Tennis-fiction : Le bilan de la saison 2029

Publié le , modifié le

Auteur·e : Guillaume Poisson
Felix Auger-Aliassime et Denis Shapovalov
Felix Auger-Aliassime et Denis Shapovalov | AFP

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Alors que la saison 2019 a pris fin il y a quelques semaines avec la victoire de l'Espagne en Coupe Davis, nous avons souhaité faire un bilan prospectif. L'exercice est délicat, et nous n'aspirons évidemment pas à l'exactitude ; cet article cherche plus à mettre en lumière les dynamiques du tennis contemporain qu'à deviner un futur qui sera, évidemment, différent de celui que l'on imagine aujourd'hui. Si l'expérience vous tente, attachez vos ceintures et embarquez dans notre Retour vers le futur version tennis.

Le Tennis masculin a-t-il enfin fait le deuil de son âge d’or ? 

Nous sommes en l’an 6 après N.D., et enfin, le tennis semble renaître des cendres de son âge d’or. N.D. signifiant, vous l’aurez compris, Novak Djokovic. Les plus jeunes ne s’en souviennent peut-être pas, mais l’onde de choc causée par le départ du Serbe, dernier des Géants, fut immense. Jusqu’à hier, elle se faisait ressentir. Mais 2029 sera, on en fait le pari, la saison du déclic pour le circuit masculin.

Le Top 10

1.    Félix Auger Aliassime
2.    Stefanos Tsitsipas
3.    Jannik Sinner
4.    Daniil Medvedev
5.    Alexander Zverev
6.    Denis Shapovalov
7.    Frances Tiafoe 
8.    Alex De Minaur 
9.    Andrey Rublev
10.  Corentin Moutet 

• La décennie 2020 marquée par l’ombre des trois Grands 

Empruntons d’abord la machine à remonter le temps. Les invraisemblables résultats de Roger Federer, Rafael Nadal et Novak Djokovic dans les années 2010, et la peur du vide de leur retraite, avait poussé les instances du tennis à redoubler d’inventivité et d’anticipation pour renouveler leur sport. Ainsi avaient-ils créé en 2016 le concept de “NextGen”, comme pour rassurer les supporters trop volatiles : ne vous inquiétez pas, d’autres Federer et Nadal viendront. Alors Hyeon Chung, alors Stefanos Tsitsipas, ou encore Félix Auger-Aliassime avaient porté l’étendard de l’avenir de la petite balle jaune. Mais il ne suffisait pas de les proclamer héritiers pour qu’ils le deviennent. Il a fallu digérer, apprendre, décevoir, puis réapprendre. La première génération s’y était cassé les dents (vous rappelez-vous des Milos Raonic et autre Grigor Dimitrov ?), la deuxième a frôlé la sortie de route prématurée. On ne leur demandait pas de gagner, mais de gagner sans cesse. La NextGen ? "Next" de quoi ? Des trois Dieux. Or comment être un Dieu alors qu’on est à peine homme ? 
 

Archive : En 2019, Stefanos Tsitsipas remportait le Masters

Stefanos Tsitsipas en pleine lumière après son titre
Stefanos Tsitsipas en pleine lumière après son titre © Glyn KIRK / AFP

Stefanos Tsitsipas a été le premier véritable visage de cette génération Next. Mais il n’a, dans un premier temps, pas vraiment su l’assumer. Son Petit Chelem de 2022 n’aura finalement été qu’une goutte d’eau dans l’encombrant vase de la pression de l’Histoire. Il a laissé une brèche se créer, et des dizaines de prétendants s’y engouffrer. Rappelez-vous, l’incroyable émiettement des gagnants qui a suivi : entre 2022 et 2025, nous avions eu droit à 11 vainqueurs différents en Grand Chelem, là où quelques années auparavant il n’y en avait eu que cinq pendant quasiment quinze ans. Les ultimes restes de Rafael Nadal et de Novak Djokovic (6 GC à eux deux), couplés à l’avènement bégayant de Félix Auger-Aliassime (4 GC) Daniil Medvedev, Alexander Zverev (2GC), des coups d’éclat de Grigor Dimitrov, Nick Kyrgios, Alejandro Davidovich Fokina, Rudolf Molleker (1 GC) ont donné au circuit masculin un air de tombola du dimanche après-midi qui tranchait durement avec le passé récent. 

