"On ne sait pas si ça va nous tomber dessus et quand" : La peur de l'exclusion due au coronavirus anime les athlètes

Publié le , modifié le

Auteur·e : Apolline Merle
Athlétisme covid
Compétition d'athlétisme devant des tribunes vides. | Swen Pförtner/DPA/dpa Picture-Alliance via AFP

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Si les compétitions sportives ont repris, cela ne veut pas pour autant dire que le monde du sport est reparti comme avant. Entre protocoles sanitaires et risques de voir annuler l’événement, le monde du sport avance prudemment dans un futur incertain. Pour les athlètes de haut niveau, l'incertitude est encore grande. Les risques de ne pas aller au bout d’une compétition pour des raisons sanitaires sont bien présents, et rajoutent une pression supplémentaire que les sportifs doivent apprendre à gérer.

Avec la reprise des compétitions, les organisateurs de chaque événement sportif ont mis en place des protocoles sanitaires, plus ou moins stricts, pour limiter la propagation du coronavirus. Si les sportifs de haut niveau sont heureux de retrouver les terrains ou les pistes, les conditions sanitaires rajoutent une pression supplémentaire sur leurs épaules. A présent, les athlètes sont aussi et surtout susceptibles de ne pas terminer une compétition, non pas pour des raisons sportives, mais bien pour des raisons sanitaires. Et les cas de sportifs exclus des compétitions sont déjà nombreux. 

L’US Open est peut-être la compétition qui a fait couler le plus d'encre sur le sujet. Après l’exclusion du Français Benoît Paire testé positif au coronavirus au lendemain du début du tournoi, Kristina Mladenovic, cas contact de ce dernier, a été disqualifiée du tableau du double féminin samedi. Une nouvelle d’autant plus dure à accepter pour la Française, qu’elle avait déjà pu jouer ses deux premiers tours. Sa partenaire de double, la Hongroise Timea Babos, disqualifiée de fait, s’est insurgée de cette situation sur les réseaux sociaux. "C'est terriblement injuste, je ne vois aucune raison raisonnable pour que ça ait tourné ainsi. (…) Ils nous ont privées d'une chance de soulever un trophée du Grand Chelem, sans parler du côté matériel et des dommages psychologiques !", a-t-elle écrit sur Instagram.

“Ca a été un énorme coup de massue” 

Autre cas qui a fait parler, celui de Kylian Mbappé, testé positif au coronavirus lundi. Le Français qui avait permis aux Bleus de s’imposer samedi face à la Suède (1-0) dans le premier match de poule de la Ligue des Nations, a donc été annoncé forfait contre la Croatie, deux jours avant le match. En pleine compétition, il a donc dû quitter ses coéquipiers. Deux autres cas, qui ont été moins médiatiques, mais qui sont tout aussi frustrants. Hugo Hay, spécialiste des courses de cross-country et du 5 000 mètres et Thibaut Collet, perchiste, ont tous les deux été exclus de la Diamond League de Monaco, qui a eu lieu mi-août, pour avoir été en contact avec Valentin Lavillenie, testé positif au coronavirus. Un coup de massue pour les deux Français qui devaient participer à leur premier meeting de la Ligue de Diamant dans leur jeune carrière. “Nous avons tous les deux été en contact avec Valentin Lavillenie. Nous avons déjeuné avec lui. Hugo était assis en face de lui, et moi j’étais assis à côté d'Hugo. Les tables étaient pourtant grandes mais ils ont visé large pour ne prendre aucun risque”, raconte Thibaut Collet.  

La décision tombe la veille de la compétition, à 20 heures. “Ça a été un énorme uppercut dans la tête, car on venait de finir notre pré-compétition, on était sur le stade, prêt à reprendre. On s'est entrainé longtemps sans avoir ni compétition, ni but. On avait enfin un objectif, et pas n'importe lequel, Monaco est le plus prestigieux des meetings. On a vraiment pris un coup de massue, car ce n’était pas de notre faute, c'était un coup de malchance. Forcément, les premières heures, ce n’est pas facile à vivre. On se demande pourquoi s'est tombé sur moi”, confie Hugo Hay. Un ressenti partagé par Thibaut Collet. “Cette compétition, c'était un rêve de gosse, j'ai pleuré. J’ai vécu ça comme une grosse injustice. Quand on nous a convoqué pour nous annoncer cette nouvelle, je me suis même énervé, et je suis sorti en colère du bureau. Même si je comprends la décision, qui était la plus raisonnable, pour moi ça reste une injustice que j'ai très mal vécue.”  

