Fusion des instances : Le tennis, une nouvelle fois pionnier de la parité dans le sport ?

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Auteur·e : Guillaume Poisson
Garbiñe Muguruza lors de la demi-finale de l'Open d'Australie contre Simona Halep
Garbiñe Muguruza lors de la demi-finale de l'Open d'Australie contre Simona Halep | Manan VATSYAYANA / AFP

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Le tweet de Roger Federer sur une éventuelle fusion des instances du tennis féminin et masculin a lancé un véritable débat dans le monde du tennis. Qu’elle ait lieu ou pas, cette fusion pourrait devenir la dernière manifestation d’un phénomène désormais ancré : le tennis est le sport pionnier en matière de parité hommes-femmes.

La Bataille des Sexes, l'An 0 du féminisme sportif ? 

Nous sommes le 20 septembre 1973. L’Astrodome de Houston, un immense stade couvert d’un dôme, est plein à ras-bord : plus de 30 000 spectateurs sont venus assister à l’un des matches de tennis les plus médiatisés de l’histoire. La “Bataille des Sexes”. D’un côté, Billie Jean King, légende vivante du tennis féminin, alors tenante de 9 titres du Grand Chelem. De l’autre, un joueur pas très connu au bataillon, surtout brillant chez les amateurs, Bobby Riggs. L’Américain clame alors haut et fort, alors que les revendications féministes fleurissent ici et là, qu’en tennis, les femmes ne valent pas les hommes.

Il défie alors Billie Jean King de le battre, sur le terrain. "Billie Jean King […] est une star du tennis, mais elle ne vaut pas tripette devant moi. Le tennis féminin est bien en dessous du tennis masculin…" claironne-t-il, provoquant ouvertement la championne. Après un premier refus, King finit par accepter. Elle finira même par s'investir corps et âme dans ce qui ne devait être qu'une exhibition en premier lieu :  "J’avais l’impression que si je perdais, ça nous ramènerait 50 ans en arrière", dira Billie Jean King en 2013 à la chaîne américaine ABC. Elle l’emporte finalement 6-4, 6-3, 6-3. 

Billy Jean King en 1973, lors du match contre Bobby Riggs
Billy Jean King en 1973, lors du match contre Bobby Riggs © SIPA - AP

La victoire est ô combien symbolique pour les joueuses de tennis, et plus globalement, pour les sportives. Jamais un match n'avait autant déchaîné les passions : 90 millions de personnes étaient restées scotchées devant leur télé. Plus que Bobby Riggs, c'est le discours machiste, excluant d'emblée toute velléité d'égalité entre hommes et femmes, qui est vaincu ce jour-là. Ce même discours qui, jusqu'en 1970, interdisait aux femmes de faire du football leur profession. Ou qui, jusqu'en 1991, réservait aux hommes l'immense émotion d'une Coupe du Monde de foot. Ce jour-là, en mettant une petite rouste à Bobby Riggs, Billie Jean King a fait ce qu'elle n'aurait jamais dû avoir à faire : elle a conquis une légitimité sportive pour les femmes.  

Le combat pour l'égalité des primes : les tenniswomen encore en pole

Mais Billie Jean King n'avait en réalité pas attendu ce match face à Riggs pour s'engager dans la lutte pour la place des femmes dans son sport. Trois ans plus tôt, en 1970, elle prenait la tête d'un petite groupe de frondeuses. Dans leur collimateur se trouvait l'ordre amateur, qui régnait encore parmi les joueuses de tennis, alors qu'au même moment, le professionnalisme était devenu la norme chez les hommes (l'ère Open arrive dès 1968 pour eux). Pourquoi les hommes auraient-ils le droit de gagner leur vie en tant que sportif, et pas les femmes ? C'est le début de la lutte pour une égalité de traitement face aux primes. 

Ces neuf joueuses optent alors pour une forme de désobéissance civile. A l'encontre de la règle qui leur interdit tout accord lié au tennis, elles signent un contrat professionnel à 1 dollar auprès d'un promoteur.  Bien sûr, aucune visée réelle à cela : la manœuvre est totalement provocatrice. Le coup réussit. La Fédération internationale, sous les projecteurs, ne réagit pas. Le circuit Virginia Slims est alors créé, avant que Billie Jean King - encore elle - ne prenne la tête de la première grande association régissant le tennis féminin, crée en 1973, la WTA (Women's Tennis Association). Toujours en 1973, Margaret Court devient la première gagnante d'un Grand Chelem à remporter la même somme que son homologue masculin - John Newcombe - à l'US Open. C'est évidemment une première tous sports confondus.

