Laura Di Muzio : "Le coronavirus a été un coup de frein pour le rugby féminin"

Publié le , modifié le

Auteur·e : Apolline Merle
Laura Di Muzio, consultante France Télévisions
Laura Di Muzio, consultante France Télévisions. | PAUCE

Retrouvez l’offre
france tv sport sur

Alors que la crise du coronavirus a tout bousculé sur son passage et a eu de nombreuses conséquences dans le monde du sport, le rugby féminin ne sort pas de cette crise indemne. Bien au contraire, sans compétition, le rugby féminin est tombé dans l’oubli. Laura Di Muzio joueuse au LMRCV (Lille Métropole Rugby Club Villeneuvois), consultante pour France Télévisions et co-fondatrice de l’agence LJA Sports, agence pour la promotion du sport féminin, tire un premier bilan du passage du covid.

Quel bilan faites-vous de la médiatisation du rugby féminin pendant le covid ? Y-a-t-il eu, selon vous, un désintérêt ? 
Laura Di Muzio
: "La médiatisation du rugby féminin a été presque inexistante pendant le covid. La couverture du rugby féminin, selon moi, reste à l'instar de ses protagonistes qui en ont besoin pour exister. Si les clubs et les joueuses, via leurs comptes sur les réseaux sociaux, ne le font pas, ce ne sont pas les médias qui vont le faire, qui vont aller chercher les infos et qui vont les diffuser. D'autant moins pendant la période du covid et du confinement, car il n'y avait pas d'actualités à faire valoir pour eux. Normalement, on aurait dû avoir les finales du championnat qui auraient suscité un peu plus d’exposition, notamment avec leur diffusion sur France Télévisions. Forcément, on a perdu un peu de visibilité, car les compétitions ont été stoppées, mais on se retrouve dans une situation qui reflète de manière générale, je trouve, le traitement médiatique qu'on fait du rugby féminin, même quand il n’y a pas de confinement."

Pourtant, le rugby féminin avait suscité un engouement ces dernières années ?
L. D. M :
"Depuis quelques saisons, c’est vrai, il y avait une vraie tendance autour du sport féminin, et notamment du rugby féminin, qui prend le train grâce aux bons résultats des équipes de France respectives. En tant que consultante sur France Télévisions, je vois la différence. Il y a quelques années, aucun match n'était diffusé. Donc oui, il y a un vrai engouement mais il suit le calendrier sportif et les médias ont besoin, pour parler de sport féminin, de se rattacher à des compétitions et des résultats. Concrètement, pour le sport masculin, on peut parler de football sans avoir besoin d'évoquer le match du week-end, parce que c’est ancré socialement. Alors que le rugby féminin, et plus généralement le sport féminin, a besoin de s'ancrer sur du concret pour avoir l'impression d’exister."

La Fédération a-t-elle géré les championnats masculin et féminin de la même manière pendant le covid ?
L. D. M : 
"J'ai l'impression que la fédération a traité les choses, non pas en prenant en compte les catégories masculine et féminine, mais plutôt en distinguant le professionnel et le non professionnel. Les enjeux et les problématiques de championnat ne sont pas les mêmes tout comme les retombées économiques bien sûr. Mais on a pas eu un traitement en disant 'on va gérer les meilleures divisions femme (Elite 1) et homme (Top 14) et on verra ensuite comment on gère les autres'. Non l'idée était de dire : 'Tout ce qui est amateur, autrement dit les compétitions masculines amateurs et toutes les divisions féminines, car elles sont toutes amateurs, on va tout stopper rapidement'. Il n'y a pas eu de discussions sur un report possible du championnat national. Les enjeux sont tellement différents, qu'on a préféré traiter amateur et professionnel, plutôt que les championnats féminin et masculin de manière égale. 

Le rugby féminin est en train de se développer et de se structurer. Nous en tant que joueuses et protagonistes, on trouve que, forcément, c'est trop long et que le traitement est différent. Toutefois, dans l'état actuel et vu comment les choses sont structurées, je ne vois pas comme la fédération aurait pu dire que les championnats masculin et féminin seraient gérés de la même manière. Cela aurait étonné tout le monde. Mais peut-être que cela aurait été bénéfique de se rendre compte que les questions se posaient aussi pour le championnat féminin.

