Jean-Maurice Ooghe réalisateur TDF repérages Alpes 06 2011
Jean-Maurice Ooghe en repérage dans les Alpes | Isabelle Trancoen

Ooghe : "Le Tour ? Une épreuve magique"

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A l'occasion du repérage de l'étape Pinerolo-Galibier, nous avons rencontré Jean-Maurice Ooghe, réalisateur du Tour de France depuis 14 ans pour France Télévisions. Le "chef d'orchestre" de cet évènement mondial en a profité pour nous raconter son histoire avec la Grande Boucle, ses souvenirs, ses coups de coeur. Il a également tenu à rendre hommage au public ainsi qu'aux régions, le Tour de France étant aussi celui "de la France et des Français".

Quelle était votre relation au sport en général et au cyclisme en particulier avant que vous ne deveniez le réalisateur du Tour de France ?
"Quand j’étais gamin je suivais le duel Anquetil-Poulidor. Je me souviens d’être aller voir passer le Tour de France avec mes parents sur le bord de la route. Je viens du Nord où il y a une véritable culture du cyclisme. Après, j’ai pratiqué le tennis mais je ne suis pas un grand sportif. Venir au sport n’était pas quelque chose de prévu. Je pensais m’orienter vers la fiction documentaire mais je me suis mis à réaliser de la gymnastique, du tennis de table et ça m’a beaucoup plu. Vu que ça se passait bien, au fil des années, on m’a donné de plus en plus de sports à réaliser, jusqu’au Dakar puis le Tour de France".

Dans quel état d’esprit étiez-vous quand vous avez réalisé votre premier Tour de France ?
"J’avais déjà fait des retransmissions sportives mais là j’étais vraiment stressé car c’était un challenge. A l’époque, la première étape du Tour était un prologue et c’est ce qu’il y a de plus difficile à réaliser. Il faut aller vite, faire des choix. J’avais donc une grosse pression. Je succédais à de grands réalisateurs. Tout le monde se demandait comment j’allais m’en sortir. A l’issue du prologue à Rouen en 1997, qui s’était finalement bien passé, je me rappelle avoir dit « Messieurs, je crois qu’on a fait le plus dur, demain c’est les vacances ! ». Je m’en souviendrai longtemps."

Quel est votre pire souvenir du Tour de France ?
"Sans hésiter, 1998. On était en Corrèze quand on a appris que l’équipe Festina était exclue pour dopage. A ce moment là, tout s’est écroulé. Ca a été une énorme frustration pour moi car, alors que ce n’était que mon deuxième Tour, je suis alors devenu réalisateur de faits divers. Je me souviendrai toute ma vie de cet évènement. Il y avait beaucoup d’émotions. Jean-Marie Leblanc (ancien directeur du Tour) était bouleversé. J’avais alors demandé à mes cameramen de ne pas le filmer en gros plan, d’être respectueux de sa détresse."

Et votre meilleur souvenir ?
"J’en ai plusieurs car, on ne s’en rend pas compte, mais le Tour c’est 80 heures de direct chaque année. En premier lieu, j’ai eu la chance de pouvoir filmer Londres en 2007. C’était magique ! J’ai aussi filmé le Mont-Blanc en direct. Au niveau sportif, j’ai le souvenir de moments très forts de télévision. Ca paraît sans doute fou à dire mais la chute d’Armstrong dans les Pyrénées en fait partie. J’avais un caméraman à moto présent à ce moment là qui a filmé toute la séquence où Ulrich attend Armstrong avant que ce dernier ne le dépasse et le laisse sur place. Pour moi, le duel entre Ulrich et Armstrong aura vraiment été source de grands moments de télévision."

Vous gardez un excellent souvenir du passage à Londres mais ça ne vous choque pas que le Tour s’exporte à l’étranger ?
"Ca ne me gêne pas du tout. Je trouve ça très bien pour la renommée du Tour. Il ne faut pas oublier que ce n’est pas un évènement franchouillard mais mondial. On sait que le public qui se déplace sur les bords de la route est aussi européen que français. Dans ces conditions, je ne vois pas pourquoi le Tour ne partirait pas de Londres, de Florence, de Madrid ou de Berlin. Bien évidemment, il ne faut pas que le Tour passe la moitié du temps en dehors du territoire. Il y a des incontournables qui sont les Alpes, les Pyrénées et ce que Christian Prudhomme appelle les massifs intermédiaires (Alsace, Massif Central, …)."

