Affaire Arkéa-Samsic : comment les équipes gèrent-elles les "cellules privées" en leur sein ?

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Auteur·e : Guillaume Poisson
Nairo Quintana Arkéa-Samsic
Nairo Quintana sera le leader en montagne de la formation française. | AFP

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Après les perquisitions entreprises dans des chambres où résidait son équipe, le manager d'Arkéa-Samsic a tenu à bien distinguer les membres de son équipe, du personnel engagé par Nairo Quintana, notamment visé par ces perquisitions. Auparavant très fréquentes, ces cellules privées au sein des équipes perdurent pour certaines, laissant peser le risque d'activités illicites hors de contrôle.

Ce lundi, Emmanuel Hubert, le manageur général de l'équipe Arkéa-Samsic, a affirmé que l'enquête préliminaire touchant son équipe ne concernait "qu’un nombre très limité de coureurs, ainsi que leur entourage proche, non salarié de l’équipe." En se désolidarisant ainsi d'une partie de ses coureurs, il a envoyé un message clair : si d'aventure l'enquête devait révéler des anomalies, Arkéa-Samsic n'y serait pour rien, puisque "l'entourage proche" mis en cause n'est pas salarié de l'équipe. Mais comment cela est-il possible ? Est-il fréquent de voir ainsi des coureurs si indépendants du reste de leur équipe, avec leur propre staff attitré ? 

Des électrons libres moins courants qu'avant

Pour Fabien Ohl, sociologue du sport et spécialiste du cyclisme, le phénomène des coureurs laissés libres d'avoir leur propre staff au sein de l'équipe n'est pas anodin. Et contrairement à ce que l'on pourrait croire, il ne s'agit nullement d'un phénomène récent, au contraire : "L'autonomie et l'indépendance des coureurs est inscrite dans la culture du cyclisme. Ce n'est que dernièrement que les équipes devenues centralisatrices, portées sur le contrôle de tous, sont devenues majoritaires", précise Fabien Ohl. 

Les électrons libres étaient donc monnaie courante auparavant. Chacun avait sa propre structure, son propre calendrier d'entraînement, et les coureurs se retrouvaient, quelques semaines par an, lors des courses. Le cyclisme, un sport de vagabonds indépendants :  c'est ce que dit, en substance, cet entraîneur d'une équipe pro UCI dans un article publié par la revue Sociologie du travail  en 2013 : "Le flicage : ils avaient peur de ça, qu’on les flique. Tu te rends compte ? Du flicage ! Je leur disais : “Mais, les gars, on n’est pas là pour fliquer, on est là pour s’occuper de vous !” Tu vois la culture du vélo ? Ils ne voulaient pas qu’on voit ce qu’ils faisaient, en gros. “Vous me laissez tranquille, je fais mon truc et vous me retrouverez en course”. 

Le suivi des coureurs, "pour dormir tranquille"

D'après Fabien Ohl, co-auteur de cet article, la mentalité a globalement changé au sein du peloton aujourd'hui. L'équipe a plus tendance à tout prendre en charge, en particulier le suivi médical. "S'il y a un médecin personnel, alors tout doit se faire de manière transparente avec la direction médicale de l'équipe" précise-t-il.

Jérôme Pineau, manager de l'équipe B&B Hotel Vital Concept, affirme que pour sa part, il n'y a pas de place pour les électrons libres. "Pour moi ça doit être clair dès le départ, au moment de la signature du contrat. S'il adhère au projet, alors il doit accepter tout ce qui va avec. Prenez Pierre Rolland : il a sa propre approche sportive avec un entraîneur, il a le droit de s'entraîner comme il veut. En revanche, je lui ai tout de suite dit qu'il devait accepter de rendre des comptes : on a une plateforme où chacun partage ses données d'entraînements, ses données de santé, il y sera aussi. Et il a accepté, évidemment".

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Le partage des données via des plateformes est devenu un outil essentiel dans la façon dont les managers peuvent contrôler les équipes aujourd'hui."C'est quelque chose qui s'est bien répandu, estime Fabien Ohl. Je ne saurais pas dire si toutes les équipes l'utilisent, mais c'est devenu majoritaire". 

Car à l'inverse, le manque de transparence peut coûter cher aux managers, qui peuvent se retrouver, du jour au lendemain, face à des actes dont ils n'ont aucune connaissance. "Moi clairement je fais tout ça pour pouvoir dormir tranquillement la nuit. Après, je compatis avec mes collègues managers qui n'ont pas réussi à s'assurer le même contrôle sur les coureurs. On est dans un sport où l'économie n'est pas pérenne, je comprends qu'on puisse vouloir grandir. Et c'est compliqué de vouloir à la fois grandir et garder une traçabilité".

D'après Fabien Ohl, le défaut d'encadrement peut être l'un des facteurs pouvant mener au dopage : "Qu'un coureur ait sa propre petite cellule peut vouloir dire qu'il n'y a pas le suivi suffisant, et que certains éléments échappent au manager".

Dans le cahier des charges des équipes publié par l'UCI chaque année, figurent un certain nombre de règles censées pallier au défaut d'encadrement : "Les coureurs doivent obligatoirement être affectés à un entraîneur de l'équipe", "chaque coureur doit avoir un médecin référent identifié par l'équipe". D'après Fabien Ohl, l'objectif de ce document est justement de "limiter le dopage par défaut d'encadrement. Evidemment, si une équipe organise le dopage cela n'a pas d'effet. Mais pour beaucoup d'autres formes de dopage, ce sont des propositions qui aident à structurer le suivi et évite d'avoir des coureurs très électron libre, et donc à risque".