Vendée Globe : le skipper Guadeloupéen Damien Seguin démarre le compte à rebours

Publié le , modifié le

Auteur·e : Eric Cintas
La pose du mât, un moment toujours délicat, Damien observe ses préparateurs
La pose du mât, un moment toujours délicat, Damien observe ses préparateurs | Jean-Marie Liot

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Groupe Apicil, le monocoque de Damien Seguin a retrouvé son élément naturel. Après un chantier plus long que prévu, Damien passe en mode entraînement, entouré d'une belle équipe constituée pour son aventure en solitaire. Le 4 juillet, il reprend la mer pour une course de préparation.

Au pied de la grue de la capitainerie de Port-La-Forêt, l’instant est toujours un peu stressant pour un skipper : voir son bateau dans les airs, cinq mètres au-dessus de l’eau, avec le mât qui bouge dans tous les sens avant que tout ne soit fixé. "Mais je commence à avoir un peu plus l’habitude et puis surtout j’ai une équipe au top qui sait exactement ce qu’elle doit faire, donc tout s’est très bien passé" s’empresse de rassurer Damien Seguin. En effet, quelques minutes plus tard, au calme et posé dans son élément naturel, l’Imoca dans sa nouvelle robe écarlate et son numéro, le 1000, attire les regards. Quelle signification ? La réponse est logique, c’est le numéro d’immatriculation du bateau depuis sa mise à l’eau en 2008 et il l’a toujours porté "Mon chiffre favori c’est le 13, 1000 c’est un et trois zéros... ça me va bien" confesse le skipper avec un brin d’humour et pas du tout superstitieux. Il pose avec son équipe devant l’objectif de Jean-Marie Liot, Tifenn à ses côtés.

Le Vendée Globe se court seul, mais ne se prépare jamais en solitaire. 24394 milles nautiques soit 44500 km à travers les trois océans, Atlantique, Indien et Pacifique, en moins de 80 jours de course pour les meilleurs (le record est de 74 jours 3 heures 35 minutes et 46 secondes, établi par Armel le Cléac’h en 2017). Pour Damien un seul but : terminer son premier Vendée. Il n’a pas le bateau pour gagner ou titiller ce record absolu, mais il a constitué son équipe au fil des rencontres dans le milieu de la course au large.

Quatre gars en béton

En 2017, Damien Seguin achète le bateau à Éric Bellion, 9ème de la dernière édition en 99 jours. Comme un seul homme est un bon monocoque robuste, pas de la dernière génération mais il est fiable. L’ancien propriétaire en est certain : "Je ne sais pas si Damien croit dans l’âme des bateaux, il est plus régatier que moi mais je sais que le bateau va l’emmener jusqu’au bout et il sera là pour l’épauler, même dans les moments difficiles", déclare-t-il.

Damien lui croit surtout aux vertus du travail. Il récupère ainsi Guillaume Trotte, le préparateur d’Éric Bellion, tout se joue dans la confiance entre le skipper et ce jeune homme de 23 ans, spécialiste des matériaux composites. Guillaume qui connait le bateau depuis 2015 est nommé Boat Captain : "Je ne connaissais pas trop Damien car je ne suivais pas trop la voile olympique, mais il n y a pas eu de réunion ou d’entretien d’embauche. Il m’a vu sur le ponton et m’a tout de suite dit qu’il avait un job pour moi. J’ai apprécié. Le fait que je connaisse bien le bateau et son historique a dû jouer. En dehors d’Éric (Bellion) j’étais aussi la personne qui avait navigué le plus sur le bateau quand Damien l’a acheté. Pour moi c’est une continuité de travailler avec lui."

Puis au Havre en octobre 2019 c’est Jean Charles Monnet qui intègre le garde rapprochée. Après avoir été son prestataire sur l’analyse de la performance, Damien l’engage comme directeur technique, toujours dans l’optique du Vendée Globe afin de structurer son équipe autour de lui. "Mon job consiste à faire l’interface avec les différents préparateurs sur le bateau, toujours avec cette analyse de performance. On avait réussi à bien travailler ensemble et ça m’intéressait aussi car c’était une évolution de carrière. Le fait qu’il me fasse confiance c’est sympa mais c’est surtout un challenge motivant. On se remet en question au jour le jour sur la partie technique, il y aussi une notion de management et il faut trouver le bon curseur à chaque fois, " précise Jean-Charles.
 

