"À terme, ça va devenir de moins en moins intéressant pour un club d'avoir un joueur international" estime Thomas Lombard

Publié le , modifié le

Auteur·e : Jules Boscherini
Le directeur général du Stade Français, Thomas Lombard
Le directeur général du Stade Français, Thomas Lombard | AFP - GABRIEL BOUYS

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Sauvé sportivement par la crise du Covid-19, le Stade Français n'en reste pas moins touché économiquement. Suite à l'annonce de World Rugby d'élargir son calendrier pour la fin de l'année et de lever la Règle 9 quant à la mise à disposition des joueurs pour leurs équipes nationales, le club de la capitale va se retrouver orphelin de plusieurs de ses cadres tout au long de la saison... Directeur général des soldats roses, Thomas Lombard est revenu sur cette nouvelle période compliquée à laquelle son club s'apprête à faire face.

Comment avez-vous réagi à l’annonce du calendrier de World Rugby ?
Thomas Lombard :
"On le sentait arriver... Donc même si on avait, au travers de toutes les discussions avec les présidents et la Ligue, essayé de proposer une solution intermédiaire qui nous semblait équitable financièrement, à savoir 2 -3 matches plus celui à rattraper contre l’Irlande, on a pris ça un peu dans la figure ! Pour nous c’est une situation qui a été compliquée, on a l’impression d’être ceux qui doivent tout assumer et pour les clubs c’est financièrement et sportivement très délicat à gérer."

N’avez-vous pas peur d’avoir plus de doublon que d’habitude ?
T. L. :
 "Bien sûr qu'on a peur mais le gros problème dans tout ça c’est qu’il y a des joueurs de l’équipe de France et les autres internationaux. Si je prends l’exemple du Stade Français : il y a des joueurs qui jouent pour les Fidji, d'autres pour l’Argentine... Ça veut donc dire que sur la fenêtre de novembre, on va devoir libérer encore plus de joueurs pour finalement devoir disputer une mini Coupe du Monde et le championnat en même temps. Tout est fait dans l’urgence et pour nous organiser derrière c’est quasi mission impossible. Nous, on a besoin d’avoir sur le terrain nos meilleurs joueurs. On a beaucoup de choses à se faire pardonner à cause de la saison passée donc on doit être compétitif ! On a des gens qui vont revenir au stade et qui veulent voir l’effectif sous son meilleur jour avec nos joueurs les plus prestigieux et les plus compétitifs."

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"La réponse envoyée à World Rugby, elle est musclée !"

Cette nouvelle mise à disposition va-t-elle ajouter une crise sportive à la crise économique des clubs ?
T. L. : 
"C’est déjà parti sur un nouveau bras de fer. Sur le fond, la volonté de tous les clubs, de tous les présidents de club du Top 14, est de revenir à une relation apaisée et de jouer le jeu. De faire que l’Équipe de France, dans l’optique de la Coupe de Monde 2023, puisse se façonner, gagner en confiance, avoir des moments pour travailler ensemble. Mais il faut comprendre que nous on a nos propres problématiques et notre calendrier à gérer. Là on a pas beaucoup d’alternatives qui s’offrent à nous alors, évidemment, il reste les discussions de dernières minutes pour essayer de revenir sur un scénario qui arrange tout le monde. Mais la réponse envoyée à World Rugby, elle est musclée ! Il n'y avait pas vraiment d’autres alternatives..."

D’un point de vue économique, il y a une compensation de la part de la FFR, la jugez-vous suffisante ?
T. L. : 
"Je dirai que c'est une compensation qui a le mérite d’exister. Il y a bien un indemnisation journalière qui est versée par la fédération pour l’absence des joueurs. Il y aussi la possibilité qui est donnée, au travers d’un crédit, pour pouvoir dépenser un peu plus d’argent. Mais vu la situation économique des club, la baisse du salary cap qui a été votée par l’ensemble des présidents pour la saison prochaine, on est obligé d’être prudent et de faire attention dès lors qu’on sort le carnet de chèque."

