Fin du Top 14 : Avec l'arrêt du championnat, pourquoi le modèle économique du rugby français est en péril

Publié le , modifié le

Auteur·e : Clément Pons
Jules Plisson, l'ouvreur de La Rochelle, face à son homologue de l'UBB, Mathieu Jalibert
Jules Plisson, l'ouvreur de La Rochelle, face à son homologue de l'UBB, Mathieu Jalibert | AFP - NICOLAS TUCAT

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Réunis ce matin lors d'une réunion d'urgence, présidents de clubs et membres du comité exécutif de la Ligue nationale de rugby ont mis un terme définitif à la saison 2019-2020 de Top 14. Pour Michaël Tapiro, directeur de Sport Management School, cet arrêt - qui s'annonce "catastrophique" pour beaucoup d'équipes - doit permettre d'identifier et de remédier aux failles du modèle économique dans le rugby français.

Après les annonces d'Edouard Philippe ce mardi, la Ligue nationale de rugby (LNR) a enteriné, en accord avec les présidents de clubs, un arrêt de la saison 2019-2020 de Top 14, qui devra être validé par le Comité directeur de la LNR. L'impact économique s'annonce colossal...
Michael Tapiro :
 "En effet. Pour le foot et pour le rugby, on est sur deux modèles économiques différents mais tout aussi impactés. Je dirais même que le rugby va être plus impacté que le foot.

Quelles sont les spécificités économiques du rugby par rapport au foot ?
M.T : "
C'est un sport très lié à l'entreprise. Plus aux entreprises qu'aux sponsors en eux-mêmes. Ces entreprises sont souvent partenaires et profitent du match de rugby pour faire des hospitalités, des activations marketing en réel. Amener ses clients au stade, au rugby cela fait partie d'une tradition. Vous prenez les villes du sud-ouest, toutes les grandes entreprises et PME sont plus ou moins représentées au Stade Toulousain ou à Castres, elles sont présentes. Si elles n'y sont pas, elles ont loupé quelque chose. Dans le foot, si on n'est pas dans la corbeille du PSG, on peut survivre."

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Beaucoup de présidents de clubs ont exprimé leur volonté de ne pas vouloir poursuivre la saison ou disputer les phases finales à huis clos en mettant en avant le fait que leurs recettes proviennent essentiellement des revenus liés à la billetterie...
M.T : "
C'est vrai. La billetterie est fondamentale car les droits TV n'ont rien à voir entre le foot et le rugby. Au rugby, c'est environ 20% du budget d'un club, au foot c'est 60%. À 60%, on peut tenir. La négociation BeIn, Canal, et Mediapro, elle peut permettre de se dire "ok, on peut tenir encore un peu". Au rugby, il n'y a rien. Et au niveau sanitaire également, c'est hyper compliqué. J'imagine mal des matchs de foot avec des masques et des gants, mais imaginez au rugby : on a le souffle du pilier à 5cm de sa bouche, on est tête-à-tête, dans les rucks... À la limite au judo on est un contre un mais là on est 15 contre 15, la pratique du jeu est impossible dans l'immédiat. Vis-à-vis du Covid-19, on n'a aucune garantie qu'en septembre on soit en déconfinement absolu, donc c'est inimaginable de penser à un match. Même un entraînement. Au rugby, pour effectuer une touche, il faut deux pousseurs, le soutien, on fait 150 rucks par match..."

D'autant que le processus de ré-athlétisation des joueurs, lui aussi, exige du temps...
M.T : "
Oui, ça c'est tout ce qui concerne les effets indirects. Il y a des risques musculaires très forts. Les joueurs ne sont pas prêts physiquement, c'est impossible. La décision prise (mardi) d'un arrêt du sport professionnel est évidente pour moi. On a laissé sous-entendre que le sport pouvait reprendre pour laisser un peu d'espoir mais dans les faits, ça va être très compliqué. Proposer de reprendre les compétitions en juillet alors qu'on est bientôt en mai et que personne n'a repris d'entraînements collectifs, c'est intenable."

