REPORTAGE. Biathlon, fatbike, yoga... sans remontées mécaniques, le sport continue dans les stations

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De notre envoyé·e spécial·e Adrien Hemard
Yoga neige
A l'Alpe d'Huez, l'ESF propose des séances de yoga en altitude. | Adrien Hémard

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Privées de remontées mécaniques face à la crise sanitaire, les stations de ski françaises traversent un hiver inédit, et forcément compliqué. Face à ces difficultés, elles ont dû se réinventer pour proposer d’autres activités sportives et survivre. A tel point que le catalogue de disciplines sportives n’a finalement jamais été aussi riche dans les stations. Exemples à l’Alpe d’Huez et à Chamrousse. 

"On n’a pas les remontées, mais on a des idées". Sur le front de neige de l’Alpe d’Huez, le message est clair. Il est signé de l’ESF de la station, et il résume à lui seul la situation : sans remontées mécaniques, la vie continue, et surtout la vie sportive. La preuve, au pied du chalet de l’ESF, où la foule grouille déjà à 9h30, sous le grand soleil des Alpes du Sud. "On a décalé les cours d’un quart d’heure, et on a regroupé toutes les disciplines sur ce front de neige", explique Bob, moniteur de l’ESF. Seuls rescapés d’un hiver classique, le jardin d’enfants et les tapis roulants pour débutants. Ce qui a changé, ce sont les sports autour : biathlon, motoneige, raquettes, ski de randonnée, conduite sur glace ou même yoga. "On avait déjà certaines de ces activités, mais de façon moins développée. On a tout augmenté cette saison, pour faire face", explique Xavier Perrier-Michon directeur de l’ESF de l’Alpe d’Huez.

Raquettes et ski de rando : les best-seller

Sur le front de neige, tout laisse penser qu’on est dans une semaine de vacances classique malgré les 40% de taux de remplissage de la station (contre 90% en temps normal) : les enfants crient leur joie – ou leur détresse –, les adultes recherchent le point de rendez-vous, les moniteurs annoncent le programme du jour. Il ne manque que le ronronnement continu des moteurs de télésièges. Pourtant, il y en a bien un qui tourne au loin. "On a une remontée ouverte oui, mais elle est réservée aux licenciés des ski-clubs. Dans les villes, les enfants font du foot, du basket, du judo. Ici on skie, donc le stade leur est ouvert", justifie Xavier. Sur la piste, plusieurs slaloms sont tracés pour des skieurs allant de collégiens à des athlètes de coupe du monde. "Cette semaine, l’équipe de France de ski de bosse vient s’entraîner, notamment Perrine Laffont", ajoute fièrement le boss de l’ESF locale. Et la glisse continue aussi pour les touristes, sous des formes variées.

Un seul télésiège fonctionne à l'Alpe d'Huez : celui du stade, réservé aux licenciés.
Un seul télésiège fonctionne à l'Alpe d'Huez : celui du stade, réservé aux licenciés. © AFP

Grand classique de l’hiver, les raquettes ont évidemment la part belle. Moniteur de ski et de snowboard depuis 30 ans, Manu a changé ses habitudes cette année : "Je fais deux sorties raquettes par jour, avec des groupes de 4 à 8 personnes. On est sur de la découverte et on s’adapte en fonction de la condition physique des gens", explique-t-il en préparant les paires. Il poursuit : "On part 2h30 environ, avec 150m de dénivelé, 3km max : c’est une boucle. Pour les gens à l’aise, on fait 300m de dénivelé sur 7-8km. Des fois, on sépare les familles, on met les enfants à part pour ne pas ralentir le groupe". Pratique très accessible, la raquette cartonne. "Les gens font cela par défaut, mais ça leur plaît et ça se voit", apprécie Manu.

A défaut de ski, l'ESF s'est reconverti dans les raquettes.
A défaut de ski, l'ESF s'est reconverti dans les raquettes. © Adrien Hémard

L’autre incontournable, c’est le ski de randonnée. Jusqu'à cet hiver, c’était une discipline mineure, réservée aux bons skieurs désireux de s’éloigner du domaine skiable pour affronter des sommets vierges. Le but : gravir la montagne ski au pied, grâce à des fixations adaptées et à une peau sous la spatule, puis redescendre. "A chaque cours, on part sur 1h30 de montée pour 20-30 minutes de descente. En vrai la descente pourrait durer 5 minutes, mais là, on l’apprécie plus", pose Bob, moniteur. Elève ce jour-là, Aude approuve : "On profite de l'instant présent, chaque virage compte, on savoure et on s'applique plus".

