Sylvain Gâche, historien : "Croke Park est, encore aujourd'hui, la cathédrale du sport gaëlique"

Publié le , modifié le

Auteur·e : Guillaume Poisson
Sylvain Gache

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Le 21 novembre 1920, il y a cent ans, seize personnes étaient tuées à Croke Park lors d'un match de bienfaisance entre Dublin et Tipperary, en football gaëlique. Professeur de français et d’histoire au lycée Sonia-Delaunay à Blois, et auteur de la BD Croke Park, parue le 30 septembre dernier, Sylvain Gâche revient pour France tv sport sur la place de ce sport dans l'histoire et dans la construction nationale irlandaise.

Le massacre de Croke Park a majoritairement fait des victimes dans le public, qui était venu nombreux malgré un contexte anxiogène évident. De plus, ce Bloody Sunday a eu des répercussions profondes dans l'opinion publique irlandaise et a largement contribué à l'indépendance de l'Irlande un an plus tard. Quelle est la place du football gaëlique dans la société irlandaise à l'époque ? 
Sylvain Gâche :
"Elle est très importante, même s’il est très difficile de quantifier cette place. Il y avait alors tout un mouvement autour de la culture irlandaise et gaëlique, matérialisé par la GAA (l'Association athlétique gaëlique, dont le but est de promouvoir la culture gaëlique entre autres à travers le sport, ndlr). Le sport gaëlique, comme les danses et les chants, c’était une façon d’affirmer sa culture contre l’étranger. Et à cette époque, l’étranger c’était aussi le britannique, qui amenait sa culture sur le territoire irlandais. Le football et le rugby sont considérés par beaucoup d’Irlandais comme des sports étrangers. Le 4 août 1918, lors du Gaelic Sunday, les Irlandais avaient boycotté en masse un ordre de confinement national pour jouer au foot gaëlique. Et ça ne concernait pas seulement les nationalistes, mais les Irlandais en général, qui étaient attachés à leur culture, fiers de leur île."

Deux joueurs présents sur le terrain ce 21 novembre étaient membres de l’IRA. Les footballeurs gaëliques étaient-ils souvent nationalistes ? 
S.G : "Oui, il y avait clairement cette tendance. La GAA disait toujours qu’elle ne voulait pas s’occuper de politique, mais elle en faisait en réalité. Et avait naturellement des affinités pour les nationalistes. D’ailleurs, le match joué lors du massacre de Croke Park - Tipperary contre Dublin - était une rencontre de bienfaisance dont les profits devaient aller aux volontaires de l’IRA qui avaient eu à subir des pertes dans leur famille. Tout jeune irlandais originaire d’un milieu nationaliste pratiquait un pan de la culture gaelique : il ou elle dansait, chantait, jouait au hurling ou au football gaëlique. C’est d’ailleurs toujours le cas aujourd’hui : le football gaëlique est un marqueur identitaire. C'est aussi le cas en France : il y a des clubs de foot gaelique en Bretagne, qui revendiquent leur identité celte à travers cette pratique. Les Français qui pratiquent le foot gaëlique aujourd’hui sont d'ailleurs souvent des amoureux de l'Irlande, et qui le revendiquent." 

Le stade de Croke Park a accueilli un match Irlande - Angleterre du tournoi des VI nations en 2007. Il y avait alors eu de nombreuses protestations chez les Irlandais locaux quant à l'organisation de cette rencontre dans ce stade. Pourquoi cet Irlande - Angleterre a-t-il provoqué tant de remous ? 
S.G :
"Il y avait trois raisons. D'abord, les Irlandais ne voulaient surtout pas entendre parler d’un god save the queen dans Croke Park. L'hymne anglais comporte des paroles encore guerrières, et le précédent du Bloody Sunday est encore prégnant en Irlande. Ensuite, Croke Park est historiquement la cathédrale des sports gaëliques. Beaucoup ont critiqué le choix de la GAA de modifier ses statuts pour permettre l'organisation de ce match. Mais la fédération de rugby leur a proposé un gros chèque, et pour la GAA c'était clairement une manière de faire rentrer de l'argent. Enfin, il y avait un contexte politique particulier à l'époque. L'IRA était en train de déposer les armes, et les discussions liées à l'Irlande du Nord étaient en cours. Tout ça explique ces manifestants présents devant le stade ce jour-là, qui brandissaient des pancartes contre la tenue de ce match." 

Et en même temps, pendant l'hymne britannique, le public du Croke Park n'a pas sifflé. Il y a eu un silence respectueux, empreint d'une solennité et d'une émotion particulières. Comment expliquer ce respect, au vu des trois éléments de contexte que vous avez évoqués ? 
S.G :
"D'abord, c'est parce que, comme souvent, même si on entendait plus ceux qui étaient contre, ceux qui étaient pour étaient sûrement plus nombreux, et plus silencieux. Il y avait aussi le respect de ceux qui étaient morts ici le 21 novembre 1920. Enfin, c'est culturel. Les Irlandais voulaient se montrer exemplaires aux yeux du monde, et respectueux des traditions". 

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