Pourquoi est-il difficile pour les sportifs français de parler politique ?

Publié le , modifié le

Auteur·e : Guillaume Poisson
Kylian Mbappé
Toujours les yeux rivés vers les cimes. | AFP

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Alors que de nombreux sportifs américains s'expriment sur les violences policières contre les noirs américains depuis plusieurs jours, la sortie de Kylian Mbappé sur le sujet a suscité des réactions mitigées en France. Culturellement, la prise de parole politique des sportifs demeure piégeuse dans l'Hexagone.

Le 30 mai dernier, dans le sillage des manifestations monstres en soutien de George Floyd aux Etats-Unis, Kylian Mbappé tweete un "#JusticeforGeorge". Quoi de plus normal ? LeBron James, Michael Jordan ou encore Lewis Hamilton avaient bien affiché leur position dans les jours qui précédaient. Et pourtant. Le tweet du footballeur-star de 21 ans a déclenché une saillie de critiques.

Du rire de Booba aux soupçons d'opportunisme, les réactions ont très vite pointé soit un manque de légitimité, soit une communication trop calculée. Là où les sportifs américains sont souvent sommés de prendre position, les propos politiques et clivants sont accueillis avec méfiance, au mieux, par le monde du sport en France.

L'idéologie de l'amateurisme

"Contente-toi de gagner le ballon d'or Kylian", "ça gagne des millions et ça se permet d'ouvrir sa bouche" : voilà un échantillon des commentaires que l'on peut lire sous le tweet ou le post instagram de Kylian Mbappé. Des personnalités se sont également invitées sur son compte. Booba a répondu à son "JusticeforGeorge" par un smiley en forme de fou rire. "Les sportifs en France ne sont pas pris au sérieux", affirme Stanislas Frenkiel, historien du sport et maître de conférences à l'Université d'Artois. "On les pense illégitimes pour prendre position, et ce phénomène remonte à plusieurs années".

Plus précisément, l'historien du sport situe le début de cette dynamique aux balbutiements de l'olympisme. "Au Royaume-Uni et en France particulièrement, l'idéologie de l'amateurisme a imprégné le mouvement sportif dès le début du XXème siècle". C'est notamment le Français Pierre de Coubertin, père des Jeux modernes, qui a instillé l'idée que les sportifs devaient éviter de faire de leur sport leur source de revenus. "De ce principe", explique Stanislas Frenkiel, "découle tout un système de valeurs qui place le sportif en dehors de la société. Et le rend incapable d'y participer".

Jusqu'aux années 80, les clubs de football français sont imprégnés de ces valeurs, selon Frenkiel :  "On y trouve des présidents de clubs très paternalistes, qui gèrent toute la vie du footballeur comme s'il n'en était pas capable lui-même. Le sportif alimente alors le mythe du désintéressement". Que le footballeur soit un héros dévoué à son sport, à son club, à la beauté de l'effort, mais qu'il ne se mêle pas des affaires sérieuses du monde. Voilà, en substance, l'idée qui règne à l'époque dans le sport français. "On a longtemps traité les sportifs comme de grands enfants, des abrutis qui n'auraient pas leur mot à dire", estime l'historien du sport. Les clubs et cadres sportifs ne sont pas les seuls à adopter ce point de vue infantilisant. La figure de l'athlète se limite aux frontières du stade pour le public. Dans les médias, on accorde très peu de crédit à leurs qualités intellectuelles. "Regardez l'émission des Guignols. Ils ont toujours dépeint les Jean-Pierre Papin, Franck Ribéry ou Eric Cantona comme des idiots. Tout cela influe sur les attentes du public par rapport à ce que doit dire ou ne pas dire un sportif"

"Il y a comme une pudeur à parler de ces choses-là" 

Dans le domaine de la recherche, l'image du sportif pâtit également de clichés résistants. Les historiens et sociologues du sport peinent à convaincre leurs pairs de la légitimité de leur objet d'étude. "Jusqu'à la Coupe du Monde 1998, il y a eu un très grand mépris de la part du milieu intellectuel pour l'étude du sport", estime Stanislas Frenkiel. Cet "anti-intellectualisme" associé au sport s'est ainsi répercuté dans toutes les sphères de la société, et se ressent encore aujourd'hui selon lui. "Les sportifs ont fini par intérioriser tout ça. Beaucoup sont dans l'auto-censure. Il se disent : 'Qui je suis pour parler de politique?'. Comme le mot d'ordre de l'amateurisme, les sportifs estiment qu'ils sont dans une position annexe à la vie de la cité".

Ce retrait délibéré du débat politique se traduit parfois auprès de leurs conseillers en communication. Victor Lemée, fondateur de DigitalSportSolutions et consultant en communication, confirme que l'un de ses clients a préféré "peser ses mots, et ne pas être dans la réaction primaire" pour s'exprimer sur les violences policières. "Il n'a pas trop voulu en rajouter. C'est quelque chose d'assez récurrent chez les sportifs, comme une certaine pudeur à parler de ces choses-là. Est-ce dans la culture des sportifs français ? Sans doute". 