Quand on regarde les autres championnats dans d'autres sports, comme le foot par exemple, la question a été traitée totalement différemment, et c'est là qu'on se rend compte du décalage d'intérêt. C'est pour ça que je dis : 'Quand tout va bien, on s'occupe du féminin et quand tout va mal, on se replie sur ce qu'on considère comme le plus intéressant en intérêt financier'. C'est ça qui est le plus regrettable car nous sommes vraiment sur une bonne dynamique : on a la chance d’accueillir les JO dans quatre ans et on sait à quel point on peut se servir de chaque événement pour mettre en avant le rugby féminin, et là on reçoit un petit coup de poignard."

“Malheureusement, on est pas encore un sport suffisamment fort et ancré dans le schéma médiatique pour exister au-delà des compétitions”

Le covid a donc marqué un coup d'arrêt pour le rugby féminin ? 
L. D. M : 
"Oui, le coronavirus a été un coup de frein. Tout ce sur quoi nous pouvions nous appuyer, les compétitions nationales et internationales, tout s'est arrêté d'un coup. C'est tout l'écosystème qui s'est arrêté, la vie des clubs, l'entraînement des joueuses et la potentielle médiatisation qu'on peut espérer. Nous, malheureusement, nous ne sommes pas encore un sport suffisamment fort et ancré dans le schéma médiatique pour exister au-delà des compétitions. On a donc eu très peu d'occasion de donner la parole aux figures du rugby féminin comme Marjorie Mayans ou Safi N'Diaye. Elles n’ont pas eu l'occasion de pouvoir s'exprimer, on ne leur donne pas la tribune pour le faire, et détachée des compétitions, leur parole est moins considérée.

Toutefois, tout n'est pas négatif. A l'échelle des clubs, tous les acteurs se bougent. Tout le monde a bien compris que si on ne faisait rien, on allait prendre encore plus de retard. Dans mon club, la section féminine est la section phare, les investissements continuent, les bénévoles sont à fond avec nous et le travail continue. Le club n'a pas changé sa politique sur le rugby féminin parce que nous sommes les acteurs du rugby féminin, et on sait que si ce n'est pas nous qui enclenchons la marche à suivre, personne ne le fera pour nous. C'est ce qui est dommage car notre force de frappe est minime. Chaque petit club essaye de faire bouger les choses dans son écosystème."

Laura Di Muzio avec son club, le LMRCV (Lille Métropole Rugby Club Villeneuvois), en 2017.
Laura Di Muzio avec son club, le LMRCV (Lille Métropole Rugby Club Villeneuvois), en 2017. © GEORGES GOBET / AFP

L'année 2021 sera chargée pour le rugby féminin, puisque le Jeux olympiques (rugby à VII) ont été reportés et se dérouleront juste avant la Coupe du monde (rugby à XV). 
L. D. M :
"Avec le report des JO (du 23 juillet au 8 août) qui se dérouleront juste avant la Coupe du monde en Nouvelle-Zélande (18 septembre au 16 octobre), on ne s'est pas posé la question du chevauchement. C’est un vrai souci. Auparavant, quand on avait ces deux compétitions à un an d'écart, comme cela devait être le cas cette fois, les meilleures joueuses doublaient les compétitions. Là clairement, ça va être dur physiquement de doubler. Il ne s’agit pas de la même préparation. Pour certaines joueuses, cela fait dix ans qu'elles s'entraînent pour peut-être participer aux JO. Et là se dire: si je fais l'un je ne pourrais peut-être pas faire l'autre… 

A l'échelle internationale, d'un CIO, ce n'est rien, mais quand on est joueuse, c'est votre vie. Quand on se lève tous les jours pour aller à l'entraînement et qu'on a l'envie de représenter son pays, cette décision est terrible. Ce cas d'enchaînement, je ne sais pas si on est beaucoup à la vivre dans d’autres sports… Clairement, ce chevauchement va poser problème pour certaines joueuses, même pour la fédération car il y a un vrai positionnement à prendre, et de savoir comment on va gérer la compétition. C'est un vrai casse-tête."