Vincenzo Nibali
Vincenzo Nibali a plané sur le Tour de France | AFP PHOTO / ERIC FEFERBERG

Nibali, grandeur et patience

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Imposant vainqueur d’une Grande Boucle improbable, Vincenzo Nibali (29 ans) a régné sans partage sur le seul grand Tour qui manquait encore à son palmarès.

Alors que le groupe des leaders venait seulement d’entamer jeudi l’ascension vers Hautacam, dernier morceau de bravoure de la Grande Boucle, il a choisi de s’en aller. Personne ne l’a suivi. Personne n’y trouvait son intérêt, ou plutôt, tout le monde avait déjà compris que l’Italien évoluait dans une autre catégorie. Vincenzo Nibali aurait tout à fait pu se passer de cette ultime accélération : il avait déjà course gagnée et aurait pu se contenter de tenir la roue de ses principaux concurrents au général. En rejoignant Rafal Majka quelques kilomètres plus haut, il aurait pu céder les honneurs du succès au jeune coureur polonais, comme Christopher Froome l’avait fait avec Nairo Quintana l’an passé à Semnoz, veille de l’arrivée à Paris. Mais le Sicilien n’a pas accéléré simplement pour montrer qu’il était le plus fort. Il l’a fait "pour la victoire d’étape", pour "laisser (son) empreinte dans les Pyrénées" et sur le Tour. Alors il a avalé le meilleur grimpeur du peloton, a englouti les derniers kilomètres seul en tête, et a encore levé les bras.

"Il a les jambes, il lui manque la tête"

Le 'Squale' est impitoyable et a toutes les raisons de l’être. Le Tour de France 2014 était plus qu’un point d’orgue dans sa saison : c’était son unique objectif, son obsession. Pour remporter le plus prestigieux des grands Tours, le seul qui lui échappait encore, il s’était préparé à l’écart des autres favoris, loin du duel Froome-Contador. Loin de son réel niveau, aussi. Deux mois avant le départ de la Grande Boucle, inquiet par le manque de résultat de son leader, le manager d’Astana Alexandre Vinokourov, son employeur, lui avait même adressé une lettre de mise en garde : "Nous payons beaucoup (son salaire annuel est estimé à 4 millions d’euros, ndlr). Il n’y a aucune excuse". Nibali n’avait pas tiqué.

Le coureur n’a pas toujours été aussi patient. Celui qui a brillé par sa science tactique sur les routes de l’Hexagone ces dernières semaines a connu de nombreux ratés avant de laisser sur son passage cette désarmante sensation de maîtrise. "Il a les jambes mais il lui manque encore la tête, se lamentait son directeur sportif, Mario Chiesa, en 2006. Quand il se sent très fort, il court parfois très mal. Chez les amateurs, il faisait déjà comme ça et il gagnait. Chez les pros ce n’est pas possible de s’imposer en s’échappant à 50 km de l’arrivée". En mars dernier, pourtant, sur Milan-San Remo, il avait encore tenté un raid solitaire à plus de 40 bornes de la ligne. Il avait été repris dans la foulée. Nibali avait aussi été marquée par la dernière Vuelta : leader pendant douze étapes, il avait cédé sa tunique rouge à Christopher Horner, 42 ans, à trois jours de l’arrivée. En bon coureur d’attaque qu’il est, il s’était évertué à provoquer le vétéran américain dans le money time. En vain. 

Porte-parole d'un autre cyclisme

Nibali n’en reste pas moins la preuve qu’une attitude offensive -à l’ancienne, diront certains- peut encore porter ses fruits à l’époque d’un cyclisme de points, de primes et de contrats, dans lequel l’Italien ne se reconnaît définitivement pas. Dans les années qui ont suivi son départ de Messine, sa ville natale au nord-est de la Sicile, pour la Toscane où il a choisi à 16 ans de devenir un coureur cycliste professionnel, il était d’abord destiné à remporter des courses d’un jour où son panache l’exposait moins que sur trois semaines. Polyvalent avant d’être grimpeur, il s'est affirmé à la fin des années 2000 au sein de l’équipe Liguigas avant d’exploser aux yeux du grand public en remportant la Vuelta en 2010. Trois ans et deux podiums plus tard, c’est sur ses terres qu’il écrase le Giro. Avant de passer le cap de la trentaine, il ne lui restait donc plus que le Tour.

