En Argentine, le tennis est-il devenu un "sport de mecs " ?

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Auteur·e : Clémence Lacour
Joueuses argentines

"Ça serait bien d’avoir des compatriotes dans le tableau final de Roland-Garros" remarquait Juan Martin Del Potro devant ce constat : 18 joueurs masculins dans le tableau final de Roland-Garros, aucune femme. Mais où sont-elles passées ? Le tennis, en Argentine, est-il devenu "un sport de mecs" ?

L’amateur de terre et de voyages le sait bien : l’Argentine a deux déserts, l’Atacama… et le tennis féminin. A Roland-Garros, dans le tableau Seniors, il y avait cette année 18 joueurs masculins, dont trois en huitièmes, et pas une seule joueuse. Pas une. Pour un pays qui a vu éclore Gabriela Sabatini, emblématique ancienne n°3 mondiale, et Paola Suarez, n°4 en 2004, cette aridité ne manque pas de surprendre. Les joueuses pâtiraient-elles plus que leurs homologues masculins des difficultés économiques de leur pays ? Elles sont, en tout cas, bien décidées à se battre pour le sport et à réclamer des moyens à leur fédération, rejoignant ainsi la poussée féministe dans le pays. Ce 28 mai, 500 000 femmes s’étaient réunies à Buenos Aires pour soutenir le projet de loi légalisant l’avortement. Depuis 2015 et la vague de féminicides -un toutes les 23 heures-, les femmes argentines s’élèvent pour leurs droits. Tous les droits. Celui d’être championne de tennis compris. 

Le tennis : un sport d’hommes ?

« Dites-moi où sont les femmes, les femmes, les femmes, les femmes / Où sont les femmes ? » est l’inquiétant refrain du tennis argentin chez les professionnelles mais aussi chez les jeunes et les amateures. La dernière joueuse argentine à avoir été dans le top 100, est Paula Ormachea, 59e en 2013, et alors âgée de 20 ans. Elle est aujourd’hui 191e mondiale, et joue sur les ITF, loin, très loin du niveau nécessaire pour briller à Roland-Garros.

Le tennis féminin souffre en Argentine de problèmes structurels : « C’est le tennis féminin dans son ensemble qui n’est pas attractif. Il n’y a pas assez d’amorties, pas assez de volées, pas assez de changements de rythmes. Ce n’est plus celui qu’on pratiquait, avec Gabriela. Les gens aiment le spectacle, ils veulent de la créativité. En Argentine, personne ne regarde le tennis féminin. » assure Ivanna Madruga, quart-de-finaliste à Roland-Garros et à l’US Open. Emma Kiernan, 18 ans, ancienne numéro 2 nationale, déplore cet état de fait : « L’image renvoyée, dans notre pays, c’est que le tennis féminin est mauvais, que les Sud-Américaines ne peuvent pas accomplir leurs rêves. En somme, on estime que le tennis est un sport d’hommes. »

Le temps de Gabriela Sabatini est loin à présent, et elle-même est la première à le déplorer : « Les filles n’ont plus aucune figure à laquelle s’identifier dans le tennis argentin, il n’y a plus d’icône ». Faute de médiatisation et de figure de proue, les Argentines sont donc allées faire autre chose que du tennis. Sebastian Torók, journaliste à La Nación explique : « La désertion du tennis par les filles, ce n’est pas nouveau. Les jeunes générations préfèrent jouer au hockey. Les « Leonas », la sélection nationale en hockey, connaît un vif succès grâce à Luciana Ayma. Le tennis souffre aussi de la concurrence du football ».

Depuis les années fastes de la décennie 1990-2000, le vivier de joueuses s’est réduit à peau de chagrin. Une preuve de cette désaffection ? A Salta la Linda, 536 000 habitants, le club de tennis a dû annuler son tournoi féminin amateures chez les Juniors, faute de participantes. La source du tennis féminin argentin s’est comme tarie. Si Juan Martin Del Potro se voulait positif Porte d’Auteuil sur le futur, affirmant : « Il y a des jeunes très talentueuses qui progressent et qui vont éclore.», Ivanna Madruga, elle, est bien plus dubitative : « S’il y a une relève ? Je ne sais pas. Il me semble qu’il y en a chez les garçons, mais je ne vois vraiment pas de pépite du côté des filles.»

