Pour les accros aux paris sportifs, la fin des compétitions liée au confinement a été "un choc"

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Auteur·e : Guillaume Poisson
La FDJ et le PMU sont deux opérateurs de paris sportifs
La FDJ et le PMU sont deux opérateurs de paris sportifs | JACQUES DEMARTHON / AFP

Totalement privées de compétitions sportives pendant le confinement, les personnes souffrant de dépendance aux paris sportifs ont vécu deux mois bouleversants. Certains ont tiré profit de ce sevrage. D’autres ont totalement sombré.

Du jour au lendemain, Quentin est passé de l'abondance à la privation totale. "Au début, j'avais du mal à y croire". Sa routine bien huilée du matin a été chamboulée : "J'ouvrais mon ordinateur comme d'habitude dès le réveil, et là, je ne savais plus trop quoi faire sans mes matches". Quentin, 31 ans, est un adepte des paris sportifs. Un adepte particulièrement assidu : "En temps normal, je parie tous les jours, jusqu'à 50 euros par jour quand il y a de grands matches, ou des cotes intéressantes".

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Les sites qu'il consulte avant même son petit-déjeuner étaient quasiment à l'arrêt pendant deux mois. Pourtant, d'après l'Arjel (Autorité de régulation des jeux en ligne), le produit du poker en ligne a triplé depuis le début du confinement. L'organisme attribue cette hausse à ces parieurs sportifs qui se sont reportés sur le poker, faute de matches, et à de nouveaux comptes joueurs qui se sont créés. Les professionnels de l'addiction interrogés par France tv sport indiquent tous que, s'il est trop tôt pour tirer des conclusions définitives, le contexte du confinement était inédit, certainement bouleversant pour les personnes addicts, mais passionnant à étudier. "Jamais auparavant ces personnes n'avaient connu de tel sevrage forcé. S'ils s'arrêtaient, c'était parce qu'ils l'avaient décidé. Là, ils n'ont pas eu le choix pendant deux mois", fait remarquer Amandine Luquiens, psychiatre et addictologue au CHU de Nîmes.  "Enfermés pendant deux mois ? Les premiers retours sont dévastateurs", assure de son côté Vincent*, le président des Joueurs Anonymes. Du sevrage forcé aux bienfaits inespérés de l'intimité avec leurs proches, les accros aux paris sportifs ont vécu des semaines bouleversantes. 

La solitude, terreau des pulsions addictives

"Dès les premiers jours du confinement, j'avais le même sentiment que quand on descend des montagnes russes. Que le sol allait se dérober sous mes pieds. C'était juste le vide : qu'est-ce que je devais faire sans mes matches ?" Quentin fait-il partie des 13% de joueurs en ligne considérés comme excessifs par l'Observatoire des Jeux - une part qui a doublé depuis 2012 ? Lui-même ne se définit pas comme "accro". "Le mot est un peu fort je trouve". Pourtant, il admet être parfois submergé par la rage ou un immense sentiment de culpabilité après certains de ses paris ratés. "Quand j'avais 26 ou 27 ans, un jour, j'avais balancé mon clavier sur mon chien."

Ces temps-ci, il est plus serein. Depuis mars dernier, Quentin n'a plus misé un centime. "Je ne m'énervais plus c'est vrai, mais en même temps j'étais plongé dans une sorte d'angoisse constante. Ça fait flipper, mais j'avais sérieusement l'impression que le monde allait s'arrêter. Je ne sais pas si c'est l'atmosphère anxiogène liée au virus ou moi-même", dit-il d'une voix moins assurée. "Le niveau de stress est beaucoup plus élevé dans la population générale, les premières études l'ont montré", indique l'addictologue Amandine Luquiens. "Les troubles du sommeil, le manque d'activité physique, l'absence des matches : tous les ingrédients sont là pour favoriser les comportements compulsifs." 

