Bryan Habana Afsud Springboks 2010
Bryan Habana (Afrique du Sud) | AFP - Alexandre Joe

Des quotas ethniques en Afrique du Sud

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En août dernier, la Fédération sud-africaine de rugby avait annoncé la mise en place de quotas ethniques dans les formations de la Vodacum Cup (équivalent de la deuxième division). La nouvelle réglementation, qui oblige chaque équipe à faire appel à au moins 7 joueurs noirs (dont 5 titulaires), montre bien que le rugby "sud'af'" peine à tourner la page de l'apartheid. Une première étape avant de voir, peut-être, ce dispositif de discrimination positive étendu au Super 14.

1995. Nelson Mandela, qui arbore le maillot vert des Springboks, remet la Coupe du Monde à François Pienaar, capitaine de la sélection sud-africaine. Un moment mémorable, qui marquera à jamais l'histoire politique et sportive de l'Afrique du Sud. Et pour cause : c'est un président noir qui confère le précieux sésame à un joueur blanc, capitaine d'une équipe composée quasiment exclusivement de joueurs de type caucasien. Seul Chester Williams, l'ailier génial des Springboks, est noir. Mais "Madiba"  voyait en la Coupe du Monde l'opportunité d'unifier un peuple déchiré pendant plus de quarante ans par l'Apartheid. Il fallait que la devise du pays ("l'unité dans la diversité") prenne enfin son sens. Cette scène emblématique se déroulait quatre ans après l'abolition du régime ségrégationniste, et un an après la première élection nationale et non raciale qui consacrait Nelson Mandela. Comme un symbole.

"Voir émerger un réservoir de talent noirs"

Mais l'image de Mandela remettant le trophée aux Springsboks, aussi mémorable fut-elle, ne pouvait arracher le rugby sud-africain à ses origines. Car le rugby est le sport identitaire des descendants des premiers colons blancs, les Afrikaners, d’origine hollandaise et française. Dix-huits ans plus tard et une nouvelle coupe du monde en poche (2007), la proportion de joueurs noirs dans l'équipe nationale sud-africaine n'a guère évolué. En août dernier, le groupe de Springboks appelé à rencontrer l'Argentine au Four Nations comprenait trois joueurs noirs ou métis : les ailiers Bjorn Basson et le Toulonnais Bryan Habana ainsi que le pilier Tendai Mtawarira, né au Zimbabwe.

Visiblement, le constat ne satisfait pas les instances du rugby "sud'af". Dans un pays où la majorité noire représente près de 80% de la population totale, le manque de représentativité des Springboks vis-à-vis de la nation «arc-en-ciel» les inquiète. Alors, la SARU (South Africa Rugby) a annoncé en août dernier la mise en place dans son championnat des provinces de quotas de joueurs noirs au sein des équipes qui y participeront. Son président Oregan Hoskins s'est expliqué en août : "notre impression est qu'il faut franchir un palier pour voir plus de joueurs de couleur éclorent. Les provinces partagent notre point de vue. La Vodacom Cup est essentielle pour le développement et son but est de donner l'opportunité à des jeunes joueurs de se révéler, en particulier ceux de couleur. Le but est d'élargir le nombre de joueurs de couleur sélectionnables pour la Currie Cup et le Super Rugby. Cela donnera également au coach des Springboks plus d'options". Simplement une question sportive, donc. Mais on ne peut nier, et spécifiquement en Afrique du Sud, que la politique et le sport soient indissociables. 

La SARU n'en est pas à son premier coup d'essai

Plus schématiquement, le football est le sport des noirs, et le rugby celui des blancs. Pour enrayer ce que l'on pourrait qualifier de "communautarisme sportif", la SARU avait déjà demandé aux clubs provinciaux, en 1999, de sélectionner des joueurs « non-blancs ». Mais la mesure avait surtout favorisé l'arrivée de rugbymen métissés et très peu de noirs. Constatant l’inefficacité de sa politique, la SARU abrogera la réforme cinq ans plus tard, en 2004.
Si le contenu de la réforme a changé, elle compte toujours autant de détracteurs. Pour Peter de Villiers, sélectionneur entre 2008 et 2011, les quotas n’amélioreront pas l’intégration de joueurs noirs au sein des meilleures équipes sud-africaines. « C’est la pire décision qu’ils auraient pu prendre », déclarait-il en août, critiquant ouvertement la fédération.

C’est effectivement la question que l’on peut se poser, et que l’on se pose à chaque fois qu’il est question de discrimination positive : comment des joueurs imposés au sein des effectifs peuvent légitimement y être acceptés et intégrés ? En Afrique du Sud, les « couleurs » de l’Arc-en-Ciel ne sont pas encore mélangées.

Jean Charbon