Coronavirus : Privés de revenus, ces joueurs de tennis qui s'inquiètent

Publié le , modifié le

Auteur·e : Guillaume Poisson
Indian Wells tennis garden
Indian Wells tennis garden | AFP

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L'ATP et la WTA ont annoncé suspendre toutes les compétitions pendant six semaines minimum. Si certains pourront compter sur leurs revenus publicitaires et leur confortable compte en banque, la plupart des joueurs traverseront cette période sans aucun revenu.

"Il faut pas oublier que nous, quand on ne joue pas, on n'est pas payé..." Enzo Couacaud, 167e mondial, croit bon de le préciser car il sait que le grand public ne le conçoit pas forcément.  La bande à Djokovic et Federer serait dans le besoin ? Allons donc ! Pourtant il existe bien de la précarité dans le monde  du tennis. Des joueurs qui ne gagnent leur vie qu'en gagnant des matches, et s'ils n'y parviennent pas... Les six prochaines semaines seront vierges de tournoi, comme l'ont annoncé l'ATP et la WTA ces derniers jours. Ce seront donc six semaines sans prize money. Sans aucun revenu issus des tournois.

Entrepreneurs fauchés

Sur 56 joueurs français classés à l'ATP, 44 comptent sur les tournois Challengers (deuxième division) ou Futures (3e division, gérée par l'ITF) pour vivre. Chez les femmes, la logique est la même. Ce sont toutes et tous des entrepreneurs. Joueuses et joueurs gèrent toute leur trésorerie et n'ont aucun revenu stable. 

"Des gars comme Rafa ou Novak, s’ils sont pas payés pendant deux mois, ça changera pas leur vie. Nous, si ! "

Avec le coronavirus, c'est donc zéro revenu tandis que certaines dépenses restent d'actualité. "On a des frais qui restent même si on ne paie plus les voyages pour aller en tournoi", explique Enzo Couacaud. "L'entraîneur, le préparateur physique, la bouffe quotidienne, le loyer d’appartement, le crédit de voiture... En fait c'est comme quelqu'un de normal, sauf qu'on n'aura pas de revenu."

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Les joueurs ne peuvent pas non plus planifier leurs rentrées d'argent. Pour le moment, la reprise est prévue pour le 6 avril. Mais l'épidémie se sera-t-elle vraiment calmée d'ici là ? "Le plus compliqué, c'est que pour l 'instant, on ne voit pas le bout du tunnel, déplore Margot Yerolymos, joueuse française classée 307e mondiale. On ne sait pas quand on va rejouer."

Mauvais timing pour les Français

L'incertitude et le flou, voilà ce qui règne en ces premiers jours de quarantaine pour ces forçats des circuits secondaires. Certains sont encore plus embêtés que d'autres, car nous abordons une période assez particulière : la saison sur terre. "Cela pourrait surtout s'avérer très problématique pour les terriens, juge Julien Boutter, directeur du  tournoi de Metz et membre de l'Union des sportifs de haut niveau. En termes de points, mais aussi de finances." Rien qu’en avril, sur les 28 tournois disputés (circuit ATP + Challenger), 21 sont censés se jouer sur terre.

Même ceux qui n’apprécient pas particulièrement la terre déplorent un mauvais timing. Car les qualifications d’un Grand Chelem, pour un joueur ou une joueuse classé(e) entre la 150e et la 250e place, c’est véritablement le Graal. "La période est cruciale pour nous parce qu’il y a Roland-Garros qui arrive", alerte Enzo Couacaud. "Les qualifs de Grand Chelem, ça finance ton année." Un 3e tour de qualification à Roland-Garros rapporte 24 000 euros. Un 3e tour en Challenger ? 1 700 euros pour les mieux dotés d'entre eux.

Être payé sans jouer : l’équation insolvable... pour certains

Au contraire des footballeurs professionnels par exemple qui sont des salariés de leur club, les joueurs de tennis n’ont ni employeur, ni contrat de travail. Pour gagner de l’argent, il faut donc gagner des matches. La règle est limpide... Mais elle n’est pas la même pour tous. Les joueurs les plus « bankables » tirent la plupart de leurs revenus de contrats publicitaires qui, coronavirus ou pas, leur tombent dans l’escarcelle. Sur les 84 millions d’euros gagnés par Roger Federer en 2019, 76 viennent de contrats publicitaires. Soit 90 %. L’exemple est extrême, le Suisse étant le sportif de marques par excellence. Mais il illustre l’écart abyssal qu’il peut y avoir entre une partie du circuit et les stars, d’autant plus dans une période troublée comme celle-ci, où la stabilité des revenus est gage de tranquillité. "Les revenus publicitaires ne concernent qu’une poignée de joueurs", précise ainsi Julien Boutter. "Le Top 10-20...et encore, je ne suis pas sûr qu’un Cristian Garin (18e mondial, NDLR) en ait tant que ça." 

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Rares sont donc ceux qui sont complètement à l’abri sans match à jouer. Certains joueurs du Top 50, pourtant habitués des grands matches, n’ont pas caché leur inquiétude après l’annonce de la suspension du circuit. "On perd de l'argent quand on ne joue pas. Beaucoup de joueurs voudraient en parler... Ce n'est pas de notre faute ce qu'il se passe. Si beaucoup de tournois sont annulés, ça peut devenir très difficile pour nous si nous ne sommes pas salariés," s’est ainsi inquiété Jérémy Chardy, pourtant 59e joueur mondial, ancien Top 30 et  tout jeune directeur du tournoi Challenger de Pau.

Cela n'étonne pas outre-mesure Julien Boutter : "Il ne faut pas oublier que  les joueurs se structurent en fonction de leurs gains", remarque-t-il. "Quand tu passes Top 100, tu engages des kinés, des médecins. Il y a plus de gains, certes, mais aussi plus de dépenses. Après, je dirais que jusqu’à la 80e place mondiale, les joueurs n’ont pas trop le souci du lendemain." 

Une assurance coronavirus ? 

Au-delà, certains n’auront d’autre choix que de faire appel à leurs proches, comme Margot Yerolymos : "J'ai la chance d’être encore aidée par mes parents. Mais ça ne pourra pas durer longtemps. Eux aussi ont une vie." D’autres comptent sur une éventuelle mesure exceptionnelle de l’ATP et de la WTA au vu des circonstances. "Peut-être qu'il pourrait y avoir une sorte d'assurance pour le coronavirus ?" se demande Enzo Couacaud.

L’organisation mondiale du tennis masculin a déjà mis en place un système de retraite pour ceux qui se situent régulièrement, au cours de leur carrière, parmi les 125 premiers mondiaux (ils gagnent à peu près 2 500 euros par mois une fois leur carrière terminée). Il existe depuis 1990. Preuve que la logique d'assurance pour ceux qui ne jouent pas est possible. Et si les circonstances amenaient à la mise en place d’une « assurance Coronavirus », qui garantirait un seuil de revenus à l’ensemble des joueurs pendant le confinement ? Pour l’instant, aucune information n’a été donnée dans ce sens par l’ATP, ni la WTA.