Dopage : Grigory Rodchenkov, l'homme qui a fait tomber la Russie

Publié le , modifié le

Auteur·e : Hugo Monier
Grigory Rodchenkov, ancien directeur des centres antidopage de Moscou et Sotchi
Grigory Rodchenkov (à gauche), ancien directeur du centre antidopage de Moscou et Sotchi | Netflix

Retrouvez l’offre
france tv sport sur

Ancien directeur des laboratoires antidopage de Moscou et Sotchi, Grigory Rodchenkov vit aux Etats-Unis depuis 2015 et fait un grand déballage sur la politique de dopage d'état de la Russie lors des Jeux olympiques 2014 à Sotchi.

Il est l'homme qui a fait s'effondrer le château de cartes si cher à Vladimir Poutine. Grigory Rodchenkov, ancien patron du centre de l’antidopage à Moscou et du laboratoire de Sotchi lors des Jeux olympiques d’hiver 2014, a été un témoin-clé de l’enquête sur le dopage d’état organisé par la Russie et qui lui a valu une exclusion des compétitions internationales. Il raconte son histoire, et celle du dopage russe, dans un livre paru jeudi : The Rodchenkov Affair: How I Brought Down Putin’s Secret Doping Empire (L’affaire Rodchenkov : comment j’ai fait tomber l’empire du dopage secret de Poutine).

De dopé à dopeur

Avant d’être le dopeur en chef de la Russie pendant une décennie, Rodchenkov a été un athlète. Et un dopé. Sa mère, médecin à l’hôpital du Kremlin, administre au jeune coureur de fond ses premières piqûres de stéroïdes, à 22 ans. Etudiant en chimie, il se spécialise rapidement dans les produits dopants. "C'était comme préparer un bortsch : tout le monde pouvait mélanger les ingrédients, mais seuls les cuisiniers expérimentés faisaient les meilleures soupes", explique-t-il dans un extrait de son livre traduit par L’Equipe.

à voir aussi "Nous sommes dans une nouvelle guerre froide sportive" : quand l'antidopage devient le théâtre des tensions entre Américains et Russes "Nous sommes dans une nouvelle guerre froide sportive" : quand l'antidopage devient le théâtre des tensions entre Américains et Russes

Il commence alors un business de revente de médicaments, puis rejoint le laboratoire antidopage de Moscou en 1985. Il participe activement à la politique de dopage en place en URSS, qu’il évoque dans son autobiographie. Il en prend la direction en 2005, alors que le centre de Moscou est l’antenne russe de l’Agence mondiale antidopage (AMA). Il connaît un premier couac en 2011, lorsqu’il est arrêté par la police russe pour détention et vente de produits dopants. Rodchenkov est finalement relâché mais sa sœur, Marina Rodchenkova, est condamnée. Rodchenkov explique sa non-condamnation par l’intervention du gouvernement russe, qui a déjà à l’esprit de faire des Jeux Olympiques de Sotchi une réussite pour le pays. Et compte sur lui pour mener une des opérations de dopage les plus ambitieuses.

Le coup du siècle à Sotchi

On pourrait lire de la fierté dans les mots de Rodchenkov au moment d’évoquer Sotchi, sa relation avec l’agent du FSB, la police secrète russe, Evgeny Blokhin et le cocktail "Duchessemethenolone, trenbolone et oxandrolone, qu’il mixe lui-même avec du whisky ("du Chivas Regal") dans sa cuisine. Fierté d’avoir trompé l’agence mondiale antidopage, aussi, dont il critique l’incompétence, voire la complaisance, à plusieurs reprises.

Avec la collaboration du FSB, dont le QG de Sotchi est accolé au laboratoire antidopage, il trafique pendant la nuit les flacons, réputés inviolables, des athlètes dopés. Le secret de ce tour de force, il ne le connaît pas, citant "les magiciens" du FSB. L’opération est un succès et la Russie remporte 29 médailles olympiques, dont 11 en or. En 2010, à Vancouver, ils n’avaient obtenu que trois titres olympiques, pour 15 médailles.

Les Stepanov et l'AMA le mettent dos au mur

Rodchenkov n’a "aucun regret", a "fait ce qu’il avait à faire", parle de son cocktail Duchesse comme un VRP parlerait de son meilleur produit ("Alexander Tretyakov n’était que le premier client satisfait du Duchess" écrit-t-il à propos du champion olympique de skeleton). Mais il ne savoure pas longtemps. Déjà pointé du doigt avant les Jeux, les enquêtes se multiplient après Sotchi. Les révélations des athlètes russes Ioulia et Vitaly Stepanov à l’ARD en 2014, les véritables lanceurs d’alerte de cette histoire, resserrent l’étau. En novembre 2015, un rapport d’enquête met en avant la destruction de 1 417 échantillons avant une visite de l’AMA et désigne Rodchenkov. Il l’accuse également d’avoir réclamé des compensations financières à des athlètes pour cacher leurs tests positifs.

Au même moment, Grigory Rodchenkov est en contact avec Bryan Fogel. Le réalisateur américain est venu à la rencontre du docteur russe avec un drôle de projet, sans une seconde penser à Sotchi. Pour le documentaire Icare, il veut se doper et tenter de remporter la Haute Route, une course amateur dans les Alpes. La rencontre entre les deux hommes prend une toute autre tournure. Dos au mur après la première enquête de l’AMA, Rodchenkov prend peur et organise sa fuite pour les Etats-Unis avec Fogel. Il craint une mystérieuse disparition comme celle de son ancien collègue Nikita Kamaev, retrouvé mort peu après le départ de Rodchenkov.

Rodchenkov passe aux aveux

Sur place, il déballe tout. D’abord devant la caméra de Bryan Fogel, ce qui lui vaudra un Oscar du meilleur documentaire en 2017, puis à la justice américaine, à l’AMA et au comité olympique international. Il fournit une masse de documents (emails, tableurs, disques durs, etc) qui serviront de base au rapport McLaren. Ce dernier confirmera en 2016 les dires de Rodchenkov et entraînera l’exclusion d’une centaine d’athlètes russes des Jeux de Rio, puis l’exclusion complète de la Russie de nombreuses compétitions en internationales. En 2019, cette suspension est confirmée pour quatre ans.

Gregory Rodchenkov, plus par peur que par héroïsme, aura joué un rôle décisif. A 61 ans, il vit désormais sous une nouvelle identité aux Etats-Unis, dans le programme de protection des témoins. Il livre sa vérité dans son autobiographie. La plupart des informations, distillées le week-end dernier dans The Mail on Sunday, sont invérifiables mais assurent une belle promotion. Le sprinteur canadien Ben Johnson, dont le test positif à Séoul aux JO de 1988 a marqué l’histoire des Jeux, aurait été contrôlé et couvert dès les Goodwill Games de 1986 à Moscou. Le boycott des Jeux de Los Angeles en 1984 ne serait pas politique, mais suite au refus des Américains de laisser les Soviétiques installer un bateau-laboratoire au large de la Californie, indispensable pour échapper aux nouvelles techniques de détection. Seul lui, et quelques personnes haut placées, peuvent déceler le vrai du faux.

à voir aussi Dopage: l'AMA répond point par point aux critiques des Etats-Unis Dopage: l'AMA répond point par point aux critiques des Etats-Unis

Omnisport