S'il n'a pas souffert du confinement, Julien*, un habitué des rencontres des Joueurs Anonymes, sait que certains de ses amis ont dû puiser dans leurs plus profondes ressources pour s'en sortir. "Le jeu compulsif provoque un isolement spirituel, mental. Sans confinement, le joueur est isolé, déjà, même s'il a une famille ou des proches. Si en plus, on lui ajoute l’isolement physique, matériel, on peut toucher des sommets en termes de détresse et de souffrance, et arriver à forcément rejouer pour avoir de l’adrénaline. 

"Un sentiment de gouffre, de vide"

Armelle Achour est la présidente de SOS Joueurs, une plateforme téléphonique d'aide aux joueurs en détresse. C'est la première étape du joueur s'il souhaite se faire accompagner : appeler le numéro de SOS Joueurs ou de Joueurs Info Services. "On n'a quasiment pas eu d'appels pendant le confinement. On n’avait jamais connu ça depuis la naissance de l'association. En 2019, on a eu plus de 6000 appels. Au début, c'était sûrement lié à la sidération du confinement."

Elle se souvient toutefois avoir dû négocier quelques cas de parieurs sportifs en détresse. "Certains souffraient vraiment de pas pouvoir jouer. L'arrêt des compétitions a laissé beaucoup de gens orphelins. C’était devenu l'activité principale de leur journée, un mode de vie. Les paris pour eux, deviennent parfois leur seule source d’échanges, avec les pairs, les collègues de travail, les copains. C'était le sentiment principal : l'impression d'être désoccupé. Un sentiment de vide. C’est un gouffre. L’addiction, c’est quand le cerveau est totalement envahi par le fait de jouer. C’est l’obsession de pouvoir y aller, de trouver les stratégies pour pouvoir être le meilleur. Ils se réveillent en pensant aux jeux, ils se couchent en pensant aux jeux, ils en rêvent parfois.  Alors imaginez leur état sans compétition." 

Sevrage imposé, abstinence libératrice ? 

D'un autre côté, il est probable que le confinement ait constitué une bouffée d'air frais pour certains. L'impossibilité de parier a pu être la rampe de lancement inespérée vers l'abstinence. "Cela a pu être un tremplin pour changer de mode de vie. Changer les circonstances, le contexte, l'environnement, tout ça peut conduire à une évolution dans le comportement compulsif", analyse Amandine Luquiens. 

Julien*, lui, avait entamé depuis plusieurs semaines son processus de rétablissement. Au moment du confinement, cependant, il n'en revient pas. "Tous les matches, on n'y croyait pas. Quand on a vu les joueurs de la Juve s'arrêter, on s’est dit  : là cette fois, c’est fini. Plus de pari. Plus besoin de penser aux mises qu'on rate." L'abstinence, pour lui, est devenu beaucoup plus aisée. "Au début, certes, le manque de match à la télé m'a fait un peu de mal. J’ai compensé avec des jeux de playstation, le soir entre 23h et 1h du matin. J’ai pas mal joué, je suis un joueur dans l’âme. Mais globalement, c’était un immense soulagement. Il ne se passait plus rien. Plus rien." Le confinement a aussi permis à Julien de s'ouvrir complètement sur sa souffrance auprès de sa femme, avec qui il n'avait jamais su être entièrement sincère jusque là. "Le regard des proches, le fait de savoir que l'on peut compter sur eux malgré sa maladie, c'est primordial", estime Amandine Luquiens. "Et oui, le confinement a certainement dû permettre à certaines familles de se rapprocher, et à certains addicts de se sentir plus soutenus." 

Au vu des mises effectuées pendant le confinement, l'année 2020 ne devrait pas enrayer la dynamique des paris sportifs. Ceux-ci se trouvent loin devant le poker et les paris hippiques, sur le marché des Jeux de hasard. Ils représentent 62% de l'ensemble du chiffre d'affaires du marché, contre 57% en 2018 et moins de 40% avant 2016, d'après le président de l'Arjel Charles Coppolani De 2018 à 2019, les mises du secteur des paris sportifs ont augmenté de 30%, soit une augmentation d'un milliard d'euros de mises.

*Les prénoms ont été modifiés

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