Les relayeurs français en or
Jérémy Stravius, Fabien Gilot, Florent Manaudou et Yannick Agnel avec leur médaille d'or mondiale du relais | AFP - JAVIER SORIANO

Les secrets de l'exploit des relayeurs français

Publié le , modifié le

Trois ans après avoir été champions d'Europe, un an après avoir été champions olympiques, les Français sont devenus champions du monde du relais 4x100m masculin. C'est l'aboutissement d'une longue aventure, et d'une tactique à risque partagée par tout le monde. Récit d'une victoire surprenante mais préméditée.

Ils n'avaient pas les meilleurs temps individuels, ils n'étaient que les 4e des séries du matin, et ils ont décidé de faire entrer trois nageurs en finale sur les quatre du relais, dont l'un (Manaudou) avait déjà pris part à deux courses sur 50m papillon dans la journée. Pour ajouter un peu plus de difficultés, ils ont un temps pointé en 7e position de cette finale du 4x100m. Mais les Français ne sont pas comme les autres. En rugby, les étrangers appellent cette capacité à retourner les situations désespérées le "french flair". Il va désormais falloir trouver un autre terme pour les nageurs tricolores. 

Champions d'Europe en 2010, champions olympiques en 2012, ils sont devenus champions du monde, pour la première fois de leur histoire, en 2013. "Ca faisait longtemps qu'on courait après. C'était difficile aujourd'hui", souriait Fabien Gilot, clairement fatigué par sa débauche d'efforts. "Ca se joue à rien, comme tous les ans. On peut la perdre ou la gagner à pas grand-chose, et cela nous sourit encore. Ce qui fait qu'on gagne ce soir, c'est qu'on est un collectif de huit nageurs. Pouvoir aligner quatre nageurs en forme, c'est un problème de riches. On a trouvé notre clé: on est une bande de garçons qui s'apprécient énormément."

Une stratégie préméditée et assumée

Mais derrière le mot "magique", que prononce Yannick Agnel, derrière les embrassades, les larges sourires, les émotions, il y a toute une stratégie, toute une réflexion. Il y a deux jours, Romain Barnier, entraîneur en chef de l'équipe de France à Barcelone, avait déclaré à propos de cette épreuve: "Celui qui part devant n'est pas forcément celui qui gagne." Une phrase qui a pris tout son sens lors de ce relais. "Notre équipe était moins forte que les autres sur le papier. On a joué avec nos armes", expliquait Lionel Horter, le Directeur technique national. "La troisième position du relayeur est le money-time. On a fait confiance à Fabien (Gilot). On ne savait pas ce qu'il allait faire, mais on savait que les adversaires allaient envoyer leurs poids lourds devant et que derrière, ils seraient un peu plus faibles, alors que nous on avait encore du solide." La stratégie a été collective, mais aussi individuelle: "Je savais que j'allais nager à côté de Morozov qui est sans doute l'homme le plus rapide à l'heure actuelle", expliquait Fabien Gilot. "J'avais ma stratégie qui était de l'inquiéter, de lui faire peur dans les premiers 50m."

Et c'est effectivement le Marseillais, en bronze lors des Mondiaux-2003 de Barcelone en relais, qui a amorcé la remontée magistrale de l'équipe de France. "Aujourd'hui c'est le nageur le plus rapide lancé qui donne une énergie forte à Jérémy", salue Romain Barnier, son coéquipier du relais en 2003 qui ne peut masquer son émotion face à la performance de son élève-copain: "C'est un vrai coup de coeur. Il y a dix ans, c'était le petit jeune de la finale, impressionné." Les temps ont changé, mais lui est toujours là: "Fabien, c'est le point commun qui nous relie sur les dix ans de résultats de ce relais", souligne Horter, qui rappelle que la bonne performance de Gilot a débuté avec la fin de course de Florent Manaudou: "Les derniers mètres de Florent lui permettent d'inverser la tendance, d'engager un bras de fer du bon côté, même si cela ne se voit pas chronométriquement." Le champion olympique du 50m nage libre s'étonne presque de ce final: "C'est la première fois que je relance les 15-20 derniers mètres d'un 100m."

"On était devant notre public"

Pour parvenir à renverser ses montagnes qu'étaient les Américains, les Russes et les Australiens, il fallait d'abord y croire, et il fallait un héros. Avec ses coulées interminables et d'une efficacité incroyable, Jérémy Stravius a endossé ce rôle et résume ainsi l'état d'esprit français: "Avant de partir, on s'est dit: 'On peut gagner'. Chaque année, il y a un favori mais il ne gagne jamais. On était bien placés, à côté des Russes pour bien nous lancer. On ne s'est vraiment pas affolés de ne pas être dans les premiers en début de course." Et d'ajouter: "Dans l'ordre des relayeurs, je crois qu'on a fait le bon choix", mettant en avant ses bonnes fins de course: "C'est l'une des raisons pour lesquelles j'ai voulu terminer le relais plutôt que partir le premier." Et d'affirmer: "Ce qui fait la force de cette équipe, c'est qu'elle est forte dans sa tête." La tactique, la volonté, et un petit quelque chose en plus: "C'était un relais de feu, et j'ai l'impression qu'on était devant notre public. Il n'y avait que nous", s'enthousiasme l'Amiénois. Mais au moment de la touche, le temps s'est arrêté: "On était quatre sur la même ligne. Une fois touché, je regarde les copains, et il y a un silence parce qu'on est tous arrivés en même temps. Puis, je vois les trois exulter, crier. Et je me dis: 'Non, on n'a pas gagné'. Et je me retourne et là, je vois 1er. Ouaf. C'est encore un rêve. C'était pas gagné d'avance. "

Cette première médaille d'or mondiale en relais, l'équipe de France l'a façonnée dès le matin, en alignant Leveaux, Mallet, Gilot et Meynard avant d'en changer trois pour la finale du soir. "On l'a vraiment fait à la Française, avec tous nos nageurs, tout notre coeur, tout notre savoir-faire", souligne Romain Barnier. "On a surpris du monde en changeant de stratégie, on a pris des risques. On était presque limites pour entrer en finale mais ça paye." L'expérimenté Lionel Horter savoure mais n'est pas dupe: "Quand ça paye et que cela se passe comme ça, on peut presque faire les malins. Quand cela se passe autrement, on a l'air de truffes. Cela faisait partie de la règle de la journée." 

"Ce n'est pas quatre performances individuelles réunies les unes avec les autres. C'est vraiment une performance collective", scande Stravius, qui occupait la place de remplaçant voici un an en finale olympique après avoir nagé les séries. "Les huit sont des champions magnifiques et de belles personnes", conclut Lionel Horter. Le relais français est désormais champion d'Europe, champion du monde et champion olympique, sans avoir les nageurs les plus rapides de la saison sur la distance. La preuve que c'est une grande équipe.

Vidéo: La réaction des relayeurs

 

Vidéo: Revivez le 4x100m

 

 

Thierry Tazé-Bernard @thierrytaze