Salle de musculation

Cauchemar ou casse-tête : Quand les accros au sport sont confinés

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Malgré la possibilité exceptionnelle de pouvoir “faire de l’exercice physique” pour se dégourdir les jambes, la pratique régulière et intensive du sport n’est plus possible depuis le début du confinement. C’est un bouleversement pour certaines personnes, habituées à organiser leur temps autour d'une dose quotidienne de sport - parfois jusqu’à l’addiction pathologique.

Le réveil sonne. Il est 4 heures du matin. Antoine se lève sans énergie. Lui qui est d’habitude si matinal n’a pas le moral. Il se met devant son miroir. Se regarde.  Cette fois c’est sûr : il a moins de muscles. Ses biceps ont rétréci. Ses pectoraux gonflent moins. Il perd de la masse. Normal, ça fait quatre jours qu’il ne va plus à la salle avec ce fichu confinement. Il traîne des pieds jusqu'à la balance. 70 kilos. Toujours pareil. “Ca doit être mon imagination en fait… Depuis le début du confinement, tous les matins quand je me regarde dans le miroir, j’angoisse. Je suis persuadé que j’en perds”.

Antoine est accro à la musculation. Il en fait depuis qu’il a 20 ans, tous les jours, deux heures par jour avant d’aller à l’usine. Depuis que le coronavirus frappe la Belgique et que les salles sont fermées, son quotidien est bouleversé. “Je me suis dit : c’est la merde. C'était un vrai coup de massue". Il le dit avec le sourire, un peu pour se moquer de lui-même, ou pour dédramatiser. Pourtant, l'angoisse est réelle. Alors que le marché du fitness est en plein boom depuis quelques années (+4,4% d'adhérents entre 2017 et 2018 en France) tout comme celui du running, pour de nombreux mordus de sport, le confinement est avant tout synonyme de manque. Manque de sueur, manque d'une certaine douleur jouissive, manque du dépassement de soi. 

Bidons d'eau et garage aménagé

Stéphane a 46 ans. En temps normal, il fait entre 25 et 30 heures de sport par semaine. Depuis le confinement, il en fait à peine une heure par jour. "Quand j'ai su qu'on allait être confinés", raconte-t-il, "la première chose à laquelle j'ai pensé, c'est ma muscu. J'étais au bord de la déprime". Mais l'abattement fait rapidement place à l'inventivité et à la débrouillardise. Il élabore un système de survie. "Dès le lendemain je suis allé à Décathlon m'acheter des élastiques. J'ai installé tout mon matériel dans mon garage, j'ai du bricoler, souder, coller. Dans notre jardin j'ai aménagé un pneu de tracteur pour les séances de crossfit".

Antoine, lui, s'est fabriqué des haltères avec des bidons d'eau qu'il a ramenés... de l'usine. "Je me suis aussi renseigné chez mes voisins pour voir s'il n'y en avait pas un qui avait sa salle de muscu privée", tient-il à rappeler. Trouver coûte que coûte un plan B, voire un plan C. 

Le sport, routine de vie

Mais une fois trouvés, ces plans tombent vite à l'eau. Car "ce n'est pas pareil".  Rien ne remplacera la "douce sensation de la salle".  "D'habitude, à peine levé, je file à la salle dès l'aube", raconte Stéphane. "Là, je traîne des pieds, jusqu'à 8h30 ou 9h. Ensuite toute ma journée est moins productive"  Les poids trouvés à la maison ou achetés au magasin de sport du coin sont généralement moins lourds et moins maniables que ceux de leur salle. "Au niveau des poids, je suis limité. Du coup j 'ai vraiment l'impression de régresser" 

"Je vais devoir me construire une salle moi-même"

Il faut alors, autant que possible, recréer les conditions de la salle. Antoine s'est promis de "réaménager" sa maison "si le confinement est renouvelé au-delà du 5 avril". "J'ai quelques pièces qui ne servent pas à grand chose", se convainc-t-il. "Dès que le confinement est prolongé, je vais acheter tout le matériel. Si ce n'est pas possible, je passerai par Amazon. Je ne peux pas continuer comme ça."