Est-ce que les dédommagements pour les autres internationaux sont les mêmes que pour les joueurs Français  ?
T. L. : 
"Il n’y a aucun dédommagement ! Quand un Sud-Africain, un joueur de l’équipe d’Argentine ou des Fidji part jouer pour son équipe nationale, il y a strictement aucune mesure de compensation de la part des fédérations concernées. C’est l’article 9 de World Rugby qui est mis en application ; les clubs ont l’obligation de libérer les joueurs pour l’équipe nationale."

"Comment voulez vous qu’on s’y retrouve aujourd’hui ?"

Les clubs et la Ligue ont fait de gros efforts sur la mise à disposition des internationaux, est ce que ça peut durer ?
T. L. : 
"Il faut que cela dure ! Au moins, là dessus il y a un consensus qui est de dire « oui les clubs du Top 14 veulent que l’Equipe de France soit performante pour la coupe de Monde 2023 » et d’ailleurs, d’un point de vue plus général ils veulent que l’Equipe de France soit performante. On a besoin d’avoir une vitrine qui soit belle, rayonnante et surtout qu’il y ait de la constance dans ses résultats... C’est pour ça que toutes ces mesures ont été mises en place et elles vont évidemment dans le sens de du XV de France mais elles vont aussi dans celui des clubs avec les compensations qu’on a évoquées. Est ce qu’elles sont suffisantes ou pas ? En tout cas, elles existent... Mais il n’y a pas de changement de cap de la part des présidents de club. Simplement la volonté d’être plus écouté et considéré par rapport à la période compliquée qu’on vient de traverser."

Est-ce que financièrement les clubs s’y retrouvent ?
T. L. : 
"Comment voulez vous qu’on s’y retrouve aujourd’hui ? On vient de passer 3 mois, de mars à juin sans aucune rentrée d'argent. Au mois de juin, juillet et d'août, on sait qu’il n’y a pas de rentrée hormis celles des quelques matches amicaux. De notre côté, on a ramé tant bien que mal pour essayer de maintenir nos abonnés, de renouveler nos partenaires, qui sont eux aussi frappés de plein fouet par la crise. Maintenant, on nous dit « il va falloir vous passer de vos joueurs internationaux, français et étrangers, pendant un mois et demi à deux mois » en sachant qu’il y a la période des matches qui vont être disputés et, au préalable, une période de mise à disposition pour qu’ils puissent rentrer. Et puis on sait très bien que des joueurs qui ont joué consécutivement 5 ou 10 matches au niveau international, on a besoin de leur accorder une phase de repos importante quand ils reviennent en club. Donc ça veut dire qu’on va les laisser partir autour de la fin du mois d’octobre pour ne les remettre sur le terrain, qu’au mieux, le 15 décembre."

Les Ligues françaises et anglaises étaient contre cet élargissement du calendrier… Pensez-vous que les clubs et ligues pourraient aller au bras de fer avec leurs fédérations et World Rugby ?
T. L. : 
"Là, ce n’est pas avec la fédération... Il n’y a pas eu d’accord possible avec la fédération sur le nombre de matches qui allaient être disputés et de toute façon, ce calendrier est géré par World Rugby. C’est donc une décision qui émane de l’organe suprême du rugby et pas simplement des fédérations. C’est pour cela que les clubs se sont tournés vers World Rugby et non pas vers la fédération. C’est ce qui s’est fait en Angleterre avec les clubs anglais qui n’étaient pas satisfaits, mais où j’ai cru comprendre qu’ils avaient trouvé une posture qui satisfaisait tout le monde."

