Tour de France : "On est parqué dans notre box", la bulle de la frustration pour les médias

Publié le , modifié le

De notre envoyé·e spécial·e Xavier Richard
Caleb Ewan en zone mixte
Caleb Ewan en zone mixte | DR

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Tenus à l'écart des coureurs pour éviter une propagation éventuelle du coronavirus, les médias du Tour de France tentent de raconter la course sans leur matière première habituelle.

Les micros sont comme les tournesols. A la fin de l’été, ils piquent du nez. Soleil de septembre, le Tour n’a pas perdu ses pétales mais il a coupé certaines de ses racines. La convivialité et la proximité des coureurs faisaient le sel des médias pendant trois semaines. Sans ces points de contact au plus près de la course, point de pétillant. "On est dans la mousse de la bulle", lance malicieusement Bernard Papon, photographe pour le quotidien L’Equipe au cœur de la course. La bulle, cette fameuse poche invisible mise en place par Amaury Sport Organisation (ASO) pour protéger les coureurs de toute incursion du virus. Les journalistes en sont exclus, comme l’ensemble des suiveurs de la Grande Boucle. Finies les rencontres en face à face au pied du bus quelques minutes avant le départ. Pas plus de rendez-vous dans les hôtels le soir après l’étape. Quant à la traditionnelle bousculade organisée sur la ligne d’arrivée, elle n’est plus qu’un souvenir gorgé d’adrénaline et d’émotions.

Au loin, les coureurs

"Ce qui change fondamentalement, c’est l’accès aux coureurs", souligne Jean Montois qui couvre son 38e Tour de France pour l’Agence France Presse. Cette coupure de réseau dans les moments clés d’une journée de course prive les médias d’une partie de leur matière première. "On a plus de mal à être dans le bon ton, dans la juste analyse", reprend le journaliste de l’AFP. Envoyé spécial de L’Equipe sur le porte-bagage de Thibaut Pinot, Gaëtan Scherrer souffre de cet éloignement organisé. Depuis le départ de Nice, il n’a pu parler qu’à deux reprises au leader de la Groupama-FDJ. "Pinot (il réfléchit longtemps), je l’ai vu seul au matin de la 2e étape à Nice sans son attaché de presse et un matin au Teil", raconte-t-il. "Le reste du temps je suis en contact avec l’attaché de presse pour récupérer un son qui a été fait par un autre média, en général une télé. C’est bien qu’on nous envoie des communiqués de presse, mais la matière brute, c’est toujours mieux. »

La zone mixte au sommet du Mont Aigoual
La zone mixte au sommet du Mont Aigoual © DR

Moins de proximité, plus de tranquillité

Au chaud dans la bulle, le paddock a perdu son effervescence, ses cohortes d’invités et sa meute de journalistes en quête de bons mots. "La tournée des bus. Ça manque !", assure Jean Montois. "L’an passé, l’essentiel de notre travail se faisait au paddock des bus", ajoute Gaëtan Scherrer. "On passait beaucoup de temps à attendre les coureurs mais on arrivait à avoir environ 70% des coureurs qu’on avait envie de voir plus les managers et directeurs sportifs, les mécanos et assistants si on en avait besoin. Là notre quota de coureurs à qui on réussit à parler s’est réduit de moitié et en règle générale, sur un temps très réduit." Moins sollicités, les coureurs y ont gagné en tranquillité et certains ne cachent pas qu’ils apprécient ce changement radical. "Pinot, ce n’est pas que ça le saoule de faire la presse, mais il a besoin de sa tranquillité", explique le reporter de L’Equipe, compréhensif. "Paradoxalement pour lui c’est un énorme plus. Il est serein. » 

Combat de "boxes"

Seul passage autorisé, mais non obligatoire, devant la presse : la zone mixte. Grosse révolution dans le microcosme de la Grande Boucle, elle se compose d’une enfilade de cinquante boxes de 80 centimètres de largeur, délimités par des barrières métalliques. Presse écrite, radio, tv, web, chaque média important dispose de son emplacement mais les conditions de travail y sont très réglementées. Il faut être masqué et rester à plus d’un mètre du coureur interrogé. Et dans chaque box, pas plus de deux personnes en même temps. Une vrai ruche. "Quand on voit ces zones mixtes où on est un par casier alors qu’on fait souvent des interviews en commun, on nous demande d’être masqués mais par rapport aux normes sanitaires, on est dans l’image, presque dans la parano", grogne Patrick Deletroz, journaliste radio pour la Radio Télévision Suisse et présent une quinzaine de fois sur le Tour depuis 2000.

