tennis et favelas

Au Brésil, à Capão Redondo : la balle jaune pour sortir du "Triangle de la mort"

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C'est dans le "Triangle de la mort", ce quartier de Sao Paulo où le nombre d'homicides est l'un des plus élevés du Brésil, qu'Eduardo Oncins a décidé d'ouvrir une école de tennis. Son idée ? Utiliser ce sport comme un outil pour remettre les gamins des favelas dans le bon chemin, afin qu'ils ne sombrent pas dans les réseaux mafieux.

A Capão Redondo, on a l’habitude du bruit des balles. Mais, clairement, pas de celui de la balle jaune. Ici, dans ces favelas qui ont essaimé dans les années 70, c’est plutôt le règlement de comptes le sport local. C’est bien simple, depuis 1996 le quartier caracole en tête des lieux les plus dangereux de la capitale brésilienne. Et ce n’est pas la flambée de 2016, + 59% d’homicides quand même, qui aura fait changer la culture locale. Eduardo Oncins se souviendra d’ailleurs toute sa vie de ses premiers pas sur la terre de ce quartier ultraviolent de Sao Paulo : « La première fois que je suis arrivé là, j’ai eu une peur bleue. Un jour, j’ai entendu des coups de feu au loin. J’ai préféré ne pas trop savoir ce qu’il s’était passé… »  C’est à se demander ce qu’il peut bien faire ici, dans ce coin surnommé « Le Triangle de la Mort », ce gars bien capé en titres et en expérience dans le tennis. Il a dirigé la prestigieuse Sunrise Academy aux Etats-Unis, et l’un de ses frères est l’actuel capitaine de Coupe Davis brésilienne : rien ne semblait le destiner à débarquer dans ce quartier. Mais Eduardo Oncins a fait un rêve : devenir une sorte d’Arthur Ashe pour les favelas. L’Américain, vainqueur de trois grands Chelems, était aussi un homme engagé, pour la cause des Noirs, pour la défense des réfugiés et en lutte contre le Sida, maladie dont il est mort en 1993, après une transfusion sanguine. Il avait fait de son sport un outil pour permettre aux enfants noirs de jouer au tennis. La découverte de Yannick Noah, c’était lui. Reste que l’idée d’implanter un sport bourgeois au milieu d’un bidonville brésilien, c’est quand même un peu cocasse, non ?

 « Tênis è legal »

« Au début, ils me demandaient ce qu’ils étaient censés faire avec une raquette dans la main, maintenant, ils voudraient ne jamais s’arrêter de jouer » s’amuse Eduardo Oncins. C’est sûr que quand on vit dans l’un des endroits les plus pauvres de la planète, avec souvent l’équivalent de moins de 100 euros par mois par foyer, entre deux bistrots de paris clandestins et trois vendeurs de drogue, le tennis n’est pas ce qu’on connaît le mieux. Pour tenter d’améliorer un peu la vie de ce quartier où le chômage est endémique,  la ville a construit une infrastructure. Mais de projet à mettre en œuvre là-dedans, les édiles n’en avaient pas le moindre. C’est alors qu’Eduardo a voulu proposer des cours de tennis deux fois par semaine : « Ici, c’est comme une oasis au milieu d’un quartier très pauvre et ultra violent ».

Ne cherchez ici ni terre battue, ni grillage, ni filet fixe, ni chaise d’arbitre, ni panneau de score, ni aucun autre objet propre à tout club de tennis : vous n’en trouverez aucun. Le bâtiment qui accueille les élèves d’Eduardo n’a même pas été spécifiquement conçu pour le sport : « On l’adapte pour pouvoir faire du tennis. La municipalité nous laisse des créneaux pour que nous puissions proposer les leçons. On peut mettre le matériel, tout ce qui est filet, raquettes, balles, dans des boîtes fermées. On aménage des petits terrains. Les enfants peuvent se familiariser avec le jeu, et s’amuser». Petit à petit, les enfants du voisinage, garçons et filles, sont venus, et se sont fait passer le mot : « Tênis é legal» : le tennis, c’est cool. A présent ils sont 240 à venir, et devraient même être plus nombreux l’an prochain. Eduardo est aidé de deux coaches pour les prendre en charge et leur apprendre à jouer.

Le tennis comme outil social

Mais ce n’est pas tout : « L’idée est de les amener à changer de comportement. Les parents nous disent que cela améliore vraiment leur relation avec leurs enfants. Ils se tiennent mieux, sont plus respectueux, réussissent mieux à l’école. On essaie de leur donner des règles, et surtout on leur permet de faire autre chose qu’errer dans la rue» insiste Eduardo Oncins. Naguère, les gamins des quartiers pauvres venaient gagner quelques piécettes dans les clubs de tennis : pour éviter ce qui tournait parfois à l’esclavagisme, l’Etat a interdit cette pratique. C’est en côtoyant ces enfants les plus pauvres de Sao Paulo qu’Eduardo a eu le déclic : « Dans notre académie de tennis, avec mes frères, on avait plein de petits ramasseurs de balles. Ils venaient des quartiers pauvres des alentours. On avait envie de les protéger des problèmes, de la drogue et des crimes. C’est comme ça qu’on a commencé à mener des projets pour eux. » Il veut qu’à présent le tennis offre une perspective d’avenir à ces jeunes : « Pour être moniteur de tennis, il faut faire un cursus à l’université. On essaie d’amener nos jeunes jusqu’à ces études pour qu’ils puissent vivre une autre vie que celle à laquelle ils étaient destinés. »

Une pépinière pour faire éclore un nouveau « Guga » ?

Un nouveau n°1 mondial brésilien pourrait-il sortir de cette pépinière ? Si Eduardo Oncins assure que nombreux sont les enfants doués, il reconnaît que les affaires se corsent dès qu’ils veulent faire de la compétition. Dans ce cas, il doit financer sur ses fonds propres. Plus généralement, c’est tout le projet qui l’oblige à batailler pour obtenir les financements et remplir la tirelire : « C’est le parcours du combattant pour recueillir des fonds. Il faut courir à droite et à gauche, aller frapper à la porte des entreprises, qui peuvent nous donner un peu d’argent –ça fait baisser leurs impôts-, remplir des formulaires. Ce n’est pas facile. Nous ne bénéficions d’aucune aide. »  Il ne serait pas fâché de voir les fédérations internationales prendre elles aussi les choses à bras le corps, et qu’elles se mettent à promouvoir la solidarité par le sport : « Ce serait bien que les fédérations internationales fassent du social plus en profondeur, estime-t-il, et que les anciens champions s’y mettent aussi, comme Arthur Ashe ».  

Selon les chiffres donnés par la Fédération Internationale de Tennis (ITF), en 2019, ce sont 11,3 millions qui ont été dépensés pour le développement du tennis, une ligne budgétaire en constante augmentation depuis 2015. Elle prévoit des programmes en faveur des jeunes, de l’équipement et de la formation des enseignants pour les fédérations des pays économiquement à la peine. Une possibilité de financement dont les conditions d’octroi ne sont pas forcément des plus lisibles et qu'il n'a, pour le moment, pas cherché à obtenir tant le monde du tennis est loin.

Clémence Lacour