• 14 000 personnes pour Federer-Nadal au tournoi des Légendes, 5000 pour la finale Tsitsipas-Medvedev

S’en est suivi cet impensable basculement qu’on a peut-être un peu oublié aujourd’hui : l’attention médiatique était progressivement passée du circuit ATP... au circuit des Légendes. Eh oui, où pouvait-on retrouver nos trois monstres sacrés, si ce n’est sur les courts annexes (rapidement devenus centraux) en Tournoi des Légendes. Comment oublier cette invraisemblable night session de Roland-Garros 2024, où le public était plus nombreux autour du court Simonne-Mathieu pour la finale des Légendes Federer-Nadal, que sur le Philippe-Chatrier pour la demi-finale Auger-Aliassime-Zverev ? Et la même année, à l’US Open, Grand Chelem du téléspectateur-roi, où la finale des Légendes (toujours Federer-Nadal) s’est chargée d’épuiser les spectateurs du court Arthur-Ashe, juste avant la “vraie” finale Medvedev-Tsitsipas, où l’on a quasiment entendu les mouches voler pendant un set (5000 spectateurs à la fin du 1er set) ? 

• L’avènement de Félix l’Héritier

Il aura fallu attendre 2029 pour qu’un certain Félix Auger-Aliassime sache vraiment s’accommoder de cette étiquette “Next”. Peut-être le temps nécessaire pour laisser derrière lui l’encombrante ombre de ses extraordinaires aînés. Cette année il s’est emparé du trône. Certes, ce n’est pas la première fois, et sans doute connaîtra-t-il encore des soubresauts dans son règne. Mais à l’âge de 29 ans, il semble enfin avoir mis de côté ses démons intérieurs et trouvé, comme on le lui a (trop) demandé depuis le début de sa carrière, la recette de la perfection.

Archive : Sa première demi-finale en Masters 1000 à Miami, il avait 18 ans à l'époque...

Le prodige canadien Felix Auger-Aliassime
Le prodige canadien Felix Auger-Aliassime © Daniel RAMALHO / AFP

Sa rivalité avec Stefanos Tsitsipas (depuis quand n’avait-on pas vu un match aussi intense que cette finale de l’Open d’Australie remportée par le Grec), les coups d’éclat de Denis Shapovalov, capable, comme cette année à Wimbledon, de démolir ses adversaires un à un dans des partitions inégalables, ou encore le retour en grâce d’un Nick Kyrgios, barbu jusqu’à la ceinture après 5 “années sabbatiques”, mais enfin appliqué, voilà de quoi pimenter la prochaine décennie et redorer le blason d’un circuit masculin qui frôlait la désaffection. Est-on entré dans une nouvelle ère cannibalistique ? Probablement pas. Mais peut-être avons-nous enfin accepté de ranger les dits cannibales dans l’armoire à légendes, pour nous consacrer pleinement aux champions de notre temps. 

Cocomania et Supernanas : la courbe inverse chez les femmes

Le top 10

1. Coco Gauff
2. Bianca Andreescu
3. Amanda Anisimova
4. Diane Parry
5. Iga Swiatek
6. Anastasia Potapova
7. Kaja Juvan
8. Naomi Osaka
9. Aryna Sabalenka
10. Qinwen Zheng

Il y a dix ans - eh oui, déjà - Coco Gauff explosait au plus haut niveau. A l’âge de 15 ans, elle atteignait les huitièmes de finale à Roland-Garros, en battant Venus Williams (l'aînée de Serena, qui a remporté 7 Grands Chelems) au 1er tour.  Ils ne le savaient pas encore, mais les contemporains de son avènement assistaient en réalité à l’éclosion de la première star post-Serena Williams. Bien d’autres s’étaient vues affublées de ce titre (au hasard, Naomi Osaka ou Garbine Muguruza) mais seule Gauff s’en est vraiment emparé. Elle a fait sienne l’attente qui entourait le circuit féminin depuis une décennie, celle d’une véritable héritière de Serena Williams, aussi charismatique, puissante et régulière que la recordwoman en Grand Chelem (25 titres). Mais peut-être plus que son avènement, c’est celui de ses poursuivantes, de ses rivales, qui a constitué la rampe de lancement pour la WTA.

Archive : A 15 ans, Cori Gauff bat l'une de ses idoles, Venus Williams, à Roland-Garros 2019

Tennis-fiction : Le bilan de la saison 2029
© AFP

• Que serait Gauff sans ses grandes rivales ?