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Une nouvelle incertitude à gérer 

Alors, comment gérer cette nouvelle incertitude pour les athlètes ? Pour ceux qui ont déjà vécu une telle situation, le travail psychologique est fondamental selon Nathalie Crépin, psychologue clinicienne du sport et préparatrice mentale. “Au niveau du contexte, la crise sanitaire, et l’incertitude qui en découle, est un aspect anxiogène pour les athlètes, en plus de la pression habituelle de la compétition, et de l'aspect sportif. Il y a la peur d'être contaminé et de ne pas pouvoir jouer, que ce soit en sport individuel ou collectif”, analyse la spécialiste. Et cette incertitude est un nouveau paramètre à prendre en compte pour les athlètes. Les compétitions ne sont pas à l’abri d’une annulation, et les protocoles différents selon les organisateurs et les pays ne facilitent pas la tâche. Sans parler de la peur d’être contaminé qui pèse également sur les athlètes.  

“La covid rajoute une incertitude supplémentaire, c'est un élément à gérer en plus” 

“Certains sportifs m’ont déjà dit qu’ils avaient l’impression de vivre avec une épée de Damoclès sur la tête. Ils me disent ‘On ne sait pas si ça va nous tomber dessus, et quand’ ?”, rapporte Nathalie Crépin avant d’ajouter : “On ne peut pas leur dire que cela ne se reproduira pas par la suite. Il y a un gros travail de la parole. Il faut qu’ils s'expriment sur ce qu'ils ont vécu, qu’ils livrent leurs peurs, leurs angoisses, leur colère, leur frustration. Ensuite, il faut travailler sur ce que l’athlète peut tirer de cette situation si elle devait se reproduire. Il faut ensuite retravailler ses objectifs et penser à la suite”, précise encore la psychologue clinicienne du sport et préparatrice mentale. “De manière générale, on a beaucoup de pression toute l'année dans notre travail, et d'incertitude dans notre sport, avec la peur de se blesser par exemple. La covid rajoute une incertitude supplémentaire, c'est un élément à gérer en plus. Lorsque l’on attend les résultats des tests, on ressent beaucoup de stress car on a peur d’être positif, ce qui signifie qu’on raterait une nouvelle compétition. Or, cette année, les opportunités sont déjà peu nombreuses...”, confie Hugo Hay, qui ajoute malgré tout, bien gérer ce nouveau paramètre. 

“Avec la covid, ça ne dépend plus d’eux, ce qui décuple le sentiment d’injustice. Ils n’ont pas la mainmise sur ce qui arrive, ni sur les décisions prises” 

Une situation qui peut être d’autant plus dure dans le cas où l’athlète qui est mis de côté, l’a été par précaution et non à cause d’un test positif. C’est d’ailleurs le cas des deux Français, Hugo Hay et Thibaut Collet, dont les résultats de leurs tests ont toujours été négatifs à Monaco. La décision de les exclure de la compétition était donc totalement indépendante d’eux. “Quand les athlètes sont engagés sur des grandes compétitions, ils ont beaucoup de pression, mais ils la maîtrisent. Ils sont aux commandes. Avec la covid, ça ne dépend plus d’eux, ce qui décuple le sentiment d’injustice. Ils n’ont pas la mainmise sur ce qui arrive, ni sur les décisions prises. C’est aléatoire et cela peut se traduire comme une forme de précarité”, explique Nathalie Crépin.  

Et quelle désillusion d’arriver sur place, d’effectuer le repérage avant la compétition, pour finalement ne pas y participer.  “Il est compliqué de dire : 'je me déplace sur une compétition, je la commence et potentiellement je peux être un cas contact, et que par conséquence je ne peux plus participer à la compétition et je dois être confiné'. Ce sont des moments très compliqués sur les plans psychologique et émotionnel”, analyse Nathalie Crépin. D'ailleurs une telle expérience, laisse des traces aux sportifs l'ayant vécue. “Il y a quelques jours , j’étais à Lausanne pour une compétition, et en attendant les résultats, j’ai eu peur de revivre ce que j’ai vécu à Monaco. Cela rajoute de la pression mais il faut savoir la gérer, on doit l’accepter. Même si on y pense toujours, j’essaie de prendre du recul”, avoue Thibaut Collet, qui affirme prendre encore plus de précautions avec les gestes barrières, après sa mauvaise expérience à Monaco.  

Des conséquences financières  

Plus que les conséquences sportives, être exclu d’une compétition pour raisons sanitaires a aussi des conséquences financières. Alors que l’année 2020 a été amputée de six mois sur le calendrier sportif, rater une nouvelle compétition a donc des effets sur les finances des athlètes. “La plupart de nos contrats avec nos partenaires se terminent cette année, car ils sont calqués sur la période olympique. Cette année est donc une année pour trouver des contrats. Chaque opportunité loupée est une occasion de moins de se vendre, car c'est par notre performance qu'on peut se vendre auprès des sponsors”, regrette Hugo Hay

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