"On part à la chasse aux ombres" : automne et tribunes désertées, quand Roland-Garros devient le terrain de jeu des photographes

Publié le , modifié le

Auteur·e : Guillaume Poisson
Couleurs d'automne captées par les photographes de Roland-Garros
Couleurs d'automne captées par les photographes de Roland-Garros, le 29 septembre 2020 | AFP-Martin Bureau

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La tenue du tournoi de Roland-Garros en septembre et l'accueil de seulement 1000 spectateurs par jour rendent cette édition exceptionnelle à plusieurs niveaux. Les photographes, limités à 60 par jour contre 120 en temps normal, y trouvent une source inattendue de liberté et de créativité.

"On a beaucoup plus d'espace que d'habitude ici, on pourra discuter", chuchote Corinne Dubreuil. Elle descend l'escalier humide sans bruit, s'avance jusqu'aux "cases", pose son énorme appareil Reflex sur une plate-forme en béton où s'échouent les derniers grains de terre battue du terrain. Tout à coup, les cris d'Andrey Rublev retentissent, le choc des balles résonne. Nous sommes ici dans les entrailles du court Suzanne-Lenglen, au coeur de la "fosse", sorte de tranchée qui longe le terrain et où photographes et cameramen se positionnent pour capturer l'image parfaite. Là-haut, le premier huitième de finale du jour va bientôt finir : les quelques photographes présents se pressent pour saisir les gestes de la fin du match. "Il y a trois fois plus de photographes d'habitude, on peut à peine bouger normalement", glisse Corinne Dubreuil avec un sourire éclatant que l'on devine sous son masque. Cette édition 2020, plutôt triste à bien des égards, fait la joie des photographes : les lumières sont beaucoup plus variées, et l'espace, par la quasi absence de public, est devenu un véritable terrain de jeu. 

 

Dans les gradins, des ombres furtives

Il suffit de lever les yeux au ciel lorsque l'on assiste à un match sur cette édition pour les apercevoir. Là, sur le Simonne-Mathieu, où une cinquantaine de spectateurs se réchauffent mutuellement au niveau du court, une forme indistincte, enveloppée dans sa doudoune, s'accroupit dans les tribunes du haut. Au dernier rang, il se place derrière son objectif. Et clic. Ici, sur le Chatrier, alors que mille personnes suivent des yeux l'amortie d'Hugo Gaston s'élever, puis retomber derrière le filet, ils sont trois, ou quatre, éparpillés dans les hauteurs des gradins, prêts à dégainer au moment où Thiem récupère la balle. Clic. "On se balade partout dans le stade, on peut vraiment trouver des angles et des prises de vue difficiles à avoir lorsque le tournoi se joue en mai", confirme, entre deux clichés, Pierre Lahalle, photographe à L'Equipe. Habituellement plutôt cantonnés aux box "photos" ou aux couloirs entre les rangées de siège, leur terrain de jeu s'est effectivement considérablement élargi cette année.  

"Les photographes sont vraiment beaucoup plus libres, confirme Christophe Gibbaud, responsable photographes à la FFT. Ils peuvent par exemple aller tout en haut pour n'avoir qu'un fond de terre battue derrière le joueur, et éviter les pancartes publicitaires". Dans les travées de la Porte d'Auteuil, habituellement bondées, ils et elles peuvent se rendre très rapidement d'un court à l'autre. Un véritable confort de travail, inaccessible dans une édition normale. "Quand il y a du monde, se retrouver coincés derrière des groupes de spectateurs, alors que l'on porte des kilos de matériel, ce n'est pas facile du tout", explique Christophe Gibbaud. Avant d'ajouter :"En plus, eux-mêmes sont moins nombreux, donc même s'ils ont plus de travail, ils se marchent moins sur les pieds". Habituellement plus de 150, ils ne sont que 60 cette année pour respecter les contraintes sanitaires. 

Lumières d'automne...

Au-delà de leur nouvelle liberté, les photographes jouissent cette année d'une palette de couleurs beaucoup plus variée qu'en temps normal. "Les lumières nous surprennent, s'exclame Corinne Dubreuil. On n'a pas l'habitude d'avoir une telle gamme de couleurs ! ". Une raison simple à cela : c'est l'automne. "La position du soleil est complètement différente en septembre. Il est plus bas dans le ciel. Du coup on a des ombres longues, courtes. En mai par exemple, les ombres sont dures sur le visage des joueurs. Là, elles sont plus douces". Habituellement organisé fin mai, le tournoi de Roland-Garros a été déplacé fin septembre sur décision de la FFT lorsque la crise du coronavirus a frappé l'Europe le printemps dernier. "Il y a toute une adaptation à faire en termes de prises de vue, de positions, d'angles, précise le photographe Jean-Baptiste AutissierÇa me rappelle la demi-finale de Coupe Davis entre la France et l'Espagne en 2017. Ça se jouait aussi en septembre. C'est toujours bien d'être bousculé dans sa routine". 

Christophe Gibbaud, qui a eu l'occasion de discuter avec la plupart des photographes en tant que responsable attitré, le confirme : "Ils disent tous que c'est un autre tournoi en fait. C'est impossible d'avoir ce qu'on a là en mai. Quand il fait beau le matin, les couleurs sont plus nettes, plus pures, plus contrastées." Seul hic, le soleil se fait beaucoup plus rare en cette période de l'année. Ces belles lumières dont parlent les photographes n'apparaissent donc que quelques heures par semaine ; des instants guettés avec avidité par chacun d'entre eux. "C'est simple, quand il y a du soleil, on se jette tous dessus", s'amuse Pierre Lahalle. 

... et lumières la nuit

L'autre grande nouveauté de l'édition, pour les spectateurs mais aussi pour les photographes, ce sont les matchs de nuit. Corinne Dubreuil était dans les tribunes lors du match de Clara Burel, terminé à minuit passé en première semaine. "C'était super. J'ai fait des photos que je ne pouvais pas faire avant : par exemple avec les lumières derrière Clara. La terre battue éclairée,  c'est beau, d'autant que l'éclairage est particulièrement photogénique." Les photographes interrogés sont unanimes : l'éclairage de Roland-Garros leur semble idéal pour les photos. "Je fais des tournois toute l'année, je peux vous dire que certains tournois installent des éclairages trop faibles pour nous, photographes", estime-t-elle. Forte sans être aveuglante pour les spectateurs, la lumière du central et des annexes auraient trouvé le juste-milieu parfait. "Le court et les joueurs sont éclairés de manière uniforme, c'est ça qui est bien, confirme Pierre Lahalle. Et il n'y a pas de zone d'ombre". 

Dans ce concert de louanges et de ravissement, il reste une note dissonante. Une véritable fausse note.  "Pour qu'une photo de sport soit réussie, il faut qu'il y ait un beau 'background'. Là, sans public, c'est très moche", explique Pierre Lahalle. L'automne à Roland-Garros ravit donc les photographes, mais, comme la plupart des acteurs du sport, ceux-ci restent orphelins de ce qui fait l'essence du tournoi : son public. Verra-t-on un jour un Roland automnal avec ses plus de 25 000 spectateurs par jour ?