ENTRETIEN. "Adapter la préparation des athlètes selon le cycle menstruel favorise la performance", d'après Carole Maître, gynécologue à l'Insep

Publié le , modifié le

Auteur·e : Célia Sommer
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Pour Carole Maître, les athlètes de haut-niveau ne doivent pas être gênées pour parler de leur cycle menstruel. | ODILON DIMIER / ALTOPRESS / PHOTOALTO VIA AFP

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Gynécologue à l'Institut national du sport, de l'expertise et de la performance (Insep), Carole Maître aide les sportives de haut-niveau à conjuguer performance et santé physique. Selon elle, tenir compte du cycle menstruel dans la préparation des athlètes leur permet ensuite d'optimiser leurs performances.

Le fonctionnement du cycle menstruel chez la femme est très souvent un sujet méconnu. Le milieu du sport n'échappe pas non plus à cette ignorance. Un cycle dure en général 28 jours. Il est divisé en deux grandes phases lors desquelles, des modifications hormonales s'opèrent. Lors de la première qui débute le premiers jour des règles, on assiste à une augmentation des œstrogènes et une diminution de la progestérone.

Lors de la seconde, qui débute juste après l'ovulation, c'est l'inverse : la progestérone augmente et les œstrogènes diminuent. En l'absence de fécondation, les deux hormones chutent : cela déclenche le cycle suivant, avec l’arrivée des règles. Carole Maître, gynécologue à l'Insep, le berceau des futures championnes et champions de demain, nous explique l'éventuelle influence du cycle menstruel sur les sportives.

En quoi le cycle menstruel peut-il jouer sur les performances des sportives ? 
Carole Maître :"Plusieurs études ont démontré qu’il n’y avait pas de diminution significative des performances. Cependant, le cycle menstruel peut s’accompagner de symptômes pouvant être préjudiciables à la performance. Il faut vraiment s’attacher à les contrôler et à les corriger lorsque c’est nécessaire. De la fatigue ou de l’anémie peuvent être observées chez les sportives, en fonction de l’abondance de la menstruation. En cas de règles importantes, la perte de fer peut être une source d’anémie, voire même venir majorer une anémie déjà présente chez la sportive. Il y a un risque plus élevé d’être moins performante, du fait d’une fatigabilité plus rapide. Cette phase est aussi marquée par des douleurs chez certaines femmes. Dans la dernière semaine du cycle (juste avant les règles), des syndromes pré-menstruels peuvent apparaître. En revanche, certaines phases hormonales peuvent jouer positivement sur les performances des sportives et sont davantage propices à certaines pratiques. 

Quelle est la nature de ces symptômes ? 
C.M : "Les symptômes surviennent plutôt dans la semaine précédant les règles. Ils sont liés à la chute hormonale. Il y a des symptômes physiques, comme la prise de poids – très gênante dans les sports à catégorie de poids. Il y a également les ballonnements, les crampes, la fatigue, l’augmentation de la laxité, la perte d’énergie et des symptômes psychiques (plus grande sensibilité au stress, hyper émotivité, irritabilité…)."

Quelles solutions peuvent être apportées afin que ces symptômes ne portent pas préjudice à la sportive et qu’elle se sente bien ?
C.M : "À l'Insep, 60% des filles sont sous contraception hormonale. Ce type de contraception, comme la pilule, met le cycle au repos. Mais en-dehors d’un besoin de contraception, la pilule n’est pas la prise en charge idéale. Lorsqu’une femme a de tels symptômes pendant son cycle, il ne faut pas hésiter à demander un avis médical : cela témoigne d’un déséquilibre au niveau du cycle, entre l’hormone œstrogène et l’hormone progestérone. Il y a des solutions médicamenteuses ou homéopathiques, qui peuvent aider à régulariser le cycle. Il y a aussi la possibilité d’adapter les entraînements en tenant compte du cycle de l’athlète. En phase folliculaire (début des règles), il convient de privilégier des exercices axés sur la technique et la résistance : on est moins dans l'endurance et le travail long. La phase pré-ovulatoire s’accompagne très souvent d’une hyper laxité et donc d’une plus grande instabilité : c’est dans cette période qu’il y a le plus de ruptures des ligaments croisés. En phase lutéale (après l’ovulation), le taux de progestérone est élevé et le taux d’œstrogène ne s’est pas effondré : la pratique est alors plus favorable à l’endurance, car l’œstrogène favorise l’entrée et le stockage du glucose dans la cellule musculaire."

L'Insep forme les futures championnes et champions français.
L'Insep forme les futures championnes et champions français. © FRANCK FIFE / AFP

Mais dans les sports collectifs, c’est sans doute compliqué d’individualiser les entraînements selon le cycle de chacune des joueuses...
C.M : "Pour un sport collectif, c’est la prise en charge des symptômes – par voie médicamenteuse, hormonale ou homéopathique - qui va contribuer à la performance. Il faut travailler ensemble et toutes les joueuses n’ont pas le même cycle au même moment. En revanche, pour les sports individuels, il est tout à fait possible d’individualiser l’entraînement en fonction de la perception de la sportive."

Selon vous, la menstruation est-elle encore un sujet tabou dans le monde du sport ?
C.M : "J’avais fait une étude entre 2008 et 2009 sur 404 sportives, qui montrait que 84% avaient un syndrome prémenstruel de façon variée. Un tiers d’entre elles disaient que c’était acceptable. Il y a vraiment une acceptation de la douleur. C’est culturellement très ancré. On doit amener les acteurs à davantage s’exprimer sur le sujet du cycle menstruel. C’est très difficile de faire bouger les mentalités, que ce soit dans des sports de force, comme le judo par exemple, ou dans les sports plus esthétiques, comme la gymnastique. Toutefois, depuis environ cinq ans, ça va beaucoup mieux. Désormais, les athlètes viennent me consulter pour obtenir des informations sur le sujet. Il y a vraiment eu de grands progrès, parce qu’elles en parlent, que les médias en parlent. Il y a aussi des formations aux entraîneurs dans lesquelles j’interviens, avec des modules de performance où les spécificités propres au sport féminin sont évoquées. À l’Insep, on fait également de l’information aux sportives pour essayer de leur expliquer l’importance de consulter afin qu’elles ne soient pas gênées d’en parler. La bonne santé est un support de la performance, et le cycle menstruel en fait partie."

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