Réunion de travail au chantier Finistère Mer Vent de Jean le Cam
Réunion de travail au chantier Finistère Mer Vent de Jean le Cam © Jean-Marie Liot

Pendant le confinement, le chantier n’est pas à l’arrêt, il faut trouver un homme de confiance et d’expérience, ce sera Stephane Courtois, qui, paradoxe, a déjà une histoire avec Damien. "Me retrouver à travailler au côté de celui qui a préparé mon bateau en 2006 pour ma première solitaire du Figaro c’est un gage de confiance", confie le skipper.

Stephane apprécie, très vite il devient un peu le papa du groupe : "Ça fait des années que je travaille dans le bateau, je dirais que je suis un petit peu la cinquième roue du carrosse, la petite main qui dépanne dans la plus petite équipe du Vendée. Ici on mouille la chemise pour un mec à qui il manque une main et je trouve cela vraiment chouette" confiera Stephane tout en retenue.

Une équipe qui compte depuis mi-avril son quatrième élément, Donatien Carme, préparateur de Yoann Richomme sur la Solitaire du Figaro 2019 et déjà présent au Havre. Il s’engage résolument aux côtés de son nouveau skipper sans états d’âmes. "Damien sait souder une équipe et nous communique son envie, sa passion, son optimisme. On a envie de se faire un peu mal pour lui, je suis fier de bosser avec lui. C’est un marin passionné talentueux, doué d’une volonté de fer."

L'équipe au grand complet derrière son skipper
L'équipe au grand complet derrière son skipper © Jean-Marie Liot

"Ce sont des personnes qui viennent d’horizons et de formations différents, animées d’un objectif commun : ils aiment la voile", remarque Damien. Ils sont derrière lui comme un seul homme, on y voit là un beau symbole puisque c’est l’ancien nom du bateau d’Éric Bellion. Mais il faut aussi autour de ces mains de fer, un gant de velours.

Une femme en or

Autour de ce quatuor qui encadre son mari, Tifenn Seguin a l’œil sur tout. Elle est entrée dans la vie de Damien en 2004, lors d’une soirée de prof d’EPS à Lorient et ils ne se sont plus quittés. Depuis, le couple s’est marié et a eu deux enfants Etann et Marjane. Elle est co-actionnaire avec Damien de la société Sail on Sea, créée en 2012 pour les projets de course au large, et gère le projet Imoca. Damien dit avec humour qu’il en est le VRP.

C’est une femme de marin engagée. En tant que directrice du projet elle gère les relations avec les partenaires, le Groupe Apicil en l’occurrence, et coordonne les mises en place d’événementiels autour du skipper et du bateau en relation avec la société basée à Lyon. Plus de 200 personnes étaient venues au Havre pour le départ de la Transat Jacques Vabre, soutenir Damien et Yoann Richomme. Le Groupe Apicil au travers de ses actions sociales, porte un fort message d'inclusion, pour démontrer que chacun peut aller au bout de ses rêves. C'est aussi le combat de Tifenn et Damien depuis 2005, quand tous les deux ont créé l'association Des Pieds et Des Mains, dont le logo est sur l'avant du bateau. Tifenn en est la cheville ouvrière, mais elle est aussi la première supportrice de son mari, arrivant à prendre assez de recul lors des départs sur l'Océan de celui-ci. Ils partagent tout dans cette aventure.

Tifenn et Damien un couple uni dans l'aventure
Tifenn et Damien un couple uni dans l'aventure © Jean-Marie Liot

Aujourd’hui, Tifenn salariée de la société avec les préparateurs, peut se livrer à quelques confidences. "Quand on gratte un peu, c’est un homme très sensible, il s’est construit une carapace, il s’est construit avec son handicap et le regard de l’autre. C’est pour cela que je l’ai épousé, même si ma mère m’avait dit n’épouse jamais un marin ma fille." (Originaire de Paimpol, la maman de Tifenn a longtemps entendu cette phrase des femmes de marins qui partaient en mer et ne revenaient pas lors des campagnes de pêche du siècle dernier.)

