont encore bouger. Rien n’est joué et c’est ça qui est intéressant."

Vous avez déjà connu un sprint final en 2013 face à Armel Le Cléac’h. Comment l’aviez-vous vécu ? 
FG : "J’étais à fond. Je n’ai rien lâché jusqu’au bout parce que je ne voulais avoir aucun regret et faire du mieux possible. Avec Armel, le scénario était assez simple : soit j’abandonnais, soit je finissais premier ou deuxième. C'est paradoxal, car j’étais conscient que je pouvais avoir un problème technique. Il était possible que je ne termine pas ce Vendée Globe. Donc j’avais une certaine pression et je ne voulais rien laisser au hasard.

L'arrivée : une sorte de libération, de soulagement

Qu’avez-vous ressenti quand vous avez remporté cet ‘Everest des mers’ ? 
FG : "Quand on passe la ligne d’arrivée, on ressent un énorme soulagement et une sorte de libération. La transition est vraiment brutale entre ce moment où on est extrêmement concentré sur notre bateau, et lorsqu'on termine la course : tout s’arrête très rapidement. En quelques microsecondes, on passe du tout au tout, car la pression redescend et on se dit qu’on a réussi à finir le Vendée Globe. Aussi, on est seul en mer et quand on revient sur la terre, on se retrouve avec beaucoup de monde autour de nous. C’est vraiment extraordinaire à vivre. J'étais soulagé et en plus, j’avais la chance d’avoir gagné. C’est génial à vivre.

Pour conclure, je vais vous demander un petit pronostic : qui va remporter cette neuvième édition du Vendée Globe ? 
FG : "Je ne me mouillerai pas, car le scénario est assez dingue ! Je pense que la course va être très serrée jusqu’au bout, et c’est le seul pronostic que je vais faire. Je pense  beaucoup de skippers pourraient franchir la ligne d'arrivée en même temps, on ne saura peut-être pas qui est le vainqueur du Vendée Globe tout de suite. Nous aurons des incertitudes sur le nom du gagnant jusqu’au bout."