Depuis que vous réalisez le Tour de France, quel coureur vous a fait le plus rêver ?
"Incontestablement, Lance Armstrong. Il a fait des choses magiques. J’ai filmé toutes ses victoires sur le Tour donc forcément il m’a marqué."

Une enquête judiciaire est en cours contre Armstrong. S’il était reconnu coupable de dopage, le rêve s’écroulerait-il ?
"Quoi qu’il arrive, il restera pour moi un grand champion. Bernard Thévenet a reconnu avoir pris des amphétamines pendant sa carrière et pourtant personne ne dirait aujourd’hui qu’il n’a pas été un grand champion. Idem pour Laurent Fignon. Armstrong a quand même été champion du monde junior à 18 ans, il a fait face avec beaucoup de courage à la maladie. Alors dopage ou pas dopage, c’est un champion."

Réaliser le Tour de France permet de découvrir la France. Avez-vous eu un coup de cœur pour une région en particulier ?
"J’ai découvert avec un grand plaisir l’Alsace, avec tous ses petits villages du XVIe siècle. C’est splendide ! Je ne connaissais pas ce coin de France et j’ai été subjugué. Avec le Tour, on découvre des coins jolis et d’autres moins. Je pense notamment à la vallée de la sidérurgie vers Longwy. Le Tour y a fait une halte il y a quelques années. Les coureurs passaient au milieu d'usines fermées, dans des villages où les volets étaient tous fermés. C’était quelque chose d’assez fort. On montrait un monde en train de disparaître. Ce qu'il faut comprendre, c'est que le Tour est plus qu'une simple course. C'est aussi le tour de la France et des Français."

Cette année, le Tour ne passe pas en Alsace. Avez-vous malgré tout une étape préférée ?
"J’en ai deux ! Tout d’abord la 5e étape entre Carhaix et Cap Fréhel car je vais pouvoir filmer le Mont St Michel avec l’hélicoptère mais aussi l’île de Bréat. Ca va être grandiose ! Mon second coup de cœur va à l’étape entre Le Mans et Châteauroux. Si sportivement, ça risque de ne pas être palpitant, au niveau de « La France vu du ciel », on peut s’attendre à une belle journée. On va en effet filmer une quinzaine de châteaux !"

Et sportivement, quelle va être, selon vous, la plus belle étape ?
Celle entre Pinerolo et le Galibier. Avec des cols comme ceux d’Agnel, d’Izoard et du Galibier, ca va être comme le Ventoux il y a deux ans ou le Tourmalet l’an passé. J’espère toutefois que, contrairement au Tourmalet, cette étape extraordinaire sur le papier n’accouchera pas d’une souris. L’année dernière, on attendait beaucoup sportivement parlant du passage au Tourmalet et finalement il ne s’est pas passé grand-chose.

En montagne justement, quel est le plus beau duel que vous ayez filmé ?
"Je garde un souvenir formidable du duel entre Marco Pantani et Ian Ulrich sur les pentes des Deux Alpes. Le combat entre Andy Schleck et Alberto Contador était également captivant … même s’il n’a pas tenu toutes ses promesses. Je pense que Schleck aurait dû gagner."

Le duel Schleck-Contador va de nouveau avoir lieu alors que le cas de Contador, contrôlé positif au clenbutérol, n’est pas encore réglé. Ca vous inspire quoi ?
"Je trouve ça lamentable. A partir du moment où il est en instance judiciaire, Contador ne devrait pas participer. Imaginons qu’il gagne de nouveau le Tour et qu’ensuite il soit condamné … Malheureusement, il me semble qu’ASO ne puisse rien faire d’un point de vue légal. On va voir comment vont réagir les coureurs des autres équipes."

A l’heure actuelle, avez-vous un « chouchou » dans le peloton ?
"J’aime bien Thomas Voeckler. Il tente des coups, il est malin, il est roublard. J’ai filmé sa victoire à Québec, où il a fait preuve d’une grande intelligence. Il a bluffé tout le monde. J’ai également beaucoup apprécié sa prestation sur le Dauphiné, où il a permis à son coéquipier Christophe Kern de s’imposer. Il a aussi été un maillot jaune plein de panache sur le Tour."

Quel est votre pronostic pour le Tour 2011 ?
"S’il participe, je mise sur Contador car il va être dur à battre. Mais j’espère vraiment qu’Andy Schleck sera à la hauteur."

Isabelle Trancoën