Novak Djokovic
Novak Djokovic en situation délicate en défense | AFP - THOMAS SAMSON

Pluie et humidité, casse-tête en cascade pour les joueurs

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Au-delà des reports de match, des remboursements pour les spectateurs privés de rencontres et des bouleversements de programmation, la pluie a également des conséquences sur le jeu. Des balles plus lourdes, des rebonds plus bas, un terrain plus lent, les joueurs doivent s'adapter à ces nouvelles conditions climatiques. Matériel, tactique, préparation psychologique et physique, tout y passe.

"Il faut savoir se gérer, se connaître. C’est compliqué." Arnaud Boetsch, consultant France Télévisions, sait la difficulté de ces moments d'attente liées à la pluie. Durant ses douze années de professionnalisme, l'ancien joueur a connu ces périodes de patience. "C'est fatigant. Psychologiquement, il faut gérer ces périodes d’attente. Si on imagine que son match ne se jouera pas avant la fin de l’après-midi, et qui finalement cela se joue plus tôt, cela perturbe. Et si au contraire on essaye d’être prêt en permanence alors que le match est repoussé, on perd de l’influx", raconte-t-il.

Pousser plus la balle, et se motiver davantage

Sur le plan physique, il faut aussi s'ajuster. Pour les joueurs et les joueuses dont les matches ont été reportés au lendemain sans être entrés sur le court, il s'agit de se dépenser: "Ce qui est important, c’est de bouger, suer, de sentir la balle, faire des services, enlever l’acide lactique des matches précédents qui peut être encore présent dans l’organisme." Serena Williams, juste après sa qualification pour les quarts de finale, a ainsi explique au sujet de son mardi: "Hier, je me suis entraînée un peu en couvert. J'ai tapé quelques balles. Puis je suis restée ici."

Mais tous doivent aussi se confronter à des changements de sensations par rapport à cette pluie qui alourdit tout: des balles au terrain, en passant par la tête. "L’ambiance est moins gaie, il fait plus froid, c’est plus lourd, cela peut peser sur le moral des joueurs. Pour rester vif, efficace et heureux d’être sur le court ce qui permet aussi de bien jouer, c’est plus difficile. Il faut se pousser plus", glisse l'ancien N.1 français dans les années 90.

Et il faut aussi beaucoup plus pousser les balles. "Les balles sont imbibées d’eau", souligne Boetsch. "La conséquence c’est qu’elles grossissent, et qu’elles vont moins vite. Les joueurs peuvent donc décider de détendre leur cordage, pour avoir plus de facilités pour la faire partir, la faire avancer dans l’air." Un avis confirmé par Sylvain Triquigneaux, responsable du service cordage chez Babolat à Roland-Garros: "Les balles se chargent en eau, en humidité. Elles sont plus lourdes et vont un peu moins vite."

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Une tension des cordes abaissée

Pour compenser ce poids supplémentaire, "on a tendance à baisser la tension, pour aller chercher un peu plus de vitesse et compenser ainsi le fait que les balles vont moins vite. On reste sur des ajustements très précis, d'un demi ou un kilo maximum." Mais rien n'est simple à l'heure de faire des choix, car l'humidité ambiante peut varier d'un moment à un autre, ce qui se répercute sur les sensations des joueurs. "Comme ils ont environ 6-8 raquettes sur le terrain, ils demandent différentes tensions avec deux raquettes tendues à certains kilos, deux à d’autres… Cela leur permet en temps réel d’ajuster sa raquette en fonction de ce qu’il ressent sur le terrain, par rapport à la physionomie du match, la lourdeur des balles", explique Sylvain Triquigneaux​, dont la société fournit également les balles pour les Internationaux de France. 

Dans le détail, certains cordages sont plus sensibles que d'autres à l'humidité et à la température. "Les cordages naturels sont très sensibles à la température et à l’humidité. Le synthétique, et sur Roland-Garros les joueurs utilisent principalement les mono-filaments, est beaucoup moins sensible", ajoute Triquigneaux. "La terre battue est déjà abrasive, la balle se charge d’humidité, et tout cela finit par user davantage le cordage. Les cordages plus sensibles travaillent plus et sont fragilisés avec ces conditions extrêmes de cette année. Mais on n’a pas de joueur qui utilise des raquettes en 100% boyaux. Ils sont plus sur des cordages hybrides, avec les montants ou les travers en boyau, et les autres en synthétique. Cela permet d’avoir les avantages du boyau naturel, du confort, de la puissance et un maintien des performances, et les avantages du synthétique, à savoir précision et prise d’effets. Près de 50% du Top 10 joue en hybride." Pour la petite histoire, cette année, à Roland-Garros, les extrêmes passent d'un Dustin Brown qui avait des raquettes tendues à 25kg, à un Kukushkin ou Sock qui tendaient à 12.5kg.

Vidéo: La problématique du préparateur des courts

Des tactiques différentes​

Une fois le matériel en place, il y a le jeu. Et là, cela peut aussi être modifié avec ce temps couvert voire pluvieux. "Certains vont frapper plus fort, d’autres vont slicer plus pour que la balle s’écrase plus, d’autres attendent plus dans les échanges…", énumère Arnaud Boetsch. "Cela éprouve encore davantage le physique." Là où un Nadal préfère jouer sur des terrains très secs afin que son lift donne tout son rendement, des joueurs qui frappent "plus à plat, qui font service-volée, ou qui sont puissants naturellement, sont moins gênés. Un Murray court partout, et est très puissant, comme Djokovic. Comme ils sont très forts physiquement, ils usent encore plus leur adversaire dans ces conditions." Et avec une terre humide, les glissades sont plus difficiles à réaliser: "Cela collait un peu plus que d'habitude. Je ne suis pas sûr d'avoir fait beaucoup de glissées sur la terre", a précise Serena Williams. "J'ai rarement vu un court aussi lent et des balles aussi grosses", constatait amèrement Richard Gasquet après son élimination face à Andy Murray. "C'est sûr que ça ne m'aide pas: je fais un point en quinze frappes." Toute la difficulté de ce temps est résumé en une phrase.

Après sa défaite au contre Pironkova au 3e tour, Agnieszka Radwanska n'a pas caché son mécontentement: "Je suis en colère, on a joué sous la pluie. Ce n'est pas un tournoi à 10 000 dollars, c'est un Grand Chelem. Je ne peux pas jouer dans ces conditions de jeu, ce n'est pas possible. Jouer sur ce type de court, avec ce type de balles, ce n'est pas possible." Une chirurgie à la main ne l'a pas aidée à tenir son rang dans ces conditions. Pluie et intempéries, c'est un casse-tête à tous les étages aussi pour les joueurs.

Thierry Tazé-Bernard @thierrytaze