Jessy Trémoulière : "Compliqué de faire des passes avec des vaches !"

Publié le , modifié le

Auteur·e : Inès Hirigoyen
Jessy Trémoulière
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Élue « meilleure joueuse de rugby à XV du monde » en 2018 par World Rugby, Jessy Trémoulière est sans aucun doute l’une des joueuses les plus expérimentées des Bleues ayant participé au Tournoi des Six Nations cette année. Une figure emblématique de l’équipe de France qui mène une double vie avec son autre passion : l’agriculture. Depuis septembre 2019, Jessy Trémoulière est salariée de la Fédération France de Rugby à mi-temps. Un poste qu’elle complète par un autre mi-temps dans sa ferme familiale. Confinée, à 45 min de Clermont-Ferrand, dans l’exploitation familiale, Jessy revient pour nous sur son quotidien quasiment inchangé depuis presque un mois.

Comment allez-vous Jessy et surtout comment se déroule votre confinement, un peu particulier ? 
Jessy Trémoulière : "Le confinement se passe plutôt bien et j’ai même parfois tendance à l’oublier. […] Aujourd’hui je suis chez moi, avec mes animaux, et même si je n’ai pas le rugby, il faut relativiser.[…] On reste malgré tout informé par les journaux mais en étant à la campagne, dans une exploitation agricole, c’est vrai que le confinement se passe plutôt bien. Il y a du boulot et je peux aussi m’entretenir physiquement en allant courir dans les chemins, tout en respectant les règles de sécurité. Pour moi, il n’y a pas vraiment de changement, hormis l’aspect rugby et technique de mes entraînements. Je travaille tous les jours, je ne suis pas devant ma télé dans un canapé à lire ou tourner en rond. Il faut relativiser et surtout ne pas penser qu’à soi. Je ne suis pas la plus malheureuse aujourd’hui dans ce confinement."

"je fais en sorte de faire du sport tous les jours"

Le confinement ne change pas votre vie quotidienne mais pouvez-vous nous expliquer à quoi ressemble vos journées ?
JT : "Le matin, je me lève assez tôt et je m’occupe de traire les vaches et de nourrir les animaux. Toute la matinée est réservée aux bêtes. Ensuite, vers 10h30-11h, je rentre à la maison pour faire à manger. Sur l’exploitation, je travaille avec mon papa et mon frère donc je leur prépare de bons petits plats. Les après-midi, je m’occupe de la ferme, des champs, du jardin. J’ai beaucoup de chose à faire ! Puis, vers 16h30, avant la traite du soir, je fais mon activité physique. […] Je fais attention de partager mon temps entre l’exploitation et le rugby. Si je ne cours pas de deux jours et bien j’organise ma troisième journée pour pouvoir me dépenser. Mais je fais en sorte de faire du sport tous les jours. Il n’y a que l’aspect technique du rugby, par exemple jouer au ballon, que je ne peux pas faire. J’ai un peu de mal d’autant plus que je suis un peu toute seule ici, c’est compliqué de faire des passes avec des vaches [rires]. Mais après, tout ce qui est intensité physique, travail de musculation, je trouve toujours des solutions sur l’exploitation. Il n’y a que l’aspect rugby qui est plus difficile à gérer."

Comment allez-vous gérer les prochains mois en sachant que votre saison est déjà terminée suite à la décision de la Fédération Française de Rugby d'arrêter les championnats amateurs de l’année en cours ?
JT : "Je pense qu’il faut prendre les choses comme elles viennent, dans cette situation c’est la santé humaine qui est en jeu. C’est une année particulière, on verra après comment se passe la reprise avec le club. Du coté de l’équipe de France l’année 2020-2021 sera assez importante, avec la Coupe du monde de rugby notamment, mais là aussi on verra. Jusqu’au mois de juin je pense que nous n’aurons pas spécialement de rugby avec Clermont. C’est alors à moi de m’entretenir, de mon côté. Je suis en contact avec mon préparateur physique, il m’explique comment il voit les choses, nous échangeons beaucoup et ensuite j’applique ce qu’il me dit chez moi. Nous n’avons pas d’obligation ou d’objectif à long terme, mais il ne faut pas se démoraliser, il y a toujours plus grave."

"en étant sportive de haut niveau, on sait que la nourriture est très importante"

Vous êtes actuellement dans votre exploitation, pouvez-vous nous la présenter ? 
JT : "Nous sommes en agriculture biologique, principalement avec des vaches laitières, donc notre activité c’est le lait. A côté, nous avons une autre activité qui est un atelier viande bovine, que je développe en circuit court. Beaucoup de consommateurs trouvent des difficultés à s’alimenter en viande, j’essaye alors de mettre à profit mon atelier pour approvisionner ces personnes-là. Et enfin, nous avons 250 hectares de surfaces agricoles : fourrages et céréales.