Venue de la Rochelle avec son mari, elle a choisi l’Alpe d’Huez pour le large éventail de disciplines proposées : "Normalement on skie toute la journée, et ici on a vu qu’il y avait des tas de choses à faire sans les remontées. On est conquis par le ski de rando !". Du côté de Chamrousse, Jean-Claude Chaix, guide de haute montagne, confirme cet engouement : "Ça explose cette année. La station a mis en place une piste dédiée à la montée, avec 500m de dénivelé. Dans cette configuration, le niveau de ski n’est pas forcément important puisqu’on redescend sur des pistes damées. Ce n’est pas de la randonnée habituelle en haute montagne, tout le monde peut le faire".

Le biathlon en pleine lumière

Mais à Chamrousse, le grand succès de l’hiver se trouve en contrebas de la station, sur le plateau de l’Arselle. Ici, le ski nordique est roi. Dès le petit matin, ce lac de neige entouré de sapins et baigné de soleil accueille des centaines de touristes venus s’initier au ski de fond et au biathlon. Dans ce cadre idyllique, Antoine commence sa journée de cours avec son groupe de cinq enfants. Leçon du jour : apprendre à poser sa respiration au moment du tir, puis enchaîner le tir après l’effort sans déchausser les skis, et se relever le plus vite possible. "Plus la semaine avance, plus on s’approche du vrai biathlon", explique le jeune homme.

A Chamrousse, les cours de biathlon ont la cote.
A Chamrousse, les cours de biathlon ont la cote. © Adrien Hémard

Mais pour lui, si la Covid participe à l’essor de sa discipline, elle ne fait qu’accélérer un phénomène déjà en cours : "Depuis 3-4 ans, grâce aux performances de Martin Fourcade entre autres, le biathlon connaît un vrai essor chaque hiver. Les touristes s’y mettent de plus en plus. Cette année, sans les remontées, encore plus, mais l’image ringarde qu’avaient le biathlon et le ski de fond, c’est fini". Difficile de contredire Antoine face à l’engouement des enfants présents ce jour-là, carabine laser à la main. Parmi eux, Emma : "Je n’en aurais pas fait s’il y avait eu du ski normal, mais je ne regrette pas et j’en referai l’année prochaine".

Autour du groupe sur le pas de tir de Chamrousse, les fondeurs se comptent par dizaines, voire plus. Et entre deux attelages de chiens de traîneaux, on aperçoit des pelotons plus curieux, juchés sur des vélos aux pneus énormes : les fatbikes. Car neige ou pas, on pédale. "C’est super dur, on n’arrive pas à remonter là, et on est un peu perdu", souffle Sandrine, venue de Lyon pour deux jours, et qui aurait préféré faire de la motoneige. "Mais c’était déjà complet. On ne dirait pas comme ça, mais un fatbike, c’est lourd". Et la neige collante de ce matin-là n’aide pas. Même constat du côté de l’Alpe d’Huez au niveau du circuit. Sous les 10 degrés affichés, la conduite des buggys et voitures se complique. "Les hivers précédents, on a des clients qui viennent spécialement pour cela, qui réservent deux mois avant le début de saison. Cette année, on a surtout des clients qui sont sur la station et qui veulent découvrir la conduite sur glace", explique Maud Melquiond, du circuit Exodriver. 

Yoga, snow-kite et autres innovations

Loin du vacarme des pneus qui crissent sur la glace, Mélanie surplombe l’Alpe d’Huez dans le calme. Assise sur son tapis, elle a totalement abandonné ses skis et la glisse pour cette saison, mais pas sa combinaison de monitrice de l’ESF. Et pour cause : elle donne des cours de yoga en pleine montagne. "J’enseignais déjà en yoga, le directeur m’a proposé de lancer cette activité parallèle pour cet hiver particulier". Mais contexte sanitaire oblige, ses cours ne peuvent se tenir en salle. "On a un espace damé pour nous, avec le beau temps c’est un régal. On pratique un yoga un peu plus actif, vu qu’on est en extérieur.  Les vêtements de ski compliquent la chose, mais on y arrive. Même quand il neige, ça reste agréable". Mélanie et ses élèves – jamais plus de 5 – enchaînent ainsi les positions avec vue sur la vallée, dans le silence de la montagne, seulement coupé par les hordes de motoneiges. Parfois, au loin apparaissent des voiles de kite-surf, reconverties en snow-kite, soient des skieurs ou snowboardeurs tractés par le vent, la dernière innovation de l’Alpe d’Huez.