La menace du confinement total

Pour les runners, la routine est pour l'instant moins complexe à tenir. Grâce à la possibilité ménagée par le gouvernement de sortir "faire de l'exercice physique", ils parviennent peu ou prou à maintenir leur activité. Eric, 57 ans, profite d'habiter "au milieu des champs" pour faire 3 sorties par semaine. "Je cours à peu près 12 kilomètres à chaque fois, alors qu'habituellement je fais entre 50 et 75 kilomètres par semaine. Mais ça me suffit largement".

En revanche, la perspective d'un confinement total l'inquiète. S'il acceptera "sans problème" les règles, il a déjà réfléchi à faire avec les moyens du bord. "J'ai un petit chemin de 80 mètres dans mon jardin. Si je mets un cône à chaque extrémité, j'ai déjà calculé que si je fais 50 aller-retour, ça me fera 8 kilomètres". 

Quand l'addiction devient pathologique 

Pour les runners comme pour les culturistes, le confinement est une période délicate à gérer physiquement, mais surtout mentalement. "Les prochaines semaines vont être très révélatrices", pronostique Emmanuel Augey, consultant en psychologie du sport et spécialiste des questions liées à l'addiction au sport.  "Être obligé de rester chez soi pendant des semaines peut être très, très compliqué à gérer".

"Je suis comme un drogué qui n'a pas sa dose" 

Pour les accros au sport, il existe trois principales ­situations à risque : une blessure avec immobilisation, une non-sélection à une compétition importante et la fin de la carrière, explique William Lowenstein, président de SOS-Addictions, et auteur de "Tous addicts et après ?".

Et un confinement total avec impossibilité de faire du sport comme on l'entend ? Antoine le dit lui-même : "Quand je ne peux pas faire de muscu, je suis comme un drogué qui n'a pas sa dose". Le manque se ressent jusque dans son travail, où il peine à offrir son rendement habituel. "A l'usine, je suis moins motivé, moins concentré dans ce que je fais." Le runner Eric se souvient d'une période de blessure de neuf mois pendant laquelle ses collègues priaient pour qu'il guérisse vite et se remette à courir. "D'habitude je suis un chef d'entreprise à l'écoute. Là, je n'écoutais plus personne, j'étais sec et agressif. Même dans la rue, quand je voyais un joggeur, j'avais envie de l'écraser", plaisante-t-il. 

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Quand il faut choisir entre la salle et ses proches, il arrive à Antoine d’être tiraillé :  "Ça m'est déjà arrivé de refuser de conduire les enfants à l'école parce que j'avais muscu… Une fois, un ami proche m'a appelé, il avait eu une panne sur la route. Mais j'avais muscu… Du coup j'y suis allé, il a dû attendre 2 heures avant que je vienne le dépanner". 

L'alerte vient d'ailleurs, la plupart du temps, du cercle des proches, "car le sportif lui-même est dans sa norme, il n'en a pas conscience", explique le psychologue du sport Emmanuel Augey. "J'en ai vus qui ont quitté leur travail pour se consacrer exclusivement à la musculation. A ce stade, ce sont souvent les proches qui viennent me voir pour me dire qu'il y a un problème".  

Le sport, une image positive

Le plus grand danger vient de l'image que renvoie le sport. Qui irait penser, d'autant plus en confinement, qu'un manque de sport nécessite une consultation ? "Le sport véhicule une image positive, comparé aux autres addictions comme l'alcool ou la drogue, qui sont plutôt synonymes de désocialisation", explique le psychologue. "Les gens vont se dire : Comment peut-on être en danger avec quelque chose qui est bon pour la santé ?"

D'ailleurs, Antoine, Eric et Stéphane assurent qu'ils ne sont pas bigorexes. Le confinement sera long, mais ils y arriveront, plaident-ils. "Je suis accro, mais pas malade", assène Eric, sûr de lui. "Je ne conçois pas ma vie sans sport, mais je n'en parle pas tout le temps non plus, ça ne crée pas de tensions avec mes proches. Tant que j'y trouve mon équilibre..." Antoine, lui aussi, est sûr de lui : "La preuve, mes proches ne s'en rendent pas forcément compte quand je suis en manque. N'est-ce pas chérie ? … Ah ? Bon… elle dit que si".