REPORTAGE. "Cela me permet de me libérer de ce fardeau" : quand le karaté aide les femmes victimes de violences à se reconstruire

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De notre envoyé·e spécial·e Apolline Merle
Fight for Dignity
L’association Fight for Dignity, fondée par Laurence Fischer, triple championne du monde de karaté, initie les femmes victimes de violences au karaté. | Apolline Merle

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Depuis 2017, l’association Fight for Dignity initie les femmes victimes de violences au karaté. Une méthode qui leur permet de se reconstruire tant sur le plan physique que mental. A l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, France tv sport a pu assister à un de leurs ateliers à Saint-Denis.

"On va se mettre en place pour le salut les filles, vous êtes prêtes ?" Dans la petite salle de sport de l’hôpital Delafontaine de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), Lamya Matoub, professeure de karaté, lance un appel pour le début de son cours. "Les filles", ce sont Julie, Pauline, Aya, Cristina, Solène*...  elles ont entre 25 et 52 ans et se retrouvent chaque semaine pour assister à l’atelier de karaté proposé par l’association Fight for Dignity. Ces femmes qui viennent de tous horizons, ont toutes été victimes de violences sexuelles, physiques et/ou psychologiques. Ici, l’association est là pour les aider. En France, d’après le dernier décompte du ministère de l’intérieur, en 2019, au moins 94 000 femmes, âgées entre 18 et 75 ans, ont été victimes de viols et/ou de tentatives de viol. Pour les violences conjugales, ce chiffre passe à 213 000. 

Ce mercredi, elles sont quatorze à avoir revêtu leur kimono. Placées en ligne sur le tatami bleu vif, face à l’enseignante, elles attendent les consignes. "Je vais vous montrer comment mettre la ceinture", annonce Lamya, qui découpe le geste pour réaliser le nœud. “La ceinture a une signification importante au karaté car elle représente l’évolution. Ici, on n'a pas d’objectif sportif, hormis celui de les faire sortir du parcours de soins le plus vite possible. La ceinture est pour elles un signe de volonté de s’en sortir", souligne Lamya Matoub, également professeure des écoles à Sarcelle.   

Reconstruction physique et mentale 

Créée en 2017 par Laurence Fischer, triple championne du monde de karaté, Fight for Dignity utilise le sport comme un outil thérapeutique. Son but, permettre la reconstruction des victimes, tant sur le plan physique que mental. Pendant les séances, Lamya Matoub, enseignante issue de la Fédération française de karaté, utilise une méthode qui s'applique en trois temps : un échauffement de 45 minutes de l’ensemble du corps en insistant sur le bassin et le périnée, un apprentissage des techniques de base du karaté puis un temps de relaxation. "Pour la plupart, elles n’ont jamais fait de sport avant. Ainsi, s’autoriser 1h30 pour soi de pratique sportive, se déshabiller et se mettre en kimono, ce qui n’est pas simple après ce qu’elles ont vécu, c’est déjà énorme", souligne Sabine Salmon, directrice de l’association.  

Dans la méthode Fight for Dignity, l'échauffement est approfondi, et dure environ 45 minutes.
Dans la méthode Fight for Dignity, l'échauffement est approfondi, et dure environ 45 minutes. © Apolline Merle

Depuis 2018, l’association travaille en partenariat avec la Maison des femmes de Saint-Denis, qui dépend de l’hôpital Delafontaine. Dans ce cadre, certaines victimes de violences sont orientées par leur médecin dans des ateliers tels que celui de Fight for Dignity. Depuis deux ans, pas moins de 400 femmes ont déjà assisté aux ateliers de karaté, dont 150 depuis l’an passé. "Je les trouve très fortes et courageuses d'avoir fait la démarche de venir, car le karaté est souvent perçu comme une discipline violente et cela peut en freiner certaines", reconnaît l'enseignante de 29 ans Lamya Matoub, qui pratique la discipline depuis 22 ans. 

"Ici, on se libère et on reconnecte avec soi-même"

Dans la petite salle baignée par la lumière du soleil, face à quelques tableaux représentant des ports de pêche et des paysages de mer, le groupe de femmes débute l’échauffement en douceur. Chacune à son rythme. A tour de rôle, chacune d’entre elles doit proposer des exercices différents. Julie suggère un enchaînement mêlant squats sautés, suivis de coups de pied en avant. "Tu vas nous achever", lâche ironiquement Sophie face à l’intensité de cette fin d’échauffement. Toutes éclatent de rire à l’unisson.  

REPORTAGE. "Cela me permet de me libérer de ce fardeau" : quand le karaté aide les femmes victimes de violences à se reconstruire
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Ces rires, nombreux pendant la séance, reflètent l’ambiance de ces ateliers, où la légèreté et la joie priment. "Dès qu’on franchit la porte du gymnase, on oublie tout. Ici, on se libère et on reconnecte avec soi-même", explique Aya, 35 ans, chargée de communication. Une reconnexion qui est d'ailleurs un des piliers de l’association. "Les violences sont une rupture entre le corps et l’esprit. Apprendre les techniques de karaté leur permet de reprendre contact avec leur corps", relève Sabine Salmon.  

La force du groupe 

C’est d’ailleurs pour cela que Cristina a franchi la porte de l’association. "Quand on est victime de violence, on perd beaucoup de confiance en soi. Avant, j’étais sportive, et la violence dont j’ai été victime m’a comme... bloquée. Je n'avais plus de force. Même sortir de chez moi me paraissait insurmontable. Les ateliers m’ont aidée à me sentir de nouveau capable, à retrouver une force mentale et physique", confie cette femme de 52 ans, qui travaille dans la restauration. "Aujourd’hui, en plus du karaté, je pratique aussi du yoga. J’arrive même à prendre les transports en commun. Mais à l’époque, ce n’était pas facile de franchir le pas", confie Cristina, qui surprise par l’émotion, ne peut contrôler ses larmes.  