De l'ombre à la lumière

Mais l'effet domino n'a pas lieu. Loin de là : hormis quelques mineurs amendements, les autres Grands Chelems gardent leur grille de répartition des primes, de même que les autres tournois de la saison. Il faut dire que les résistances sont multiples. Malgré la grappe de stars dont le tennis féminin accouchera les années suivantes - Martina Navratilova, Chris Evert, Steffi Graf pour ne citer qu'elles - les instances du tennis demeureront convaincues que les Jimmy Connors, Bjorn Borg ou Pete Sampras, valent plus. Peut-être fallait-il que ces messieurs connaissent le trou d'air de la fin des années 90 et du début des années 2000, pour que la mèche soit enfin bel et bien allumée.

Alors que les étoiles Pete Sampras et Andre Agassi pâlissent, et que les futures mégastars Roger Federer et Rafael Nadal en sont encore à muer, le tennis masculin fait grise mine. Thomas Johansson, Gaston Gaudio, puis Lleyton Hewitt, Andy Roddick et Juan Carlos Ferrero font pâle figure devant les charismatiques soeurs Williams, et les Belges Justine Henin et Kim Clisjsters. Pour la première fois, sans qu'il n'y ait de Bataille des Sexes hypermédiatisée, le tennis féminin fait de l'ombre aux mâles dominants. Si bien qu'en 2007, la boucle est bouclée : l'Open d'Australie (dès 2000), Wimbledon et Roland-Garros emboîtent le pas, plus de quarante ans plus tard, à l'US Open. Aujourd'hui, la plupart des tournois mixtes ont instauré l'égalité des primes entre hommes et femmes.

Serena et Venus Williams victorieuses de Roland-Garros en double féminin en 1999 en battant Martina Hingis et Anna Kournikova, des joueurs qui ont changé le tennis féminin
Serena et Venus Williams victorieuses de Roland-Garros en double féminin en 1999 en battant Martina Hingis et Anna Kournikova, des joueurs qui ont changé le tennis féminin © AFP - THOMAS COEX

Les conséquences sont flagrantes : dans son classement 2019 des sportives les mieux payées au monde, le magazine Forbes classe 12 joueuses de tennis parmi les 15 premières (!).

Un tweet et c'est reparti ? 

Certes, rien n'est parfait dans les contrées du tennis féminin, loin de là. Rien qu'en termes de contrats publicitaires, la comparaison entre l'homme le mieux loti, Roger Federer (86 millions d'euros en 2019) et Serena Williams (25 millions) illustre le gouffre d'écart qui existe encore entre hommes et femmes. De même, les déclarations de certains joueurs tels que Gilles Simon ou Novak Djokovic, qui contestaient en 2016 la légitimité de cette fameuse égalité des primes, montrent que la position des femmes est encore loin d'être acquise. 

Mais, le tweet de Roger Federer proposant la fusion de l'ATP et de la WTA, sonne comme un nouveau moment charnière. Et si le tennis prenait une nouvelle fois les devants ? Et si, d'ici quelques mois, on ne différenciait plus l'instance de gouvernance du tennis féminin de celle des hommes ? 

Evidemment, bien des questions se posent quant aux conséquences d'une telle fusion. Quel sera alors le poids des joueuses et des joueurs dans la nouvelle instance ?  Le tennis masculin ne risque-t-il pas d’engloutir son homologue féminin, ou de refuser un partage équitable des ressources ? Quoi qu'il en soit, le débat est lancé. Plusieurs joueuses de premier plan ont apporté leur soutien à la proposition de Federer : Simona Halep, Petra Kvitova, Garbine Muguruza ou Vasek Pospisil, également membre du Conseil des joueurs de l'ATP.  "Je suis d'accord et je le dis depuis le début des années 1970. Une seule voix, femmes et hommes ensemble, est depuis longtemps ma vision du tennis",  a tweeté une championne de tennis ce mercredi. Son nom : Billie Jean King.