La veine argentine s’est asséchée aussi faute d’entraîneurs. Nombreux sont les coachs argentins accompagnant des joueurs étrangers, femmes ou hommes. Parmi eux, de très grands noms : Carlos Rodriguez, qui fut l’entraîneur de Justine Hénin puis de Li Na, Dante Bottini, parti avec Kei Nishikori, ou encore Franco Davin, coach de Fabio Fognini. « Il y a un déficit de coaches, reprend Ivanna Madruga. Il faudrait qu’il y ait plus de femmes coaches également ».

Autre piste pour sortir du désert et revenir dans la lumière de Roland-Garros, selon Madruga, revenir à l’ocre fondamental : « Le vrai tennis, ça s’apprend sur terre, dès l’initiation. Les filles doivent apprendre à courir, à se déplacer, à faire des variations, elles doivent avoir une arme fatale sur le terrain. Autre chose : le coach doit s’adapter à la personnalité de la joueuse, pas lui imposer son tennis. Vous savez, le tennis, ça vient des tripes, ça vient du cœur. »

La situation économique du pays : un défi majeur

L’autre difficulté à laquelle est confronté le tennis féminin en Argentine, c’est bien sûr la situation économique du pays. Ivanna Madruga rappelle : « C’est très compliqué en Argentine en ce moment. Il y a des gens qui meurent ici. » En avril dernier, l’inflation a atteint 54,7% sur 12 mois, et cela touche principalement les denrées alimentaires. Les Argentins qui ont encore les moyens de faire faire des activités à leurs enfants préfèrent les diriger vers des sports collectifs, moins onéreux, et perçus comme plus épanouissants pour les filles : « C’est toujours plus difficile pour une femme que pour un homme d’être seule et de voyager seule. Prendre la décision de faire faire du tennis à sa fille est très difficile à prendre pour des parents », explique Gabriela Sabatini.

Sport individuel, le tennis souffre donc tout particulièrement de la conjoncture économique, et le tennis féminin plus encore. Emma Kiernan, qui se décrit comme féministe, s’élève contre les obstacles spécifiques auxquels les joueuses sont confrontées, et veut qu’on leur donne leur chance : « Le tennis féminin argentin souffre depuis des années d’un manque d’appui économique et institutionnel. Les filles sont, au bout d’un moment, obligées de s’arrêter, et on perd même les plus talentueuses. Et pourtant, du talent, on en a en Argentine ! Il n’y a aucune stratégie de développement du tennis féminin. Nous réclamons davantage de soutien de la part de notre fédération » Parfois brillantes sur le circuit national ou chez les Juniors, les jeunes filles préfèrent ensuite évoluer sur le circuit universitaire américain, où elles peuvent poursuivre des études sans avoir besoin d’un visa, qui plus est. Mais il n’y a pas non plus de tournois féminins sur le sol argentin. Sans appui, impossible de s’aguerrir sur des ITF en Europe, l’Argentine est si loin… et le billet d’avion, étant donné les taux de change, parfaitement inabordable.

Emma Kernian est l’archétype de ces jeunes filles qui ont dû laisser de côté leur rêve d’être joueuse professionnelle et va à présent évoluer sur le circuit universitaire. La jeune femme se fait à présent la porte-parole de ses compatriotes, et Sebastian Torók confirme son analyse : « C’est évident que les joueuses souffrent davantage que les joueurs. Ils ont un soutien incommensurablement supérieur. Un exemple : l’Association argentine de tennis a annoncé l’organisation de 21 tournois Futures. Aucun pour les femmes. Ils ont annoncé qu’ils allaient rectifier le tir en septembre, mais pour l’instant rien d’officiel.» Agustín Calleri, président de l’Association argentine de tennis, a décidé la mise en place d’un programme de développement du tennis féminin sur 6 ans. Il a été décidé une grande concertation avec les joueuses et les entraîneurs. Ce projet s’inscrit dans une dynamique de tout le continent, puisque la Confédération Sud-américaine de Tennis (COSAT) et la Fédération Internationale de Tennis (ITF) développent eux un programme similaire.

Gabriela Sabatini, présente à Roland-Garros a décidé de participer à l’effort général pour venir au secours du tennis masculin comme féminin : « Je dois tout au tennis. Cela m’a permis de voyager, de m’ouvrir l’esprit. Ce serait formidable d’aider les jeunes à accomplir leurs rêves. (…) Nous devons être capables de lever des fonds pour aider le développement tennis dans notre région.» Le nerf de la guerre est, bien sûr, le problème économique, tant le pays souffre. L’espoir demeure pourtant, Juan Martin Del Potro l’assure : « Vous savez, nous n’avons pas les mêmes moyens qu’en Europe ou aux États-Unis. Mais nous, nous avons plus : nous avons la volonté, la force d’âme et la passion. »

Clémence Lacour