Le jour où… la finale des Jeux Olympiques entre la France et les Etats-Unis a viré au pugilat

Publié le , modifié le

Auteur·e : Maxime Gil
France - Etats-Unis en finale des Jeux Olympiques 1924
France - Etats-Unis en finale des Jeux Olympiques 1924. | CIO

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Le XV de France affronte les Etats-Unis, ce mercredi, pour leur deuxième match de la Coupe du monde 2019. Une équipe que les Bleus n'ont affrontée que huit fois. Suffisant toutefois pour marquer l'histoire. Mais pas de la meilleure des manières. En 1924, Français et Américains s'affrontent en finale des Jeux Olympiques dans une rencontre qui devait sacrer les Tricolores. Elle aura finalement signé la fin de l'ovalie dans l'olympisme après un match marqué par des échauffourées de toutes parts.

Ce devait être leur heure. Leur triomphe. La victoire leur était promise. Rien ne laissait présager autre chose qu’une médaille d’or. La France devait être sacrée championne olympique de rugby pour la deuxième fois de son histoire, 24 ans après être monté sur la première marche du podium. D’autant que, comme près de trois décennies auparavant, elle jouait à domicile, avec seulement deux adversaires en lice.

Les Jeux Olympiques, en France, organisés par Pierre de Coubertin, des Tricolores en "finale"... comment La Marseillaise ne pourrait pas retentir au stade olympique de Colombes à l’issue des 80 minutes de match ? Si ce n’est à cause d'un excès de confiance et d'un zeste de mauvaise foi ? L’opposé des valeurs olympiques en somme. Et pourtant… c’est bel et bien ce qui empêchera la France de triompher une nouvelle fois.

Un tournoi à trois équipes

Colombes, l’antre olympique de la banlieue ouest de Paris, est pleine comme un oeuf en ce dimanche 18 mai 1924. Environ 20 000 personnes sont massées dans les travées qui ont vu défiler la quasi-totalité des épreuves de cette VIIIe olympiade estivale, étalée du 4 mai au 27 juillet. Les Jeux avaient d’ailleurs été ouverts avec le premier des trois matchs du tournoi de rugby : la France s'était largement imposée face à la Roumanie (61-3), avant que cette dernière ne tombe à nouveau lourdement contre les Etats-Unis (0-37).

Seules ces trois équipes participent à la compétition : les Britanniques ont boycotté le rendez-vous, jugeant que le rugby était un sport d’hiver. Et la distance rendait impossible la venue des nations de l’hémisphère sud. Une médaille était donc assurée dès le départ…

Deux rescapés des Jeux Olympiques de 1920

Après leur succès initial, Français et Américains s’affrontaient donc pour le titre, dans un remake de la finale de 1920… uniquement match de la compétition, remporté par les Etats-Unis à Anvers (Belgique), 0-8. Deux Tricolores sont rescapés de la défaite belge : le demi de mêlée ou demi d’ouverture de Béziers Adolphe Bousquet et le trois-quart centre de Toulouse François Borde. Si le Biterrois avait joué le match inaugural, aucun des deux ne prit part à la finale.

Le XV de France : Bonnes ; Got, A. Béhotéguy, Vaysse, A. Jauréguy ; (o) Galau, (m) Dupont ; Piquiral, Lasserre (cap.), A. Bioussa ; Lubin-Lebrère, Cassayet ; Béguet, Bayard, Etcheberry.

L'équipe de France de rugby aux Jeux Olympiques de 1924.
L'équipe de France de rugby aux Jeux Olympiques de 1924. © CIO

Des Américains supérieurs physiquement

En face, les Américains avaient conservé une ossature de leur dernier sacre : neuf joueurs sont rappelés dans une équipe à l’accent californien. Et dont les mensurations vont effrayer les Tricolores. Jamais l’équipe emmenée par le capitaine et troisième ligne Félix Lasserre ne s’est mise au niveau des champions olympiques, largement supérieurs en touche et en mêlée. Dans son compte-rendu du match, publié le 20 mai dans L’Intransigeant, Henry de Montherlant écrivait : « Sans cesse, quand la mêlée se défait, on voit une tache bleue immobile à terre, plate comme une chose pas humaine. »

Les Bleus en infériorité pendant plus d'une mi-temps

Le match est rendu encore plus compliqué car la France doit jouer une grande partie de la rencontre en infériorité numérique : Adolphe Jauréguy doit sortir sur blessure durant la première mi-temps. Et à l’époque, il n’y avait pas de remplacements. Les Bleus sont à 14… puis à 13 lorsque Jean Emile Vaysse est contraint de quitter le terrain, touché à la cheville pour sa première sélection. Les plaquages sont réguliers mais plus appuyés de la part des Américains, supérieurs physiquement. Et ça ne plait pas aux Français qui dégoupillent, alors qu’ils viennent d’encaisser cinq essais et voient leur triomphe leur échapper.

Bagarres sur le terrain et en tribunes

La partie vire au règlement de compte sur la pelouse mais aussi en tribunes. L’ambiance est délétère alors que le journaliste précise qu’un sergent de ville était posté entre les entraîneurs des Etats-Unis et les spectateurs du premier rang pour éviter tout débordement. Il poursuit : « Cette fois, c’est un joueur américain qui git inerte. Un spectateur trépigne de joie et applaudit : vingt autres se lèvent et lui montrent le poing. En face, toute une division de gradins se lève : il y a bagarre 'aux dix francs'. »

Le pugilat ne s’arrête pas là : « Tandis qu’on s’empoigne sur les gradins, un homme vêtu de blanc, inerte, retombant de toutes parts, descend vers la pelouse, passé de mains en mans, comme le patin de Petrouchka. Spectateur ? Juge de touche ? En tout cas, durement touché. Comme mort. Encore une civière. »

L'hymne américain sifflé

Le rugby semble en devenir anecdotique alors que le score affiche 17-3 pour les Etats-Unis, Henri Galau ayant sauvé l'honneur avec un essai. Les Bleus sont passés à côté de leur rendez-vous. Mais la faute leur incombe : « Les Français n’ont pas donné la pleine mesure de leurs moyens », commentera Sam Goodman, le sélectionneur américain à l’issue du match. Dans les dernières lignes de son récit, Henry de Montherlant écrit que "pour dire vrai, ils [les Français, ndlr] eurent affaire à des adversaires supérieurs d’une classe au point de vue physique et qui, d’ailleurs, montrèrent une connaissance du jeu sensiblement plus grande que celle qu’on leur prêtait."

Le sens même du sport et particulièrement de l’olympisme en soit. Bien loin des sifflets qui ont couvert l’hymne américain et la montée du drapeau lors de la remise de la médaille. Ce qui avait été appelé la « corrida de Colombes » porta l’estocade au rugby dans le monde olympique, jugé trop violent. D’autant que le départ de Pierre de Coubertin du CIO a facilité la prise de décision, alors que le Baron avait oeuvré pour l’intégration de l’ovalie. Il était certainement loin d’imaginer pareille publicité…

Maxime Gil gil_maxime_34