Les fatbikes sont de sortie, même l'hiver.
Les fatbikes sont de sortie, même l'hiver. © Adrien Hémard

Face à cette multiplication des glisses, les loueurs de matériel peinent parfois à suivre le rythme, malgré les précautions. A Chamrousse, c’est notamment le cas de Geoffroy : "On a augmenté les stocks. On a essayé d’ajuster au mieux, mais on est en rupture de stock depuis le début de la saison parce que tout le monde s’est rabattu sur ces glisses. En France, on n’arrive plus à trouver de matériel". A tel point que tous les jours, dès 10h environ, la plupart des commerçants refusent des clients. "Pour vous donner une idée, avant, un loueur devait avoir 1 000 paires de skis alpins pour une trentaine de skis de rando", éclaire François Badjilly, directeur de l’office du tourisme de l’Alpe d’Huez. "Aujourd'hui, 200 paires de randos ne suffisent pas." Et pour lui aussi, le travail a changé : "On travaille beaucoup plus cette année parce que  le fonctionnement de la station n’est pas habituel, les activités sont nouvelles, donc les gens viennent poser beaucoup plus de questions". A Chamrousse, le loueur Geoffroy confirme : "On passe beaucoup plus de temps à conseiller les gens, vu que c’est pour du matériel qu’ils n’ont jamais loué"

La charge de travail a donc glissé de la quantité vers le conseil. Ainsi, en pleines vacances de février, l’ESF de l’Alpe d’Huez ne compte que 100 moniteurs, contre 300 à pareille époque lors d’un hiver normal. Des moniteurs trois fois moins nombreux, et pas payés, comme le souligne leur directeur, Xavier Perrier-Michon : "L’enjeu est de sauver notre syndicat. Tout ce que les moniteurs devraient gagner part dans le syndicat qui gère le matériel, nos locaux etc. Là, il nous faut 430 000 euros avant la fin d’avril pour se sauver. S’ils nous confinent, on est morts". En attendant les moniteurs vivent des aides de l’Etat.

A Chamrousse, il n'y a pas d'âge pour se mettre au ski de fond.
A Chamrousse, il n'y a pas d'âge pour se mettre au ski de fond. © Adrien Hémard

Alors pour oublier toutes ces galères, voir un front de neige aussi animé qu’il l’est ce matin-là suffit au bonheur de Manu : "En janvier, je sortais le chien le matin, je ne voyais personne sur le parking, ça faisait bizarre. A Noël on a été surpris par le monde. En fait les gens en ont juste marre d’être enfermés". Et François Badjilly d’ajouter : "Ce qu’on a mis en place cette année, c’est avec plaisir. Mais les gens doivent savoir que si on a pu le faire, c’est uniquement grâce aux économies des années précédentes". Avec un chiffre à l’appui : 11 000 euros par jour de coûts d’entretien, et 0 euro de recette. 

Si ce modèle d’hiver ne pourra être répété, il ne faudra pas pour autant le jeter à la poubelle selon Xavier Perrier-Michon : "Sortir de notre zone de confort nous a fait du bien. On a mis en place ces choses qu’on ne faisait pas, et qu’on refera parce que les gens sont heureux. Avant, les parents déposaient leur gamin au cours, et au final ils ne le voyaient pas. Cette année, ils nous disent qu’ils se voient plus, qu’ils veulent garder cet aspect quand les remontées ouvriront. Il y aura un héritage de cette année". La preuve, l’Alpe d’Huez réfléchit déjà à un emplacement pour installer un pas de tir de biathlon pérenne. Un hiver particulier, qui a contraint les stations à se réinventer. Pour la bonne cause, à en croire Manu et ses raquettes : "La réflexion qu’on entend à chaque fois, c’est : 'si les remontées avaient été ouvertes, on n’aurait pas découvert ces autres sports, ça aurait été dommage'. Donc on a réussi notre pari".

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