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Pour vous, c'est l'occasion de tout remettre à plat au niveau économique ? Vous êtes notamment un défenseur des ligues fermées (entreprises franchisées, droit d'entrée et pas de promotion / relégation notamment)...
M.T :
 "Ce n'est pas que je suis un défenseur des ligues fermées, c'est que je suis un défenseur des clubs qui sont des entreprises et gagnent de l'argent. Une entreprise est faite pour cela. Elle n'est pas faite pour en perdre. 90% des clubs de foot, même en Europe, perdent de l'argent, et dans le rugby je n'en parle même pas. Ça veut dire quoi une société, une SASP (société anonyme sportive professionnelle, NDLR) qui a, quoi qu'il arrive, un bilan déficitaire ? Ça me fait penser aux podiums des Tour de France de ces 15 dernières années. On a un podium et un an après, on n'a plus le même ! Là c'est pareil : en Angleterre on a une équipe, les Saracens, qui gagne un titre mais a dépassé son quota dans le salary cap. Ils sont trois fois champions d'Europe, champions d'Angleterre et au final ils sont déclassés. On est sur un système économique absurde. Normalement c'est le mercato qui compense, la billetterie, etc. Grosso modo on se débrouille. Mais le jour où l'on s'arrête ça tombe. Là c'est ce qui se passe.

"Le Covid-19 c'est comme une sorte de tsunami : quand l'eau se retire, ça laisse ressortir des cadavres. Pour moi, les cadavres sont représentés par ce système de ligue ouverte, ou plutôt "porte-ouverte" parce que financièrement c'est n'importe quoi"

Vous identifiez également d'autres problèmes au niveau systémique ?
M.T : "
Oui, notamment le fait que vous avez un championnat de rugby, le Top 14, où pendant la moitié du temps, les équipes ne sont pas complètes les années de Coupe du monde. On se retrouve avec une situation où on a un champion de France, Toulouse, qui a une super belle équipe avec plein d'internationaux. Mais avec la Coupe du monde au Japon, ils n'ont pas pu avoir leurs internationaux. Ensuite il y a le tournoi des VI Nations où c'est pareil. En général cela se gère, la seconde partie de championnat est plus propice etc. Sauf que là, la deuxième moitié de championnat n'existe pas ! Ils ne sont même pas européens. Au lieu de se dire, il faut arrêter les doublons, on n'en parle pas. C'est inadmissible. En plus, ça fausse le championnat. Le Covid-19 c'est comme une sorte de tsunami : quand l'eau se retire, ça laisse ressortir des cadavres. Pour moi, les cadavres sont représentés par ce système de ligue ouverte, ou plutôt "porte-ouverte" parce que financièrement c'est n'importe quoi. Au rugby spécifiquement. Au foot, on respecte des tunnels internationaux."

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"On se débrouille avec une économie de proximité mais là aussi, cette situation peut sonner le glas de pas mal de clubs"

Les années de Coupe du monde ont un coût plus important pour les clubs ?
M.T :
 "Évidemment. Une année de Coupe du monde, c'est une année différente. D'août à décembre, on a des joueurs qui viennent compenser l'absence des internationaux. Donc c'est une année qui coûte plus chère que les autres. Des contrats "joker", on essaie de compenser avec des jeunes issus de la formation française... C'est l'une des raisons pour laquelle le rugby français est en très grande difficulté. Aujourd'hui cela concerne même des top clubs : le Stade Toulousain, La Rochelle, Castres... Ce sont des institutions qui sont hyper implantées dans leur région et là, la difficulté est énorme. Comment les entreprises peuvent dire qu'elles vont continuer à soutenir, à sponsoriser avec les mêmes sommes qu'avant ? Impossible, et elles ont d'autres choses à faire. Et est-ce que les clubs vont devoir rembourser les abonnements ? Qu'est-ce qui va se passer ?"

Pour vous, le "haut de la pyramide risque même de s'effondrer avant la base"...
M.T : "
C'est une possibilité. Le rugby c'est quand même le deuxième sport en France et on risque de voir des clubs s'écrouler car leurs modèles économiques ne sont pas viables. On a beau avoir une Ligue de rugby professionnel qui gère aussi l'amateur, on se rend compte que les représentants que sont les clubs de Top 14 vont peut-être tomber... Le vrai enjeu c'est également le sport amateur. On ne se rend pas compte de l'impact que ça va avoir pour dénicher des sponsors etc. On se débrouille avec une économie de proximité mais là aussi, cette situation peut sonner le glas de pas mal de clubs."

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