En 2019 Tifenn fera une entorse à la règle en allant faire un trek de VTT au Maroc pendant que son mari de marin faisait une transat en Atlantique, la Transat Jacques Vabre avec Yoann Richomme. Mais là le couple va se préparer à affronter le Vendée Globe ensemble, affronter le danger, le risque beaucoup plus grand que lors des régates olympiques de Damien entre trois bouées. "Je suis obligé d’avoir quelqu’un qui comprend ça et Tifenn, non seulement elle l’a compris, mais elle m’a poussé à être meilleur à chaque fois. Elle ne m’a jamais lâché" avouera Damien.

La sécurité avant tout

Partir sur un Vendée Globe n’est pas anodin. Pour optimiser et sécuriser les conditions de navigation pour le skipper, plusieurs changements, très visuels, ont été apportés sur le bateau lors du dernier chantier. Les travaux se sont déroulés dans le chantier Finistère Mer Vent de Jean le Cam, à côté de son bateau Yes We Cam. Le marin breton a pris Damien sous son aile, il est en quelque sorte devenu son mentor.

Le nouveau roof (zone surélevée autour de la descente dans le cockpit) plus moderne et compétitif, a été confectionné par Multiplast à Vannes, un chantier fabricant de pièces composites, et sous-traité à Technologie Marine à Saint-Philibert. Il est plus fonctionnel au niveau des manœuvres, ainsi Damien aura une surface de 27m² sur le pont qui sera davantage protégée, avec un rendu beaucoup plus moderne. Avec l’ajout de panneaux solaires pour une autre source d’énergie, une barre centrale au lieu de deux barres franches, l’installation d’un moteur thermique classique (pour ne pas prendre de risques dans les mers du sud), et enfin une révision complète de l’électronique et des systèmes informatiques, c’est tout sauf un inventaire à la Prévert.
 

Test de retournement
Test de retournement © Jean-Marie Liot

Une semaine après la mise à l'eau, a lieu le test de retournement, un test d’équilibre du bateau couché sur le flan pour déterminer que les règles de sécurité sont aux normes, et qui sert aussi à la certification de la jauge. En clair, le bateau est déclaré apte. Arrivant de Carnac, Matthieu Souben et Fred Moreau, des amis de vingt ans de Damien, apportent le grand Gennaker, la plus grande voile fabriquée dans leur Voilerie All Purpose pour compléter la garde-robe. Damien partira avec cette voile rouge de 300 m² enroulable, conçue spécialement et très typée pour le parcours dans l’hémisphère sud. Ce sera le moteur à l’avant du bateau dans des conditions de portant. Le bateau est prêt.
 

La "Vendée-Arctique" en hors d’œuvre

Damien prendra le départ le 4 juillet de la Vendée-Arctique-Les Sables d'Olonne, avec vingt-cinq autres Imoca, dont certains iront chercher une qualification. Le parcours de 3600 milles nautiques emmène la flotte vers l’Irlande, puis l’Islande, avec le passage du cercle polaire, une descente vers les Acores puis un retour aux Sables d’Olonne, un petit hors d’œuvre de deux semaines sur l’Atlantique. Damien lui est sûr et certain d’être au départ du Vendée Globe dans quelques mois, ayant répondu aux critères sportifs. En septembre, le Défi Azimut permettra d’ultimes tests entre Lorient et l’Ile de Groix. Là où il naviguait avec son Formule 18 quelques années plus tôt, tout juste paré de son premier titre paralympique en 2.4, tout près de l’ENV où son ascension vers le haut niveau a commencé. Des petits bateaux il est passé au gros, dans le monde des géants.

Le 8 novembre 2020 au bout de cette année pas comme les autres, Damien Seguin partira seul sur son Groupe Apicil, laissant famille, amis et équipiers derrière lui. Les derniers à être avec lui sur le bateau seront ses préparateurs, puis ils le laisseront, Stéphane Courtois attendra avec impatience le moment où il lui dira : "C’est à toi d’y aller mec !"

L'Imoca Groupe Apicil mis à l'eau part à son ponton
L'Imoca Groupe Apicil mis à l'eau part à son ponton © Jean-Marie Liot
Eric Cintas CintasEric

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