Cette "pudeur" apparaît beaucoup moins prégnante de l'autre côté de l'Atlantique. Nombreux sont les sportifs noir-américains à avoir pris position pour George Floyd. Et le phénomène n'est pas nouveau : les sportifs américains ont une tradition de la prise de parole politique qui contraste beaucoup avec celle de la France, mais qui en même temps l'éclaire. 

Puiser dans l'histoire

"C'est tout le mouvement sportif qui est extrêmement réticent à l'idée des sportifs qui prennent la parole sur des sujets politisés". Pour Nicolas Bancel, professeur d'histoire du sport à l'Université de Lausanne, cette vieille habitude des sportifs français de ne pas évoquer la politique est en réalité universelle. Ce sont avant tout les Américains qui constituent une exception : "La ségrégation raciale remonte aux années 60, c’était hier. Il y a un vrai mouvement 'black', une tradition des mouvements politiques et intellectuels afro-américains qui remonte même au XIXe siècle". De fait, les sportifs noirs américains se sont historiquement greffés sur ces grands mouvements, à l'image de Mohammed Ali, en première ligne du mouvement des droits civiques dans les années 60. "Les sportifs noirs américains ont derrière eux une histoire de longue date dans le champ politique", affirme l'historien du sport Nicolas Martin-Breteau. "Ceux qui prennent la parole aujourd'hui ne l'auraient pas prise de la même manière s'ils n'avaient pas grandi avec cette image mythique du poing ganté de Tommie Smith et de John Carlos, par exemple".

à voir aussi Nicolas Martin-Breteau : "Les sportifs noirs américains ont derrière eux une longue histoire de lutte" Nicolas Martin-Breteau : "Les sportifs noirs américains ont derrière eux une longue histoire de lutte"

L'épisode des JO de 1968 constitue un exemple révélateur de l'image vers laquelle peuvent se tourner les sportifs noirs américains contemporains pour s'exprimer, pour défendre leur cause. Vers qui les sportifs français peuvent-ils se tourner ? "Certes", rappelle Nicolas Bancel, "il y a eu les footballeurs algériens qui avaient participé à une équipe du FLN pour promouvoir l'indépendance de l'Algérie... ou encore Papa Gallo Thiam, ce sauteur en hauteur des années 50, qui affichait son appartenance au mouvement indépendantiste pour les pays d'Afrique occidentale. Mais rien d'aussi iconique que Smith et Carlos, ou Mohammed Ali".

Si la cause des Noirs n'est pas le seul terrain potentiel d'engagement politique pour les sportifs français, elle constitue du moins une opportunité récurrente. "Mais nous avons une idée universaliste de l'antiracisme en France, reprend Bancel. Les associations anti-racistes ne veulent pas parler d'expérience noire, sauf les plus récentes, telles le CRAN (Conseil représentatif des associations noires, NDLR). Dans l'imaginaire politique français, les citoyens, qu'ils soient blancs ou noirs, sont égaux. Il n'y a pas cette reconnaissance des communautés comme aux Etats-Unis". Une idée de "communauté" qui aurait pu conduire des stars comme Zinedine Zidane ou Yannick Noah à prendre position en cours de carrière. Mais longtemps, les sportifs français en activité sont restés muets. Les langues ne se délient que depuis récemment.

Un tweet, un engagement

"La parole politique a très longtemps été verrouillée par l'expert, le politicien, la personne qui a un bagage supposé suffisant pour en parler, d'autant plus dans le monde du sport", estime Nicolas Bancel. "Ces barrières sont en train de tomber avec les réseaux sociaux. Les mouvements sociaux arrivent par le bas.  Regardez par exemple les gilets jaunes, ce sont des gens qui ont envie de dire des choses et qui en ont eu marre qu'on parle à leur place. Il n'y a pas de raison pour que cela ne touche pas les sportifs". Kylian Mbappé n'est en effet pas le seul à s'être mouillé. Jo-Wilfried Tsonga, Gaël Monfils ou encore Charles Leclerc ont chacun montré leur soutien à George Floyd. Mais pourquoi ont-ils choisi de s'exprimer sur l'actualité américaine ? Tout simplement parce que le mouvement a été initié aux Etats-Unis. C'est en voyant les flots de posts de leurs collègues LeBron James, Michael Jordan, ou Frances Tiafoe, que les Français ont franchi le pas. Sur les réseaux sociaux, les frontières sont abolies. Le sens de la communauté se mondialise, s'exporte au-delà des Etat-Unis.  "Je serais prêt à faire l’hypothèse qu’on est au début d'une révolution", lance Nicolas Bancel. "Il est probable que les sportifs hésiteront désormais moins à s'exprimer en leur nom, sur des sujets clivants et politiques." 

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