Paul Goze : "Le huis clos ? La débâcle pour le rugby pro"

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Auteur·e : Laurent Bellet
Paul Goze
Paul Goze, le Président de la Ligue Nationale de Rugby | AFP

Près de la fin de son deuxième mandat, le président de la Ligue Nationale de Rugby prévient des dangers d’une reprise de la saison sans public. Il insiste sur la priorité de la LNR - la santé de tous les acteurs du rugby - et trace les contours de la future saison, avec un calendrier compliqué mais pas impossible.

Bonjour Paul Goze, nous traversons une crise sans précédent, périlleuse pour tous les sports. Est ce que le rugby est en danger ?
Paul Goze : "Cette crise est particulièrement dangereuse pour notre sport car le rugby vit principalement des jours de matchs qui génèrent 65% de ses revenus à travers la billeterie, le sponsoring ou les hospitalités. Nous avons arrêté notre saison le 1 er mars puisqu’il n’y avait pas de journée de championnat le 8 et le 14 mars. Si nous pouvons reprendre au début du mois de septembre, cela fera plus de 6 mois sans recette. On a une baisse estimé de 30% des partenariats et de 20% de la billetterie. C’est une épreuve pour tous les clubs. Il y a bien entendu les aides gouvernementales (chômage partiel, prêt garanti par l’Etat) et il faut les continuer mais ce que l’on craint particulièrement, ce serait une reprise sans public. Ce serait une étape supplémentaire, une deuxième vague de la crise et les clubs n’y survivraient pas plus de 2 mois. Ce serait vraiment le pire car on aurait une reprise d’activité et donc l’abandon des aides de l’Etat notamment de l’activité partielle. C’est vraiment la situation que l’on craint par dessus tout car sans revenu, c’est impossible."

Cette crise percute de plein fouet le rugby professionnel. Le rugby était-il en bonne santé financière avant la crise du Covid ?
PG : "Avant la crise, si l’on regarde attentivement les chiffres, le déficit de l’ensemble du rugby professionnel - hors crise du Covid - était modéré. Il était même réparti à 80 ou 85% sur 3 ou 4 clubs qui sont adossés à de très grosses entreprises. Ces clubs ont un déficit qui est assuré et assumé par des actionnaires puissants. Structurellement, pour l’ensemble des autres, le déficit est modéré mais je le répète le rugby a besoin du public. Les droits TV ne pèse que 20% dans les budgets. Le rugby est dépendant des petites et moyennes entreprises, ces partenaires locaux qui sont très impliqués, très proches des clubs. Ils sont très nombreux. On a peur que tous ces entrepreneurs, impactés par la crise, réduisent leur engagement. On a d’ailleurs demandé une réduction fiscale pour ces investissements de partenariat. Si nous sommes autorisés à ramener le public dans les stades, nous aurons tout de même à franchir cet écueil mais si nous ne pouvons pas accueillir de spectateurs, ce sera impossible. Je le dis, le huis clos, ce serait la débacle pour tout le rugby. C’est dans cette perspective que nous demandons une aide massive de l’Etat pour le rugby professionnel car sinon, il coulera. En 2 ou 3 mois, une quinzaine de clubs pourraient tout simplement disparaître."

Mais si vous pouvez reprendre au début du mois de septembre, il faudra bâtir un calendrier. Est-ce possible de caser toutes les dates de compétition (Top 14, Coupes d’Europe, équipe de France) et les rattrapages de cette saison entre début septembre 2020 et fin juin 2021 ?
PG : "Le calendrier est fait, il existe. Il y aura embouteillage, c’est certain, on sera un peu plus bousculé que les autres années mais on peut y arriver. Il y aura davantage de doublons. Nous jouerons pendant les fenêtres internationales. C’est vrai que traditionnellement, on a un calendrier très dense (ndlr : 49 semaines de compétition potentielle sans compter les matchs de préparation..) mais j’ai envie de dire que nous vivons une année exceptionnelle et que nous aurons, de fait, un calendrier exceptionnel. Vous savez, on a l’habitude des calendriers compliqués. Beaucoup critiquent les doublons mais cela permet de faire jouer des jeunes et - in fine - n’empêche pas les grosses écuries de se retrouver dans les phases finales. Les doublons, ce n’est peut être pas l’idéal mais c’est un passage obligé. Le rugby est un sport éprouvant. On ne peut pas jouer plusieurs fois par semaine et les doublons permettent de lisser la saison et caler tous les matchs."

Le rugby professionnel en France comme en Angleterre passe par les clubs. Ailleurs dans le monde, ce sont les fédérations qui payent les joueurs. Est-ce compliqué de faire cohabiter ces 2 employeurs ?
PG : Tout ça n’est pas très important. L’essentiel reste de faire le travail. On a montré, du côté des clubs qu’on était prêt à faire le maximum pour que le XV de France retrouve son rang puisque tout le monde a besoin d’une équipe de France forte. L’équipe de France est en progrès avec des jeunes prometteurs et cette tendance va prospérer avec d’autres talents. Tout le monde, les clubs comme la Fédération, a besoin d’une équipe de France très performante. L’essentiel, c’est d’avoir une équipe de France forte lors de la Coupe du Monde 2023.

Mais parfois les fédérations étrangères (qui payent les joueurs) grignotent des dates. Les All Blacks, les Australiens, les Gallois jouent 13 ou 14 matchs par saison...
PG : "Non, je n’ai jamais vraiment compté mais je crois que, en France, on reste dans la norme entre 10 et 12 matchs internationaux par saison. C’est vrai qu’il existe des organisations différentes. Nous, la base, ce sont les clubs, c’est notre tradition, cela le restera. Pour moi, le club est la cellule de base du rugby français. Pour l’instant, nous arrivons à travailler avec les fédérations qui gèrent les franchises et nous organisons des compétitions ensemble, comme la coupe d’Europe. Il n’y a pas d’incompatibilité entre les clubs et les franchises."

Dernière question, Paul Goze, si vous ne pouvez pas ramener le public dans les stades au mois de septembre, avez-vous envisagé un calendrier qui serait aligné sur l’hémisphère sud, à savoir entre février 2020 et novembre 2020 ?
PG : "La priorité, la ligne que nous nous imposons, c’est de suivre les recommandations sanitaires du ministère. Nous ne prendrons aucun risque et nous nous conformerons aux directives du ministère de la santé. Pour nous, la santé des joueurs, des spectateurs passe au premier plan. A ce jour, nous n’avons pas envisagé de déplacer notre saison à ces dates."

Laurent Bellet