Roy skieur haïtien portrait 022011
Le skieur haïtien Jean-Pierre Roy | DR

Roy, au nom d’un peuple

Publié le , modifié le

Un an après le séisme, Haïti est de nouveau sous le feu des projecteurs pour un évènement beaucoup plus réjouissant. Né à Port-au-Prince, Jean-Pierre Roy est le premier Haïtien à participer aux championnats du monde de ski qui se déroule à Garmisch-Partenkirchen.

Des grands projets naissent parfois sur un tas de ruines. Le 12 janvier 2010, Haïti subit un séisme de magnitude 7 sur l’échelle de Richter. Le pays est dévasté, les gens à la rue, l’opinion internationale scotchée par les images dramatiques qui inondent les télévisions du monde entier. Neuf mois plus tard, Jean-Pierre Roy, 47 ans, informaticien, dirigeant d’une PME en région parisienne, retourne sur son île natale. Le choc est terrible, "j’ai halluciné du décalage entre avant et après. Rien n’a été entrepris", regrette-t-il. Son projet d’être le premier Haïtien à participer aux Mondiaux de skis devient alors une évidence, une nécessité. Se rendre utile, apporter son soutien, via "l’or blanc pour Haïti", pour laquelle sa présence en Allemagne est une sacrée publicité. Une vitrine sur le désastre. Accompagné par son ami Thierry Montillet, l’homme se lance bille en tête. Il faut aller vite pour faire homologuer la Fédération Haïtienne de Ski avant le congrès de la FIS (Fédération Internationale de Ski) du 6 novembre 2010. "Pour la petite histoire, Haïti a été acceptée en même temps que les Iles Vierges", se rappelle-t-il. La FHS est dans les traces, le pari est en passe d’être réalisé. "Jean-Pierre aime faire des choses qui sortent de l’ordinaire", confirme Thierry qui est investi Directeur Technique National de la FHS et entraîneur de Jean-Pierre, surnommé Rasta Piquett en hommage au film Rasta Rockett. Comme les Jamaïquains au bobsleigh à aux JO de Calgary en 1988, il s’apparente à un chien dans un jeu de quilles à Garmisch. Mais l’homme est fonceur, c’est mieux quand on est skieur, "bon vivant, qui aime bien faire la fête", ajoute Thierry. Avenant, communiquant, c’est un bon client pour la presse du monde entier qui l’assaille depuis son arrivée à Garmisch. "Je suis super dispo pour les interviews, j’y vais à fond", s’amuse Jean-Pierre. "Mais avec tout ça, on n’a pas fait beaucoup de ski" rigole Thierry. A quelques jours des épreuves, le stress n’a pas encore gagné le clan haïtien.

"Absolument terminer"

Et le ski dans tout ça ? Le porte-drapeau d’Haïti, scolarisé à Paris en Métropole, l’a découvert en classe de neige vers 7-8 ans. "J’ai tout de suite aimé ça, j’en ai fait en colonie ensuite. Je skiais au moins une semaine par an, précise-t-il. Mes premières pistes, je les ais descendues au col d’Allevard, près de Chambéry". L’homme n’est donc pas néophyte, mais c’est encore Thierry qui parle mieux du niveau de son élève. "C’est un bon skieur amateur, il a une bonne descente, de l’aisance. Mais sur des pistes injectées, il tombe à un niveau médiocre" estime Thierry. Suffisant toutefois pour passer les courses de qualifications du 17 pour le slalom géant et du 19 pour le slalom ? "Je suis presque sûr qu’il y arrivera", se gargarise l’entraîneur, aussitôt tempéré par l’intéressé : "Fastoche, fastoche… Pas du tout, ça va être dur, dur" prévient-il. Alors, alors, Jean-Pierre aurait-il des doutes sur ses capacités ? "Je n’ai pas peur de la vitesse. Je suis souvent les traces, j’ai peur de faire un tout droit, de ne pas pouvoir tourner… J’insulte les lisseurs (rires)", déclare l’informaticien. Pour l’instant, le skieur amateur n’a pas encore été rattrapé par l’évènement, et quand il y pense trop, l’entraîneur n’est jamais loin pour lui enlever le stress. "Je ne lui laisse pas l’occasion de trop réfléchir et de stresser. Je l’énerve sur un autre sujet que la glisse, détaille l’entraîneur, il est un peu compliqué à coacher, c’est un gars des îles, il prend souvent la mouche". Jean-Pierre s’appuie aussi sur des séances de coaching mental pour gérer les émotions qui devraient le submerger au moment du départ. "Si je tombe je me relèverai, je veux absolument terminer la course", prévient-il conscient des espoirs qu’il a suscité et de la portée de son action.

Haïti sur les épaules

En bas des pistes, Jean-Pierre est LA curiosité des médias et des autres skieurs. Sur le plan de la notoriété et de l’élan de sympathie, il mériterait presqu’une médaille. Anecdote : "J’ai croisé Lindsey Vonn (championne olympique de descente à Vancouver, ndlr). Il faut savoir que 90% des dons pour Haïti proviennent des Etats-Unis. Je l’appelle et lui dis qui je suis, ses yeux se sont illuminés quand elle a appris ce que je faisais", raconte-il fièrement. Lui qui voulait qu’on rie en parlant d’Haïti plutôt que s’apitoyer sur le sort de l’île reçoit plein de messages. "On me dit que j’ai déjà gagné. Les gens ont envie que j’arrive en bas. Un jeune skieur de 20 ans que j’ai croisé à ma première et à ma dernière course m’a dit une phrase qui m’a touché : +habituellement avec les autres skieurs, on est en concurrence, mais là on parle de toi, il n’y avait plus de concurrence+". "Certains se sont même renseignés sur Haïti", dit-il. Là-bas aussi, on parle de lui, en bien évidemment. "Un journaliste d’Haïti libre a écrit +Haïti est fier de toi+, j’ai eu des bouffées de chaleur partout en lisant cela", s’émeut-il. Lui le supporter de l’équipe de France, qui a vibré pour les footballeurs, les handballeurs va connaître le sentiment unique de représenter un pays. Il ne supportera plus un drapeau, il portera ce drapeau. La différence est énorme. "Porter les couleurs d’Haïti, c’est un symbole, ça me rappelle tout ce qu’ils vivent. Quand j’ai le maillot, j’ai tout un peuple sur mes épaules, c’est ce qui me met la pression", concède-t-il. Revient sans doute à sa mémoire son départ en bateau d’Haïti alors qu’il n’était encore qu’un enfant, un voyage de trois semaines avant son arrivée au Havre, simple étape avant la capitale. Les souvenirs des disparus durant le séisme également seront sûrement présents au moment où Jean-Pierre sortira du portillon de départ, avec une seule idée en tête, franchir la ligne. "Si je termine, je m’écroulerai en larmes, je suis quelqu’un de sensible, je ferai un tour avec le drapeau, peut-être une danse" imagine-t-il. En revanche, il n’est pas sûr qu’il prenne du plaisir à revoir sa course, "quand je me vois skier je trouve ça moche, quand je vois les autres aussi, mais moins que moi tout de même (rires)… Enfin, les gens me disent que j’ai progressé"…

Par Benoît Jourdain