Alain Calmat : "Dubitatif pour les JO de Tokyo 2021"

Publié le , modifié le

Auteur·e : Paul Péret
Alain Calmat
Alain Calmat, ancien ministre délégué à la jeunesse et aux sports | AFP - Philippe Desmazes

Retrouvez l’offre
france tv sport sur

Il a fêté lundi ses 80 printemps (ou comme il le précise 4 fois 20 ans, en référence au quadruple saut du patinage artistique !) mais Alain Calmat, vice-champion olympique de patinage en 1964 et ancien ministre des sports, est encore actif et les propos qu’il tient, en exclusivité pour france tv sport, devraient faire réagir sa discipline de prédilection et le monde olympique.

Comment vous sentez-vous à 80 ans ?
Alain Calmat : "J’ai la satisfaction d’une vie bien accomplie. J’ai la chance d’avoir toute ma tête et de profiter des choses positives développées tout au long de ces 80 ans avec ma famille. Et j’ai encore la volonté d’acquérir de nouvelles connaissances !"

Vous avez enchaîné 4 carrières…
AC : "C’est pas mal non ! Il y a tout d’abord celle qui m’a apporté la notoriété, le patinage artistique (NDLR : avec une médaille d’argent olympique en 1964, un titre de champion du monde en 1965 et 3 couronnes européennes consécutives entre 1962 et 1964, il a accumulé 12 médailles dans les grands championnats, seul Brian Joubert a fait mieux avec 16). Ensuite, je suis devenu chirurgien viscéral et chef de service à l'hôpital de Montfermeil avant d’entamer une carrière politique (ministre délégué à la jeunesse et aux sports en 1984 avant de devenir député du Cher puis de la Seine Saint-Denis et finir par maire de Livry-Gargan). Mais je suis resté fidèle au sport et depuis 2009, je préside la commission médicale du Comité olympique français (CNOSF) en donnant un accent particulier au sport santé."

Avec votre longue expérience sportive (y compris en ayant été juge en 1980 de la compétition hommes aux Jeux Olympiques à Lake Placid), comment appréhendez-vous l’évolution de votre discipline ?
AC : "A mon époque (!), on passait déjà beaucoup de temps à l’entraînement (5 heures) notamment sur les figures imposées (elles ont disparu des compétitions en 1990). On me parle encore du fameux triple boucle que je passais de temps en temps ! Mais aujourd’hui, on se bat à coup de quadruples sauts. C’était inimaginable et impensable dans les années 1960… J’ai eu la chance de pouvoir suivre des cours par correspondance (le télétravail d’aujourd’hui), d’avoir une famille qui était à mes côtés, de devoir m’organiser en permanence et de pouvoir me préparer un avenir professionnel. Quand je vois les patineuses russes d’à peine 15 ans se défier en passant des quadruples sauts, ça me fait presque peur… On va vers le sport spectacle, c’est un peu comme pour la gymnastique… C’est certain que le patinage a changé, que l’exigence n’est plus la même. On nous demandait d’être précis, pas d’être rapide. Les carrières d’aujourd’hui sont nettement plus courtes, rares sont les patineurs qui durent au-delà d’une olympiade. Moi, j’en ai fait 3 !"

Si vous deviez faire du patinage aujourd’hui…
AC : "Cela ne me poserait pas de problème ! Je le referai ! Les exigences ne sont plus les mêmes. Aujourd’hui, c’est peut-être plus athlétique, plus acrobatique, plus spectaculaire mais nous, on avait des qualités différentes à maîtriser. Superposer des traces pour les figures imposées, ça demandait une précision inouïe et une attention de tous les instants. Ce qui ne change pas d’une génération à une autre, c’est ce qu’il y a autour. Les juges sont toujours là ! A mon époque, on parlait de blocs. Le bloc de l’Ouest opposé au bloc soviétique par exemple. Mais ne croyez-pas qu’au sein du bloc occidental j’étais particulièrement soutenu. Mon grand rival de l’époque, et avec lequel je suis toujours en relation grâce à Facebook, c’était l’Allemand de l’ouest Manfred Schnelldorfer (NDLR : sacré champion olympique en 1964, devant Alain Calmat) et lui bénéficiait par exemple des faveurs des juges de langue allemande (Suisse et Autriche, en plus de la RFA)… Tous les sportifs vous parlent de «petite mort» à la fin de leur carrière. Aujourd’hui comme hier… moi, j’étais en 4e année de médecine quand ça s’est produit. Il m’a fallu presque un an pour me dire que c’est fini…" 

La fédération des sports de glace a connu de grosses turbulences ces derniers mois ?
AC : "Je suis tombé des nues quand j’ai appris tout ce qui s’est passé…je suis très triste pour ces jeunes filles et pour ce qu’elles ont subi…Le comportement des entraîneurs a été lamentable et ça me rend furieux. Mais comment expliquer le silence des familles, pourquoi les parents ne sont pas intervenus…ça reste un mystère. Didier Gailhaguet (président de la FFSG jusqu’en février 2020) avait-il le pouvoir régalien pour faire la police dans tout ça ?... je ne sais pas, je reste aussi perplexe devant l’attitude des pouvoirs publics depuis tant d’années…Ce qui est certain c’est que la FFSG va avoir du mal à s’en remettre. Je souhaite beaucoup de courage à Nathalie Péchalat. C’est la réputation de mon sport qui est entachée à jamais…"

En 1968, vous avez eu la chance d’être le dernier relayeur de la flamme olympique aux Jeux de Grenoble et d’allumer la vasque. Vous imaginez-vous assister à la cérémonie d’ouverture des JO de Tokyo l’an prochain…
AC : "Pour l’instant, il n’y a pas de traitement magique pour lutter contre le Coronavirus. On ne sait pas comment le traiter. Est-ce qu’un vaccin sera prêt à temps, avec tous les tests nécessaires pour le valider ? Aujourd’hui, si la moitié de la planète ne peut pas s’entraîner correctement, ne peut plus voyager sans contrainte, ça peut être plus que pénalisant. Il y a un principe d’égalité rompue entre les athlètes…Il y a une iniquité…A la fin de l’automne, il faudra prendre une décision…Je suis assez dubitatif quant à la tenue des Jeux et je l’étais déjà il y a plusieurs mois… On peut craindre leur annulation…surtout quand on voit les difficultés, notamment économiques, des Japonais. Le Président du CIO, Thomas Bach a une certaine éthique et j’imagine qu’il prendra la bonne décision. Evidemment pour les athlètes, ce serait une catastrophe. Mais souvenez-vous de tous ces sportifs qui ont vu leur carrière sacrifiée lors de la 2e guerre mondiale. En ce temps-là, ce sont deux JO (1940 et 1944) qui n’avaient pas eu lieu…"

Pour finir sur une note plus joyeuse, on se donne rendez-vous dans 20 ans pour vos 100 ans ?
AC : "Le patinage artistique conserve, vous savez ! Mon entraîneur de toujours, Jacqueline Vaudecrane, est morte à 104 ans par exemple… 100 ans, c’est 5 fois 20 ans ! 5, comme le quintuple saut. Pour l’instant, ça n’a jamais été accompli par qui que ce soit, mais des études scientifiques montrent que c’est possible et réaliste d’en voir. Peut-être à mes 100 ans !"

Paul Péret paul_peret

Patinage