Serena Williams avait passé la dernière décennie à rendre exsangue le circuit, de par sa domination outrancière et surtout, sa capacité à mettre à des années lumière toute opposition lorsqu’elle le souhaitait. Coco Gauff s’est emparée de la couronne, mais elle a d’emblée eu de redoutables prétendantes, prêtes à bondir à la moindre baisse : ainsi Bianca Andreescu, Amanda Anisimova, Iga Swiatek ou encore Diane Parry, chacune dans leur registre et sur leur surface fétiche, ont offert au public les blockbusters qui lui avaient manqué depuis les retraites de Justine Hénin ou Kim Clijsters. La “Cocomania” n’a pas seulement été tempérée par les "Supernanas" ; elle s’en est nourrie. Que seraient les 13 Grands Chelems de Coco Gauff sans les 7 levées de Bianca Andreescu, les 2 Wimbledon de Diane Parry, ou encore les 3 Roland Garros d’Amanda Anisimova ? Que serait sa carrière sans la finale historique face à Naomi Osaka à l’US Open 2022 ? Que serait-elle sans l’improbable demi-finale contre Andreescu à Roland-Garros 2025 (25 balles de matches sauvées, piqûre de rappel suffisante?) ? Des titres, un palmarès impressionnant, certes. Mais peut-être moins la promesse certaine d’une légende. 

• Les femmes plus "bankables" que les hommes

Et, comme un clin d’oeil, l’on a vu se presser les anciennes légendes féminines au chevet de leurs jeunes aspirantes. Comme Boris Becker, Ivan Lendl, ou Stefan Edberg, dans les années 2010 auprès de Djokovic, Murray ou Federer, Serena Williams, Justine Hénin et Maria Sharapova se sont installées au chevet de leurs héritières, leur murmurant leurs secrets dans les moments de doute.

Archive : Stefan Edberg a fait partie de la garde rapprochée de Federer jusqu'à sa retraite en 2021

Stefan Edberg dans le box de Roger Federer, aux côtés de l'épouse du Suisse et de son entraîneur, Severin Luethi
Stefan Edberg dans le box de Roger Federer, aux côtés de l'épouse du Suisse et de son entraîneur, Severin Luethi © MAXPPP - MARK DADSWELL

Forcément, les audiences télé des matches féminins ont bondi, les recettes publicitaires ont suivi. A tel point que les championnes ont fini par rattraper leurs homologues masculins en termes de revenus publicitaires. Alors qu’en 2019 Roger Federer gagnait près de 50 millions de dollars de plus que Serena Williams en revenus sponsors, Cori Gauff en gagne aujourd’hui 30 de plus que Félix Auger-Aliassime. Mieux, Bianca Andreescu, Amanda Anisimova et Naomi Osaka gagnent autant que l’ensemble du Top 10 masculin réuni. 

• Premiers signes de lassitude pour Cori Gauff ? 

Après dix ans de joutes insensées, de publics galvanisés, d’une carrière menée tambour battant, Cori Gauff reste une numéro un mondiale solide et bien ancrée. Mais cette année, peut-être pour la première fois depuis bien longtemps, on a senti que l’Américaine avait besoin de souffler. Certes, elle a poursuivi sa razzia (elle en est à 16 titres du Grand Chelem) mais, mine de rien, la fatigue s’est fait sentir : en témoigne cette interview lunaire après son 5e titre à Wimbledon, et le désormais fameux “J’ai tout gagné mais je dois encore gagner”. Ses éternelles rivales, Bianca Andreescu et Amanda Anisimova, marquent aussi le coup ; laissant la place à de jeunes louves pour l’instant moins régulières mais capables de grands coups sur un ou deux tournois ; comme Zoé Laruelle, 20 ans, 79e mondiale, qui est allée claquer son premier Grand Chelem à la surprise générale à l’US Open. Un cycle est-il en train de prendre fin ? Il est trop tôt pour le dire. Cori Gauff n’a “que” 25 ans. Mais le déclin inévitable de ses rivales, de 3 à 4 ans plus âgées qu’elle, est inévitable. Même solidement armé, le tennis féminin devra se méfier de cette transition qui s’annonce. 

Les années 2030 : le tennis enfin en paix avec lui-même ? 