Notre activité est la plus autonome possible ! Toute notre alimentation produite sur l’exploitation est destinée à alimenter notre cheptel. Au total, du petit veau qui a 1 jour jusqu’à la vache de 10 ans, nous avons 170 bêtes. Maîtriser ce que nous leur donnons à manger est beaucoup plus valorisant, mais c’est aussi une assurance de qualité pour l’animal et plus loin pour le consommateur. Le « bio » c’est un ensemble de valeurs que nous incarnons tous les jours, c’est ma philosophie, celle que je veux partager. Et puis, en étant sportive de haut niveau, on sait que la nourriture est très importante et qu’elle a un impact sur la santé. Nous, on a la chance de profiter de cette marchandise, on sait d’où elle vient et comment elle a vécu. Je veux en faire profiter le plus grand nombre possible, même si je me doute qu’avec ma seule exploitation je ne vais pas nourrir la France entière, mais si je peux faire du local et alimenter des particuliers c’est top, et c’est ce que je fais déjà."

Jessy Trémoulière : "Compliqué de faire des passes avec des vaches !"

Votre exploitation est-elle impactée par le confinement ? 
JT : "Hormis l’atelier viande bovine que j’ai dû annuler pour le mois d’avril, globalement il n’y a pas d’impact sur notre cheptel. On entend beaucoup de chose sur l’impact du confinement, mais en réalité ça dépend des productions et nous, notre lait est récolté tous les jours donc il n’y a pas de problème pour le moment."

Peut-on parler d’un aspect positif du confinement concernant la volonté des consommateurs de s’approvisionner via des circuits courts* ? 
JT : "Je vois cet aspect, qui est bénéfique mais avec des réserves. C’est bien beau, avec le confinement les gens trouvent des alternatives pour s’approvisionner en produits frais. Mais moi ce que je veux, c’est qu’une fois le confinement terminé les gens ne repartent pas dans leurs vieilles habitudes. Il faut continuer ces démarches. Quand le confinement sera levé, il ne faudra pas retourner dans les grandes surfaces, aller faire ses courses et acheter de la nourriture qui vient d’Espagne, de Nouvelle-Zélande ou ailleurs dans le monde. Tout le monde est content parce qu’on dit qu’on revient aux sources. Aller chercher chez le producteur ses petits fruits et légumes c’est bien, mais c’est pas sur une période de 15 jours-3 semaines que l’impact va se voir. Si tout le monde continue de faire ça pour le restant de sa vie, alors oui, je serais la plus heureuse, parce que nous aurons réussi à faire changer les choses et les gens auront confiance en nous."

Jessy Trémoulière : "Compliqué de faire des passes avec des vaches !"
© D.R

"il faut s’ouvrir au monde extérieur"

On vous sent réellement animée par toutes ces thématiques qui touchent à l’agriculture ? 
JT : "Oui bien sûr, être ici c’est ma deuxième passion ou ma première, je ne sais pas vraiment [rires]. J’aime transmettre, donner, faire découvrir, donc c’est avec joie que je le fais. Les consommateurs, dans notre monde actuel, sont dans l’inconnu au niveau de leur consommation, j’essaye de les rendre vigilants, de leur montrer les choses, de discuter avec eux. Il faut oser aller voir le petit producteur de son village, il faut s’ouvrir au monde extérieur et ne pas tomber dans une routine alimentaire." 

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C’est aussi discours que vous avez avec vos coéquipières de Clermont ou de l’Equipe de France ? 
JT : "Ah oui, complètement ! D’ailleurs, j’ai réussi à faire changer d’avis certaines filles de l’Equipe de France. A Clermont, il y a même des joueuses que j’alimente, tout comme mes entraîneurs et  mes préparateurs physiques. C’est moi qui les fournis en viande. Je n’impose rien, mais je leur dis d’essayer, je propose, je fais goûter et ensuite elles voient. C’est une manière pour elles de se rendre compte de la différence de qualité d’une viande. Je suis contente quand elles reviennent, parce que ça veut dire que j’ai un bon produit qui satisfait des personnes et pour moi c’est une réussite. Dans notre métier ça marche par le bouche-à-oreille, alors quand on me dit que c’est bon, je suis la plus heureuse !"

Avez-vous déjà pensé à la première chose que vous ferez à la fin de ce confinement ?
JT : "En ce moment, je pense aux Clermontoises, mes copines du rugby, qui sont confinées chez elles. Je leur envoie des petites photos tous les jours : des naissances à la ferme, des plats que je cuisine… Je leur ai dit qu’à la fin du confinement, on installerait une table sur ma terrasse, un barbecue, de la bonne viande maison et que je leur cuisinerai de bons plats pour passer une journée à la ferme. A la fin du confinement ça sera un petit moment entre nous pour se retrouver, parce que ça fera longtemps que nous ne nous serons pas vues. De bonnes retrouvailles entre nous."

*le circuit court est une chaîne d’approvisionnement qui privilégie le lien direct entre le producteur et le consommateur et limite au maximum le nombre d’intermédiaires entre les deux, localement.

Inès Hirigoyen InesHrg