REPORTAGE. A un an des JO d'hiver de Pékin, les freestyleurs de Chamrousse à l'arrêt

Publié le , modifié le

De notre envoyé·e spécial·e Adrien Hemard
Eleonora Ferrari
Eleonora Ferrari en action dans le Sunset Park de Chamrousse. | Adrien Hémard

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Alors que les saisons de ski alpin et nordique battent leur plein, les skieurs freestyle traversent un hiver plus que compliqué. Annulations, quotas pour les événements maintenus et conditions d’entraînement précaires sans remontées mécaniques... à un an des Jeux olympiques d’hiver de Pékin, plusieurs freestyleurs (terme utilisé par la fédération française pour le ski acrobatique) sont à l’arrêt. Notamment Eleonora et Mirco Ferrari, à Chamrousse.

Le ciel est voilé cette après-midi sur Chamrousse, en Isère, ce qui n’empêche pas le Sunset Park - snowpark de la station -, d’être fidèle à son nom lorsque le soleil se couche au loin, d'une douce lumière rosée. Dans la station qui a vu le triomphe de Jean-Claude Killy aux JO de 1968, l’ambiance n’est cependant pas à la fête. Sur le front de neige, les touristes qui sont plus nombreux que prévu, donnent vie au lieu malgré la fermeture des remontées mécaniques. Un peu plus haut, sur le snowpark, Eleonora et Mirco Ferrari remontent la pente, ski sur les épaules. "La fermeture des remontées, ça nous fait la caisse hein, ça fait mal aux jambes (rire)", se marre le cadet de 20 ans, Mirco, en remontant à pied le long des modules, faute de télésiège ouvert. Sa sœur complète : "Le freestyle fait qu’on peut skier un peu sur tout : un module, un mouvement de terrain, même dans la rue". Une positive attitude sans limite pour les deux freestyleurs de Chamrousse.

Sans remontées mécaniques, il faut tout faire à pied.
Sans remontées mécaniques, il faut tout faire à pied. © Adrien Hémard

Au Sunset Park, Eleonora et Mirco retrouvent leur bande d’amis, assis sous quelques sapins, au soleil. "On passe la journée ici, on amène le casse-croûte et on fait environ une trentaine de runs. Des fois on répète le même module et on s’énerve dessus", résume Mirco. Il ajoute : "Cette année, c’est mieux paradoxalement, parce que d’habitude on est juste de passage, on prend le télésiège et on traverse. Là on est vraiment posé au snowpark, avec les habitués, ça fait une vraie ambiance skatepark. Et puis ça nous permet de conseiller les non-initiés pour qu’ils ne se fassent pas mal et qu’ils ne nous fassent pas peur". Car pour la première fois depuis des années, les deux enfants de la station restent tout l’hiver à Chamrousse, à cause de la pandémie. "Ca fait vraiment plaisir", apprécie Eleonora.

Pas de remontées, mais plus d'entraînements

Pourtant, cela n’a rien d’un cadeau. En vérité, si la vice-championne de France 2019 de Big Air et son frère passent l’hiver chez eux, c’est parce que le calendrier de la Coupe du monde de ski freestyle est amputé par la crise sanitaire. "Beaucoup d’épreuves sont annulées, et pour celles qui ont lieu, il y a souvent un quota d’athlètes", explique Eleonora. Or, pour intégrer ces quotas, il faut avoir été scolarisé dans un lycée affilié à la Fédération française de ski. Ce qui n’est pas leur cas : "Nos parents voulaient qu’on ait un bac normal", justifie Eleonora, qui à 23 ans est étudiante en école de commerce à distance. "Quand on a appris cela, on était vachement dégoûtés. Le jour où on te dit « Non, toi tu ne peux pas y aller », c’est dur, parce que c’est notre métier, c’est cool de voyager tous ensemble, de découvrir plein de snowparks différents"

Eleonora Ferrari se prépare au Sunset Park.
Eleonora Ferrari se prépare au Sunset Park. © Adrien Hémard

Ecartés du circuit coupe du monde pour ces raisons, les Ferrari de Chamrousse restent donc au stand, dans le flou. "On vit au jour le jour, on ne sait pas trop. Quand il y a une étape de prévue, parfois ils font des quotas, parfois ils n’en font pas. Personne ne sait comment ou quand ce sera. Il y en avait de prévues en Italie, mais elles ont été annulées. Personne ne sait", regrette Eleonora. Pourtant, au moment d’enfiler leurs skis pour les premières runs de la journée, le sourire revient vite. "On continue à skier tous les jours, donc ça ne nous change pas grand chose. Et puis, sans remontées, sans compétitions, on a plus de temps, donc ça ouvre tellement de perspectives de ski", apprécie ainsi l’aînée, appuyée par son frère : "C’est toujours frustrant de ne pas bouger, mais tant qu’on peut skier, c’est le principal et là on découvre notre montagne différemment, on profite beaucoup plus".

