"Un fort besoin de parier lorsque les compétitions ont repris" : l'exutoire dangereux du jeu

Publié le , modifié le

Auteur·e : Célia Sommer
paris sportifs
Le niveau de mises des paris sportifs a connu une progression de 49% au troisième trimestre, par rapport à 2019. | PHOTOPQR/LA DEPECHE DU MIDI

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Après un deuxième trimestre 2020 marqué par la crise sanitaire, les paris sportifs redeviennent l’activité dominante du marché des jeux en ligne. Le niveau des mises et le nombre de joueurs attestent d’un "redressement spectaculaire", selon l’Autorité nationale des jeux. Mais le second confinement, combiné cette fois-ci à la poursuite des compétitions sportives professionnelles, fait craindre un accroissement des pratiques excessives et des risques de dépendance au jeu.

"J’ai ressenti un fort besoin de parier lorsque les compétitions ont repris, jusqu’à plusieurs fois par jour". Stéphane, 26 ans, travaille dans la fonction publique. Durant le premier confinement, il a très mal vécu l’arrêt des compétitions sportives. "Le fait d’être privé de sport et de ne plus pouvoir parier a fait que j’ai surcompensé à la sortie du confinement, en pariant beaucoup plus fréquemment, explique cet habitant de Besançon. J’étais sur une mauvaise pente, j’y ai même vu une dérive psychologique potentielle". Aujourd’hui, le joueur continue de parier, mais a réussi à se restreindre à deux paris par jour maximum. Surtout, il ne ressent plus le manque et le besoin oppressant de jouer, comme ce fut le cas à l’issue du premier confinement.

37% de joueurs en plus

Les jeux en ligne ont su surfer sur la reprise des compétitions. Selon les chiffres dévoilés par l’Autorité nationale des jeux (ANJ), le marché des jeux en ligne a retrouvé son dynamisme. Au troisième trimestre 2020, il fait état d’une hausse de 17% du chiffre d’affaires par rapport à ce même trimestre en 2019. Les paris sportifs, en forte baisse durant le premier confinement, sont redevenus l’activité dominante du marché : le niveau des mises dans le secteur a connu une progression de 49% par rapport à l’année précédente et s’élève désormais à 1,6 milliards d’euros. "C’est un redressement spectaculaire. Les conditions d’exercice ont été très difficiles pendant le confinement, avec la mise à l’arrêt des compétitions, détaille la présidente de l’ANJ, lsabelle Falque-Pierrotin. Mais la machine s’est remise à fonctionner à plein régime. Les mises n’ont jamais été aussi élevées en 10 ans, c’est un chiffre record."
 

Le nombre de joueurs a également augmenté pendant le troisième trimestre : ils sont 37% de plus par rapport à l’année précédente. Un chiffre qui grimpe à 115% dans la tranche d’âge des 18-24 ans. "Il y a sans doute un effet de rattrapage. Le fait que les personnes ont moins dépensé pendant le confinement leur permet d’avoir une réserve monétaire à leur disposition pour jouer. Il y a également la volonté de se distraire pour échapper à la Covid", analyse la présidente de l’ANJ.

Un moyen de se changer les idées

Marie-Claire Villeval, directrice de recherche au CNRS et spécialiste de l’économie comportementale, parle d’effet de substitution. "Les gens s’ennuyaient, le confinement a fait qu’ils ne pouvaient pas se retrouver au bistrot avec leurs amis ou faire leur sport. Il a fallu tester d’autres formes de loisirs pour retrouver des sensations", considère la chercheuse. Elle souligne aussi le poids de l’atmosphère actuelle sur nos comportements face au jeu : "Nous sommes dans un contexte morbide, où l’on entend constamment parler du risque de contaminer ou d’être contaminé, c’est-à-dire un risque que l’on peut qualifier de négatif. Mais il y a aussi des aspects positifs au risque, dont le jeu fait partie : en pariant, on risque de gagner, et ça, ça apporte du plaisir."