Lamya Matoub, la professeure de karaté, reste vigilante tout au long de l'atelier pour corriger les éventuelles mauvaises postures.
Lamya Matoub, la professeure de karaté, reste vigilante tout au long de l'atelier pour corriger les éventuelles mauvaises postures. © Apolline Merle

Si ces larmes traduisent les épreuves que Cristina a dû surmonter pour s’en sortir, elles sont aussi le symbole du chemin parcouru. Et pour Cristina, comme pour les autres femmes de l’atelier, l’appartenance à ce groupe les aide à se sentir moins seules dans ce travail de reconstruction. "Le groupe nous donne de la force. On se dit que si les autres le font, je peux aussi le faire", livre encore Cristina, qui finit par esquisser un timide sourire derrière son masque.  

"On reste droites, on est fières"

Avant de débuter les exercices techniques, les apprenties karatékas apprennent à contrôler leur respiration. "On inspire et on expire. On reste droites, on est fières", annonce la professeure qui se déplace entre les femmes pour corriger les éventuelles mauvaises positions. "Je peux te toucher ?", demande Lamya à Nélya, qui acquiesce, avant de l’aider à corriger sa posture. En complément de la respiration, Lamya les fait aussi travailler sur le périnée. Pour certaines, cette partie du corps est en pleine reconstruction après les violences qu’elles ont subies. "Pour beaucoup, elles ne savent pas ce qu'est le périnée, même si elles ont eu des enfants. Et le travail du périnée est important dans ce sport, où tout y est relié", précise Lamya Matoub. 

"Le karaté me permet de faire ressortir ma haine"

Après cet échauffement approfondi, l'heure est maintenant à l’apprentissage de la technique du karaté. Au programme, la réalisation du Tsuki, une technique de coup de poings, réalisée contre un bouclier de frappe. "Je leur enseigne des techniques de base, le placement des jambes, des pieds ainsi que tout le travail sur la respiration qui permet d'avoir plus d’impact", précise Lamya.  

Au programme de l'atelier, la réalisation du Tsuki, une technique de coup de poings, réalisée contre un bouclier de frappe, ou "cible".
Au programme de l'atelier, la réalisation du Tsuki, une technique de coup de poings, réalisée contre un bouclier de frappe, ou "cible". © Apolline Merle

Chaque femme exécute ainsi ce mouvement de poing contre sa "cible" bleue et rouge, tenue à hauteur de poitrine par leur binôme. "Je vais tomber !", s’écrie Renée en éclatant de rire, ce qui provoque encore une fois l’hilarité du groupe. Lamya lui conseille d’être plus solide sur ses jambes afin de mieux résister aux à-coups. Lamya rajoute ensuite un "Kiai", ce cri de combat qui précède ou accompagne un geste technique. "Vous pouvez le faire à votre tour aussi si vous le souhaitez, mais je sais que c’est difficile d’extérioriser", lance Lamya. Après quelques secondes de silence, quelques-unes d’entre elles lâchent alors prise. D’abord timidement, puis avec plus de puissance, ravies de libérer ces cris de leur corps. "J’ai traversé beaucoup d’épreuves et le karaté me permet de faire ressortir ma haine, de me libérer de ce fardeau. Il me donne de la force physique et mentale. Le sport permet d’oublier ce qu’on a vécu", confie Solène, âgée de 25 ans.  

La confiance en soi retrouvée 

En fin de séance, Lamya les invite à procéder à quelques étirements, suivis d’exercices de relaxation. Puis, toutes les femmes se regroupent au centre des tatamis pour faire un point collectif de leur séance. Chacune y livre ses impressions. Ce jour-là, le débriefing est particulièrement émouvant car Pauline est arrivée au bout de son parcours de soins. Pour cette jeune femme de 25 ans, travaillant dans la fonction publique, franchir la porte de la Maison des femmes en septembre dernier puis de l’atelier Fight for dignity n’a pas été chose facile. Mais aujourd’hui, elle savoure la joie d’y être parvenue. "Grâce à l’atelier, j’ai retrouvé confiance en moi. Je suis redevenue active, et je me suis rendue compte que j’étais capable d’y arriver. Alors qu’auparavant, j’avais peur du jour suivant, aujourd’hui ce n’est plus le cas", confie-t-elle au reste du groupe, émue, mais heureuse du travail accompli.  

La séance se termine par quelques étirements, puis par un moment de relaxation.
La séance se termine par quelques étirements, puis par un moment de relaxation. © Apolline Merle

Un sentiment partagé par toutes, même pour celles qui viennent d’arriver, comme Aya, qui participe à l’atelier depuis début janvier. "Les séances avec Lamya nous permettent de marcher la tête haute, de ne plus avoir peur. Moi j’avais perdu l’estime et l’amour de moi ainsi que la confiance. Mais je sens que cela revient. Pour moi, ces cours sont du 'karathérapeutique'", témoigne Aya. Si chacune évolue à son rythme, toutes ont un point commun : leur détermination à reprendre le dessus. "C’est ce qui m’a le plus surprise chez elles", constate Lamya, admirative. Après ce temps suspendu, l’atelier prend fin. Par son "bravo Mesdames", Lamya félicite l'investissement de ses élèves mais salue surtout leur détermination à vouloir s’en sortir coûte que coûte. 

*Les prénoms ont été modifiés.  

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