Au-delà des considérations strictement sportives, le tennis semble sur le point de finir sa mue formelle. Jamais dans l’histoire de ce sport, on aura vu autant d’innovations, tant sur la forme des épreuves que sur le fond, en dix ans. Là encore, l’héritage des trois monstres est conséquent. Pourquoi avoir voulu, au départ, raccourcir les formats ? Pourquoi la vénérable Coupe Davis est-elle devenue, en 2019, cette parodie de Coupe du Monde étalée sur une semaine et en un seul lieu, pour contenter sa majesté TV ? N’était-ce pas, déjà, pour compenser les lendemains gris qu’on anticipait avant les retraites de Djokovic, Nadal et Federer ?

La Coupe Davis 2019 avait été un fiasco total dans les tribunes

Rarement des gradins ont été aussi vides pour une compétition internationale.
Rarement des gradins ont été aussi vides pour une compétition internationale. © AFP

• Coupe Davis et ATP Cup, morts symboliques

La question est peut-être saugrenue, mais elle mérite aujourd’hui d’être posée, car si c’était le cas, l’échec fut encore plus cuisant. Les audiences de la Coupe Davis ont été en chute libre jusqu’à la mort du format Piqué, en 2024. Feu l’ATP Cup - une compétition internationale par équipes débutée en 2020 - s’est enterré tout seul après deux premiers opus plutôt réussis, en réduisant la durée du tournoi à un week-end. Le raccourcissement du format Grand Chelem, entamé là aussi en 2019, s’est uniformisé entre les quatre tournois pour arriver au consensuel tie-break du cinquième set ; le let après la première balle n’a pas survécu à l’année 2020.

Out, out, ouuuuuuuuuut

Mais rien n’y a fait. La retraite de Roger Federer en 2021, puis celle de Rafael Nadal en 2022 et de Djokovic en 2023, ont entériné la baisse drastique des recettes des droits TV - comme l’avait anticipé l’ATP. Alors les instances ont puisé dans leur labo : le Masters NextGen, où les règles les plus farfelues étaient mises à l’essai depuis plusieurs années. En 2025 - oui, c’était il y a déjà quatre ans - dans le sillage du plan “NewTennisEra”, le circuit est devenu un véritable capharnaüm. Souvenez-vous des sets en quatre jeux en Masters 1000. De ce ridicule bug informatique, sur la balle de match de Daniil Medvedev en finale de Roland-Garros 2025 face à Casper Ruud : où le robot-arbitre couinait “out,out,out,ouuuuuut” devant un public hilare, puis enragé, voyant que l’incident s’éternisait. Ou de ces spectateurs de la Royal Box de Wimbledon tous, sans exception, plongés dans leurs lunettes de réalité augmentée dans ce qui fut assurément l’opération de comm’ la plus ratée de l’histoire de l’ATP. 

• Imaginez vous un match aujourd'hui sans casque Icoach ?

Alors certes, tout n’a pas été jeté dans cette révolution avortée. On n’imagine plus aujourd’hui un match sans casque Icoach - comment ferait Zverev sans les conseils aboyés de son serein de coach Fabio Fognini à chaque fin de set ? Ni de Masters 1000 sans données réelles des joueurs projetées sur le court.  Mais le constat, fait à la fin de cette année 2025, restait sans appel : passé l’effet de surprise, l’audience n’a pas été gonflée. Au contraire, les critiques ont plu sur la brutalité des réformes. 

La solution était peut-être ailleurs. Quatre ans après, probablement a-t-on plus de recul pour s’en rendre compte. Le format des matches peut toujours être amélioré. Mais ce seront, au mieux, des avancées mineures. Ce qui fait la sève du tennis, c’est ce pourquoi les spectateurs se sont multipliés dans les années 2000, 2010. C’est ce pourquoi on a senti, cette année, un sursaut qu’on n’avait plus senti depuis belle lurette. C’est ce pourquoi - on en fait le pari - Félix-Auger Aliassime, mais aussi Stefanos Tsitsipas, Jannik Sinner, ou même Nick Kyrgios, sauront donner à leur sport ce que n’ont pas su donner les arbitres robots ou les casques de réalité augmentée. Ce qui leur a manqué, pendant dix ans, assommés par le souffle de leurs prédécesseurs. L’impression que l’histoire du tennis se joue là, maintenant, sous leurs yeux.