"Aujourd’hui le statut d’international, il est compliqué"

Voir de nouveau l’Équipe de France conquérante, comme à l'hiver dernier, est-ce que cela efface les problèmes des clubs ?
T. L. :
"Nous somme les premiers supporters du XV de France : le rugby professionnel, dans son ensemble, et évidemment le rugby amateur, ont besoin d’avoir une équipe de France qui soit attractive, qui fasse rêver les gens, qui donne envie aux enfants de s’inscrire au rugby et aux supporters potentiels de venir dans les stades pour encourager leur club de coeur ou celui de la ville où ils résident. C’est extrêmement important pour nous et cela n’a jamais été remis en cause durant les réunions. Simplement, on dit attention... Aujourd’hui on est dans un système où ce sont les clubs qui payent les joueurs. Quand les joueurs partent avec le XV de France, le club continue de les payer et on se rend compte qu’on assume cette volonté de laisser le temps au sélectionneur d’avoir les joueurs à disposition pour jouer les matches. Néanmoins, il y a quand même un certain nombre de contraintes et de matches à jouer dans une saison et finalement nos internationaux sont de plus en plus absents. À la fin, ça pose problème à tout le monde, et même pour les clubs. Aujourd’hui le statut d’international, il est compliqué : à terme, si les choses n’arrivent pas à se fixer une bonne fois pour toute, ça va devenir de moins en moins intéressant pour un club d’avoir un joueur international."

Que pensez-vous qu’il faille faire pour améliorer les choses, changer la situation ?
T. L. : 
"C’est toute la réflexion qu'il y a en ce moment autour du calendrier global. Tous les yeux sont braqués sur la fenêtre de l’automne mais d’un point de vue général, si on prend un peu de hauteur, c’est la refonte du calendrier. Il faut trouver des périodes où les équipes joueront, où ça n’impactera pas ou du moins le moins possible le championnat et donc éviter les doublons. Et puis faire que la Coupe d’Europe ou le Championnat du Monde des clubs puissent se dérouler. Il faudrait aussi des phases de championnat qui soient le moins possible morcelées dans la saison. C’est la crainte de tous, parce que la visibilité du Top 14 elle repose là-dessus. C’est-à-dire qu’on a un diffuseur avec une masse importante de gens qui suivent le championnat parce qu’il est intéressant, parce qu’il y a des joueurs de qualité qui évoluent, et aussi, parce qu’il y a de la récurrence. On le voit aujourd’hui avec la Coupe d’Europe, les gens ont du mal à suivre car elle est trop hachée... Donc si le Top 14 ne conserve pas cette continuité pour le grand public, ça posera problème et ça sera contre-productif pour l’attractivité du championnat."

La Règle 9 sera réinstaurée une fois cette période terminée, pensez-vous que World Rugby avantage, puisque ces nouvelles dates ont été décidées pour faire rentrer de l’argent, les fédérations et les équipes nationales au détriment des clubs ?
T. L. : 
"Il y a un souci économique de fond dans le rugby mondial c’est à dire qu’on a des fédérations qui sont dans des états financiers inquiétants ; globalement les fédérations des hémisphères sud ont de grandes difficultés. On voit que le championnat des provinces, le SuperRugby n’attire pas les foules. Par contre, quand ils viennent dans l’hémisphère nord, il a de l’engouement, on vient voir jouer les Sud Africains, les Néo-Zélandais, les Argentins etc. C’est ce déséquilibre qui oblige la fédération internationale à faire jouer des matches à ces nations parce que c’est le seul moyen pour eux de garder leurs meilleurs joueurs. Et je ne parle même pas des toutes petites nations qui sont les Fidji, les Tonga, les Samoa, qui elles sont pillées. Donc il faut aussi qu’au travers de la règle 9 on permette à ces nations de bénéficier de leurs meilleurs joueurs sinon c’est l’avenir du rugby mondial qui sera remis en question. Si on n'a plus que la Nouvelle-Zélande, les nations britanniques et l’Afrique du Sud pour être compétitif, on va vite s’ennuyer au Rugby."

Jules Boscherini @julesboscherini