Greg Van Avermaet sollicité par la presse
Greg Van Avermaet sollicité par la presse © DR

« On va vraiment à la pêche »

A l’arrivée, la foire d’empoigne autour des coureurs a laissé place à la criée où il faut savoir jouer des cordes vocales pour attirer sa cible. Devant un peloton en plein décélération, "il faut hurler les noms des coureurs qui t’intéressent", reprend Gaëtan Scherrer. "Tu lances ton hameçon et s’il y en a un qui veut bien l’attraper, tu peux faire deux minutes avec lui. Mais quand tu en chopes un, tu rates tous les autres. On va vraiment à la pêche." C’est là où les liens avec les stars du peloton peuvent s’avérer décisifs. "Le cyclisme fait partie des sports où on a le plus de contacts avec les sportifs", souligne Ana Maria Ospina, journaliste colombienne de Radio France Internationale qui essaye d’anticiper en prenant rendez-vous avec les coureurs hispaniques via les attachés de presse. "Mais c’est un peu à l’aveugle car on ne sait pas ce qu’il va se passer pendant l’étape."

« Reste dans ta case »

Face au coureur tant espéré, il faut savoir tendre la perche. Malheur à ceux qui n’ont pas musclé leur avant bras avant le départ de la Grande Boucle. Quand un leader se décide à poser ses roues devant un box, tous les micros affluent. "Si le coureur se place devant Radio France (à 2 mètres de son box), j’ai la perche qui est assez longue mais je n’entends rien et lui ne m’entendra pas", peste Patrick Deletroz. La tentation est forte de se regrouper ou de changer de box. Il n’est pas rare d'entendre les représentants d’ASO recadrer les journalistes trop mobiles par un 'reste dans ta case'. 'On s’est déjà fait tancer par rapport à ça, mais de toute façon, on n’a pas le choix si on veut notre interview", répond le journaliste suisse qui fait partie des bons élèves. Certains coureurs se montrent compréhensifs et n’hésitent pas à traverser la bulle, quitte à se prendre un savon des organisateurs. "Les coureurs sont bon esprit", reprend Gaëtan Scherrer. "Ils se penchent vers l’avant quand tu es en galère, si tu n’as pas de perche. J’ai même deux ou trois coureurs qui ont franchi la barrière comme Hugo Hofstetter qui est venu nous rejoindre l’autre jour en disant "Franchement ça me saoule qu’on n'arrive pas à se parler" ." 

Pierre Rolland en pleine interview
Pierre Rolland en pleine interview © DR

Système D

En manque de matière, les médias s’en remettent aux communiqués des équipes ou aux "sources indirectes". "On est obligé de se fier aux gens qui sont au cœur de la course", reconnaît Jean Montois. Plus généralement, la solidarité s’est développée entre les journalistes. "Plus qu’en temps normal où c’était un peu chacun pour soi", confirme Ana Maria Ospina qui échange de nombreux audios avec ses collègues hispaniques. "Il y a une sorte d’entraide forcée, mais dans le cyclisme il y a déjà plus d’entraide que dans les autres sports", ajoute le spécialiste vélo de l’AFP. C’est sûrement lié à la nature itinérante de ce sport qui fait qu’un jour ou l’autre, on a besoin de son collègue." Tous guettent le retour à la normale avec un accès libre aux coureurs. Mais peu y croient vraiment. "Il y a des habitudes qui vont être prises, tant du côté des organisateurs que des attachés de presse, et on pourrait être à un point de non retour", craint Gaëtan Scherrer. "Je suis certain que les coureurs et les équipes sont très contents de la bulle, ce que je comprends car c’est moins de stress pour eux. On aura peut-être de nouveau accès aux bus, mais ça restera plus limité", prédit Patrick Deletroz. Le monde d’après reste à écrire. Reste à savoir si les médias auront encore leur mot à dire.

De notre envoyé·e spécial·e Xavier Richard littletwitman