Les membres des forces spéciales sont-ils les sportifs les plus complets ?

Publié le , modifié le

Auteur·e : Guillaume Poisson
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Les membres des forces spéciales sont-ils les sportifs les plus complets ? | AFP

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Les forces spéciales sont constituées d’agents opérationnels très entraînés physiquement, pour qui le sport est un outil de travail essentiel. Des tests de sélection au quotidien d’opérationnel, ils se rapprochent plus ou moins de la condition physique d’un athlète de haut niveau, mais s’en distinguent surtout par leur conception du sport.

"Généralement, j'ai une session d'entraînement par jour : de la musculation, de la course. Régulièrement de la boxe, ou de la natation." C’est la routine sportive de Julien.  Il n’est ni pentathlète professionnel, ni triathlète, ni décathlonien. Il fait partie des près de 400 opérationnels du GIGN. Comme un certain nombre de ses collègues, à ses dires, il est un sportif dans l'âme. "J'ai voulu faire quelque chose d'utile de ma passion pour le sport, c'est en partie pour ça que je suis là", précise-t-il. Que ce soient en cours de mission ou sur leur lieu de travail, les hommes et les femmes des forces spéciales investissent les valeurs sportives à leur manière, loin des sirènes médiatiques du sport de haut niveau. 

Les tests d’entrée, acmé physique

Avant même leur intégration, il leur est demandé un niveau physique hors du commun. Bien que le contenu exact des tests ne soient jamais divulgués, leur teneur ne fait pas de secret. Il faut être fort. Endurant. Rapide. Bon nageur, bon combattant, bon grimpeur. "C’est la première étape, ils savent que pour y arriver il leur faudra être bon partout, explique David Cerquiera, préparateur physique co-auteur du livre L'entraînement des forces spéciales. Le but pour moi quand ils me sollicitent, c’est de gommer leurs faiblesses". Il n’y a pas tant d’informations disponibles sur le contenu des tests, à peine des indications générales. Chaque année, des épreuves se rajoutent, d’autres sont enlevées. "Je me base sur les retours des anciens que j’ai coachés et qui l’ont eu pour construire mes cours", précise David Cerquiera. 

Les gendarmes doivent régulièrement travailler leurs compétences en escalade.
Les gendarmes doivent régulièrement travailler leurs compétences en escalade. © AFP

Les aspirants GIGN s’engagent alors dans des mois de préparation intensive. Tractions, pompes, burpees, mais aussi natation, boxe, escalade, dépendant des profils. "Par exemple, s’il y en a un qui est très endurant, bon sprinteur, bon nageur, mais qui a l’appréhension du vide, ça va être compliqué, explique David Cerquiera. Alors je lui conseille d’aller dans un club d’escalade, de commencer à bosser à 3, 4 mètres du sol, et d’y aller progressivement". Comme pour un examen, ce sont des cases à cocher, sur lesquelles on n’est même pas sûr de tomber le jour J, mais qu’il faut avoir maîtrisé pour augmenter ses chances de réussite.

En sport, cela donne, pour ceux qui sont véritablement prêts, des monstres physiques. "Ma routine, c’était d’aller à la piscine le matin, pendant trois heures, d’aller au travail, puis d’aller à la salle, pour faire soit de la muscu, soit de la boxe, soit des exercices au sol, raconte Yohan, désormais opérationnel du RAID. Ou parfois les trois. J’ai perdu 8 kilos sur 4 mois, alors que j’étais déjà en très bonne forme physique. Je suis opérationnel depuis 3 ans maintenant, mais je n’ai jamais été aussi affûté qu’au moment des tests". 

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Pour certains, avec la perspective d’intégrer les rangs d’une élite que l’on a longtemps fantasmée, le travail tourne à l’obsession. "Ça m’est arrivé de faire six entraînements sur une journée, se souvient Julien, aujourd’hui opérationnel GIGN. J’en étais arrivé à un point où, dès que j’avais vingt minutes devant moi, je m’entraînais. Pour rentabiliser tout le temps qui me séparait des tests. C’était dur pour mes proches, ma copine avait du mal à comprendre. C’en était presque maladif". 

Julien était à l’époque sous-officier dans la gendarmerie. C’était son indéfectible besoin de faire travailler son corps, de parvenir à un haut niveau de condition physique, qui l’avait amené à tenter les tests. "J’avais rencontré des membres du GIGN un peu par hasard. L’un d’eux m’avait regardé et m’avait dit : "tu as un bon physique, mais tu ne trouves pas que ce serait mieux si ça t'était utile ?"  J’y réfléchissais déjà, mais à partir de là je me suis dit que je devais tenter le coup" Passer les tests fut pour Julien autant un défi physique que mental. 

La « rusticité », ce que les sportifs de haut niveau « n’ont pas » 

C’est au cours de cette préparation que se révèle le potentiel sportif des candidats, "sportif" étant entendu dans le sens particulier des forces spéciales. "J’ai été des deux côtés, assure David Cerquiera qui fut aussi préparateur au physique au sein du club de Dijon en deuxième division de rugby (Pro D2). Les candidats aux forces spéciales, ceux qui sont faits pour ça en tout cas, ne  refusent rien. C’est des gens qui vont pas rechigner. On leur donne un programme et ils le font. Ils savent qu’ils doivent souffrir. Alors que chez les sportifs de haut niveau, il y a, chez certains, l’amour du jeu ou de la technique qui surpasse parfois le travail physique. Parfois, on préférera aller shooter dans un ballon ou dribbler que de faire son boulot physique".  