De Killy au freestyle

Sous les yeux de quelques promeneurs curieux, et entre deux cris d’enfants venus de l’activité voisine - un tremplin géant pour bouées gonflables -, Eleonora et Mirco Ferrari débutent leur séance d’entraînement entourés de leurs amis. Paradoxalement, être bloqués dans leur station pourrait se transformer en avantage. "En début de saison, ça nous a permis de faire autre chose. Par exemple on a construit nous même notre terrain, nos modules", raconte Mirco. Depuis, la station a remis les moyens.  Et le snowpark de Chamrousse, considéré comme l’un des trois meilleurs de France, a retrouvé des couleurs. "Même si on doit remonter à pied, c’est quand même des conditions d’entraînement superbes !", apprécie Mirco, avant de filer sur le Rainbow, l’obstacle le plus haut du Park.

Mirco Ferrari à l'échauffement sur le Rainbow de Sunset Park.
Mirco Ferrari à l'échauffement sur le Rainbow de Sunset Park. © Adrien Hémard

En regardant son frère, Eleonora ajoute : "Le fait de ne pas voyager cet hiver fait qu’on s’entraîne beaucoup plus, finalement. Et puis on est bien ici, parce qu’ici il y a une vraie communauté de freestyle". Connue pour le triplé olympique de Jean-Claude Killy en 1968, Chamrousse est en effet devenue une place forte du freestyle en France. Eleonora poursuit : "C’est pour ça que le snowpark est aussi bien. On accueille beaucoup de contests qui font la réputation du snowpark. Tous les riders ont contribué à cette réputation, autant que les couchers de soleil (rire)". Et ce, même si cette année, Covid oblige, il est trois fois plus petit que d’habitude. Cela n’a pas empêché les shapeurs - les personnes qui créent les obstacles - d’être innovants. Ainsi, au milieu du Park, une chaudière a été reconvertie en module. "Ici, ils sont très forts pour innover. Ils essayent toujours de faire plus, d’être inventifs", apprécie Eleonora.

Cela peut paraître anecdotique, mais ces petites intentions mettent du baume au cœur de nos deux athlètes, qui à 20 et 23 ans ne vivent pas de leur sport mais sont quand même fragilisés par cette situation : "Je travaille l’été en général, puis nos parents nous aident beaucoup", confient Mirco, qui pour s’occuper se "reconvertit provisoirement dans les vidéos et dans le shape". Egalement soutenus par la station, les deux Chamroussiens sont aussi soulagés de voir les touristes affluer, malgré la crise :"On était super inquiets pour nos proches qui vivent du tourisme, ça faisait mal au cœur, mais les gens sont venus", souffle Eleonora. 

Une inquiétude de moins pour la jeune femme qui, si elle préfère ne pas en parler pour le moment, espère toujours se qualifier pour les JO d’hiver de Pékin en février 2022 : "Je préfère ne pas y penser juste pour ne pas se frustrer. Ca semble très loin. On se donne des objectifs réalisables, comme des objectifs de vidéos. Un an c’est long…". Autre problème, le flou autour de la saison actuelle : "Or, pour les JO, il faut se qualifier via les classements acquis en Coupe du monde", glisse Eleonora. En attendant, la freestyleuse et son frère profitent de l’hiver à la maison : "Je prends vraiment cet hiver comme une école, on réapprend le ski, des choses nouvelles, des choses différentes et on voit revient l’année prochaine sur le circuit avec encore plus d’envie, plus de tricks". Des tricks réservés à Chamrousse en 2021, avant Pékin en 2022 ? On n’aura pas la réponse : le soleil s’est couché sur le Sunset Park, il est temps de déchausser. 

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De notre envoyé·e spécial·e Adrien Hemard AdrienHemard