Christopher Froome
Le coureur de la Sky Christopher Froome | AFP - PASCAL GUYOT

Tour de France, ces watts qui dérangent

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Depuis le début du Tour, aucun cas de dopage n’a éclaté, laissant tranquille le peloton. Mais la suspicion n'a pas quitté la Grande Boucle. En effet, la polémique scientifique autour du calcul de la puissance déployée par les coureurs fait rage. Preuve irréfutable du dopage pour les uns, dont Antoine Vayer, ancien entraîneur de l’équipe Festina entre 1995 et 1998, argument partiel, voire partial, pour les autres, ces watts ont ressurgi après la performance de Christopher Froome dans la montée vers Ax-3-Domaines samedi dernier.

Les watts, c’est son affaire. Antoine Vayer, ancien de chez Festina, s’est érigé depuis quelques années comme le spécialiste du calcul de la puissance des coureurs. Une puissance mesurée en watts, à l’aide de modèles mathématique et physique. "L'analyse de la puissance m'a servi à optimiser l'entraînement (chez  Festina) mais également de constater les effets du dopage. Il est clair que, dans certaines situations de course, on peut dire que pour un coureur, pousser  tant de puissance n'est pas possible", explique-t-il. Ces calculs incorporent une multitude de données (temps de parcours, poids  du coureur et de son vélo, résistance de l'air, pesanteur, coefficient de  roulement, densité de l'air...) et ramènent les performances de coureurs de  morphotypes différents à celles d'un coureur étalon de 78 kg.

A partir de ces travaux Vayer a posé des seuils au-delà desquels il juge les  performances anormales: à 410 watts, une performance est "suspicieuse", à 430  watts elle est "miraculeuse" et à 450 watts elle est "mutante". Ainsi, dans son  ascension record de l'Alpe d'Huez en 1995, Marco Pantani a développé 468  watts-étalon, Lance Armstrong 455 dans sa montée d'Hautacam en 2000, Alberto Contador 491 dans la montée de Verbier de 2009... Avec cette technique, l’ancien entraîneur entend déceler le dopage, là où les contrôles sont impuissants face à certaines substances. "Les watts ne révèlent pas la cause mais la conséquence du dopage", résume-t-il.

"Pseudo science"

Repris dans la presse du monde entier, ces chiffres sont accueillis plus froidement au sein du peloton. "Pseudo science, estime le responsable de l'équipe Sky, Dave Brailsford. Dans notre équipe, on voit déjà combien il est difficile d'avoir des données directes (récoltées sur les capteurs des vélos, ndlr) précises et de les traiter. Le faire à distance, c'est encore plus compliqué." "Tracer une ligne et dire: +au-delà, c'est le dopage+ est une manière de penser un peu brutale. L'histoire du sport humain a montré qu'on pouvait aller plus vite proprement", ajoute-t-il.

David Millar coureur repenti, arrêté pour détention de produits dopants en 2004 ne rejette pas en bloc cette technique : "C'est un outil. La méthodologie n'est pas parfaite, elle donne un ordre d'idée. Mais on ne peut pas dire c'est blanc ou noir". Selon Frédéric Grappe, entraîneur français et chercheur en biomécanique, fixer un seuil absolu au-delà duquel se décrète le dopage est "scientifiquement et intellectuellement malhonnête". "Antoine Vayer  fait croire qu'il a mis une technique infaillible pour pointer les dopés. Sa méthode n'a rien de novateur. Le problème, c'est de savoir les interpréter. On ne peut pas dire que parce que quelqu'un a passé 410 watts, il est dopé", estime-t-il en pointant également des biais dans  le calcul.

 "Meilleur athlète du monde"

"Entre un effort de 20 minutes comme Verbier et un effort d'une heure comme  le Tourmalet, on perd un watt par minute, ce qui veut dire qu'entre les deux il y a une différence de 40 ou 50 watts. Ca, il n'en parle pas. L'altitude joue aussi, on perd entre 7% et 10% (de VO2 max) tous les 1000 mètres, il n'en tient  pas compte non plus. C'est repris et personne ne vérifie. Et ça fait du buzz",  déplore Frédéric Grappe. Une attaque que Vayer repousse. "Les seuils sont très gentils". "A 410 watts, ça veut dire que selon les lois de la physiologie, on a le meilleur athlète du monde qu'on ait jamais vu", assure-t-il.

Et contre-attaque face à tous ceux qui doutent de lui et de sa science. "Nos calculs de manière indirecte s'avèrent exacts", poursuit-il, en  affirmant paramétrer ce qui est conceptuable :"Notre marge d'erreur est de moins de 2%. On reçoit des données directes, comme celles de (Jurgen) Van den  Broeck, 4e l'année dernière (du Tour). On a comparé à ce qu'on avait fait et on  a moins de 1% d'erreur".

Froome, la performance troublante

Sur ce 100e Tour de France, Antoine Vayer avait préparé sa feuille de route : six "cols radars", à commencer par la montée finale vers Ax-3 Domaines samedi qui a vu Christopher Froome voler vers la victoire d’étape et le maillot jaune. Sur LeMonde.fr, l’ancien entraîneur estime que l’Anglais a développé 446 watts sur la montée finale. Une performance quasi mutante donc - selon ses seuils - à deux petits watts seulement du duo Armstrong-Ullrich en 2003, alors "chargés comme des mules". Le coéquipier de Froome chez Sky, Richie Porte, deuxième de cette première étape pyrénéenne, à 51 secondes, a lui été "flashé" à 435 watts avant de s’écrouler totalement dimanche à Bagnères-de-Bigorre en perdant plus de 18 minutes prouvant que la vérité du jour n’étant donc pas forcément celle du lendemain.

Sûrement pas suffisant pour faire taire la polémique en attendant ce que souhaitent les chercheurs: que les coureurs publient leurs données, validées par des laboratoires indépendants, afin d'avoir une base de travail concrète.