A ses cinq mois transparents avaient succédé, en juin, une préparation intensive dans les Dolomites, avec ses équipiers, mais aussi et surtout aux côtés de son entraîneur de toujours ou presque, Paolo Slongo. Les deux hommes y avaient alors étudié le comportement de Chris Froome, les accélérations d’Alberto Contador et une multitude d’autres scénarios prédéfinis auxquels le leader d’Astana devait s'adapter. Sur son scooter, le coach simulait des fins d’étapes et obligeait son poulain à venir le chercher. Finalement, Nibali n’aura pas eu besoin de répondre aux attaques du tenant du titre britannique, ni à celles du grimpeur espagnol. Mais pour Slongo, cela n’aurait en rien changé le résultat final. "Vincenzo a démontré qu’il était vraiment le plus fort sur ce Tour, explique-t-il. Même si (les deux favoris) n’avaient pas abandonné, il aurait fini devant. (…) Je le connais depuis suffisamment longtemps pour savoir qu’il pouvait réaliser ce genre de performances, même s’il fallait parfois l’en persuader".

Le dopage? "Il y aura toujours des imbéciles"

Signe de sa nouvelle maturité, Nibali n’a jamais tremblé sur ce Tour de France, remportant, en plus de dominer le général avec un écart incomblable, quatre des étapes les plus piégeuses de la 101e édition : la deuxième à Sheffield, avec ses neuf côtes et son public anglais en furie, la dixième au sommet de la Planche des Belles Filles, la treizième vers Chamrousse et la dix-huitième à Hautacam. Soit une victoire dans chaque pays et dans chaque massif. A Paris, dimanche, il ne sera que le quatrième coureur de l’histoire, après Fausto Coppi, Joop Zoetemelk et Laurent Fignon, à avoir décroché trois étapes de montagne en une seule et même édition. Il sera aussi le premier, depuis Bernard Hinault en 1981, à rentrer dans la capitale après avoir passé 18 jours sur 20 en jaune.

Cette suprématie a forcément éveillé des doutes. Vinokourov, son manager, a été exclu du Tour 2007. Scarponi, son coéquipier, a été suspendu pour dopage. Mais s’il n’est pas possible, pas après tout ce qui s’est passé, de balayer d’un revers de main les suspicions qui entourent le champion italien, force est de constater qu’il a toujours été l’un des chantres de la lutte anti-dopage. Il n’a jamais été mêlé à la moindre affaire et brandit souvent son éducation, lui le fils de commerçants siciliens, propriétaires d’un magasin de cassettes en bord de mer, comme argument ultime. Il n’oserait "trahir la confiance" des siens. En conférence de presse, il prend toujours position, répétant sans lassitude qu’il comprend les questions à ce sujet, que "le sujet est encore brûlant", mais que "c’est du passé. Il y a encore des cas isolés. Il y aura toujours des imbéciles".

En définitive, c’est ce détachement dont Nibali fait preuve même sur le Tour, même lorsqu’il porte le maillot jaune, qui impressionne le plus son entourage. "Il n’est jamais stressé, c’est sa force, explique à l’Equipe son compagnon de chambre Alessandro Vanotti. C’est un signe d’équilibre. Il s’endort sans problème et souvent tard, après minuit, pour faciliter la digestion. Vincenzo vit ce Tour comme s’il n’avait pas le maillot jaune". En course, en revanche, il a la noblesse, le panache et l’appétit de victoire des grands, dans la veine des anciennes idoles de son pays, Felice Gimondi (1965) et Marco Pantani (1998). Une nouvelle naîtra pour de bon, lorsque le club très fermé des vainqueurs des trois grands Tours (Anquetil, Gimondi, Merckx, Hinault et Contador) dressera, ce dimanche sur les Champs-Elysées, un sixième couvert.