Se changer les idées et retrouver du plaisir font partie des raisons qui ont poussé Paul, 24 ans, à parier pour la première fois en mai dernier.  Le Strasbourgeois résidait alors à plusieurs centaines de kilomètres de son meilleur ami. "On s’ennuyait tous les deux à distance, alors on a trouvé un jeu sympa qui nous passionnait, se souvient-il. Cela faisait un moment que parier me tentait, mais je n’avais jamais pris le temps de m’y mettre sérieusement." Très vite, Paul se prend au jeu et apprécie l’adrénaline que cette activité lui procure. Il mise 5€, puis 10, puis 20… avant de dire stop. "J’ai eu la chance de m’apercevoir que je commençais à être accro à ça, concède le jeune homme. J’ai appelé mon ami et je lui ai expliqué la situation. On a modéré la chose, et dorénavant on gère chacun ce que fait l’autre pour ne pas prendre de risques inutiles." Aujourd’hui, Paul a réduit ses mises et “joue dans la cour des petits”.

Un second confinement propice au jeu excessif

L’ANS redoute ce genre de comportements à risque, surtout en cette période de confinement, propice à l’isolement. Contrairement au mois de mars, les compétitions sportives n’ont pas été mises à l’arrêt. Selon lsabelle Falque-Pierrotin, l’activité des paris sportifs ne ralentit pas et suit la même tendance. "Vu les circonstances, j’ai signalé aux opérateurs qu’ils devaient faire preuve d’encore plus de vigilance par rapport aux risques d’addiction des joueurs. Certains peuvent être fragilisés par la Covid. Nous souhaitons faire en sorte que leur comportement ne dérape pas", assure la présidente. Les opérateurs de paris sportifs doivent ainsi accompagner les joueurs à risque et prêter attention à un certain nombre d’indicateurs, permettant de déceler un potentiel comportement pathologique.
 

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La crainte d’une hausse du nombre de personnes accros au jeu est également formulée par SOS Joueurs, une association à but non-lucratif qui vient en aide aux addicts. "Ce qui nous fait le plus peur, ce sont les gens qui ont découvert le jeu pendant le confinement et qui s’y sont réfugiés", explique la directrice, Armelle Achour.

Kenny, 31 ans, fait justement partie de ceux là. Privé de ses entraînements en soirée, le footballeur de National 3 a commencé à suivre les statistiques et les résultats des matchs professionnels “pour passer le temps”. Chaque midi, il profite de sa pause déjeuner pour réfléchir à ses paris, en compagnie de son collègue de travail, lui aussi joueur. "J’ai l’impression que ça dure à peine dix ou quinze minutes, alors qu’on y passe plus d’une heure. C’est très prenant comme activité et on s’y attache très rapidement, admet Kenny. J’ai un enfant, une femme, donc je ne pense pas devenir accro. Mais lorsqu’on vit seul, je pense qu’on peut rapidement plonger, surtout en cette période difficile."

SOS Joueurs redoute également l’impact du climat actuel sur les joueurs réguliers et une éventuelle aggravation de leur situation. L’un des derniers messages d’alerte reçu par l’association émane d’un cadre supérieur, parieur depuis 17 ans. Il a connu deux pertes d’emplois successives en un an à cause de la pandémie. "Je me suis réfugié dans le jeu et je suis devenu dépressif. J’ai vu mes revenus être divisés par trois, et comme un con, j’imagine pouvoir compenser cette perte par le jeu et les paris", écrit-il, désemparé.

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À ce jour, il est encore trop tôt pour mesurer les retombées concrètes du confinement et déceler d’éventuels comportements pathologiques. "Il faut que les joueurs soient en difficulté depuis un certain temps pour nous appeler, souligne la directrice. Mais dans la mesure où leur nombre a augmenté, il est évident que le nombre de personnes dépendantes va lui aussi augmenter et générer des appels au secours dans les semaines qui arrivent."

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