"Ils doivent être prêts à dormir des jours dans une forêt (...) et performer après"


Olivier Maurelli, aujourd’hui préparateur physique de l’équipe de France de handball, a été pendant trois ans intervenant régulier auprès des opérationnels du GIGN. Il se souvient : "C’étaient des mecs ultra endurants, et surtout, ils avaient compris à quel point leur condition physique est importante. C’est le cas pour la plupart des sportifs aussi, mais eux en ont conscience tout seuls, ils sont autonomes, n’ont pas un staff entier de préparateurs physiques derrière eux".


Mais cela va bien au-delà de l’attitude selon David Cerquiera. L’athlète GIGN se différencierait de l’athlète de haut niveau sur un point : la rusticité. Dans le Larousse, la rusticité, c’est cette qualité de "ne pas nécessiter trop de soin, d’attention". C’est aussi, en quelque sorte, ce qu’entend David : "Ils doivent être prêts à dormir des jours dans une forêt, sous la pluie, à même le sol, et quand même performer après. Il faut une condition physique et mentale particulière pour ça." Pour Julien, le sportif rustique se doit, en plus de pouvoir être performant dans un environnement hostile, être capable de s’adapter aux imprévus. "Parfois on rate des sessions d’entrainement, on est en retard sur un programme, on passe des jours sans pratiquer, et on doit quand même être performant sur le terrain".

Yohan, opérationnel du RAID, dit avoir une session de tir obligatoire par semaine.
Yohan, opérationnel du RAID, dit avoir une session de tir obligatoire par semaine. © AFP

Les forces spéciales n’ont pas le cadre d’entraînement des sportifs professionnels : pas de physio, pas de sessions programmées, même pas de coach sportif désigné. Ils sont en charge de leur propre entretien physique, une fois opérationnels. Mais ce n’est pas par manque de moyen : leur stade à eux, c’est le chaos, l’inattendu, l’inconfortable ; et ils doivent s’y préparer. "Quand je suis avec des sportifs professionnels, je les mets dans un confort de travail pour qu’ils performent le mieux possible, explique Olivier Maurelli. On fait tout pour leur éviter des blessures, donc on ne les pousse surtout pas dans leurs retranchements. Avec les forces spéciales, c’est l’inverse. Un membre du GIGN m’avait dit une fois que le principe pour eux, c’était la sélection naturelle. On les met dans un état proche de leur limite, et ceux qui pètent, c’est fini pour eux. Ceux qui restent deviennent opérationnels".

Il y a en réalité une toute autre conception du sport chez les forces spéciales ; conception qui ne trouve son expression la plus complète qu’une fois opérationnels. 

Être un bon sportif chez les forces spéciales, c’est "être capable de franchir"

Après un an et demi de formation, en ce qui concerne le GIGN, les agents entrent enfin en fonction. Tous leurs acquis, aussi bien physiques que mentaux, trouvent alors leur traduction sur le terrain, dans des missions censées "offrir aux autorités gouvernementales des capacités solides d'expertise et d'intervention à la hauteur des menaces actuelles et futures". Concrètement que ce soit pour combattre le terrorisme, le grand banditisme, ou désamorcer une prise d’otages, les opérationnels vont mobiliser une batterie de compétences physiques.

"Ce qui fait la différence entre un opérationnel des forces spéciales et un sportif de haut niveau, c’est la résistance à tous les types d’efforts, explique Olivier Maurelli. Si j’entraîne un rugbyman par exemple, je vais peut-être le faire monter jusqu’à 230 kilos d’haltères en squat, pour lui muscler le bas du corps le plus possible. Pas l’opérationnel. Ils ne doivent pas être trop musclé, en fait ils ne doivent pas exceller dans un domaine, ils doivent être bons partout". Pour David Cerquiera, "il n’y a pas photo, les opérationnels des forces spéciales sont les sportifs les plus complets qui soient". Cette polyvalence est avant tout un requis pour l’immense champ d’intervention des forces spéciales, qui peuvent aussi bien aller en mission dans une eau glaciale qu’au milieu d’une forêt tropicale. 

Pour eux, le sport est avant tout l’outil qui doit leur permettre de ne jamais flancher au pire des moments, quel que soit l'environnement. "Ce qu’on nous demande, c’est d’être lucide au moment de prendre des décisions cruciales. Quand tu dois parcourir 10 kilomètres en forêt, faire 200 kilomètres en voiture ou en hélicoptère, nager, ramper, avant d’arriver sur le lieu de la mission, il faut absolument être lucide à ce moment-là. Ne pas arriver épuisé. Être capable de braver des obstacles. De franchir. Pour réussir la mission. Le sport est un moyen pour nous, pas une fin" conclut Julien. 

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