Déconfinement : Les athlètes handisports déficients visuels à l'arrêt en raison des mesures barrières incompatibles avec leur besoin de guide

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Auteur·e : Apolline Merle
Timothée Adolphe
Le Français Timothée Adolphe (d.) lors de la finale du 100m T11 masculin lors des Championnats du monde d'athlétisme handisport, à Dubaï, le 13 novembre 2019. | Karim Sahib/AFP

Alors que la grande majorité des sportifs de haut niveau peuvent reprendre leurs entraînements, tout en respectant des consignes strictes afin de limiter la propagation du Covid-19, les athlètes handisports atteints de déficience visuelle, et qui sont accompagnés d’un guide, sont toujours à l’arrêt. Même s’ils comprennent ces mesures, ils regrettent qu’aucune solution n’ait été trouvée pour leur permettre de reprendre leur entraînement.

La date du 11 mai n’a pas changé grand chose pour les athlètes handisports atteints de déficience visuelle. Car si l’accès aux infrastructures est encore limité, c’est surtout l’interdiction d’être accompagné d’un guide ou d’un pilote qui rend leur reprise impossible. En effet, dans le Plan de déconfinement fédéral handisport, valable jusqu’au 2 juin, la fédération française de handisport considère que "dans le cadre de l’activité sportive, la proximité immédiate, directe et continue entre le pilote ou guide, et le sportif, ne permet pas de respecter les mesures de prévention et de sécurité face au risque de transmission du covid-19. Les risques d’aérosolisation et donc de contamination étant significativement augmentés durant l’effort physique, la Fédération est défavorable à une pratique guidée dans le cadre actuel et jusqu’au terme de la phase 1 du déconfinement, envisagée le 2 juin", indique le document officiel. "C’est comme si le confinement se poursuivait du point de vue sportif", témoigne le sprinteur Timothée Adolphe

"On se sent forcément stigmatisé et catégorisé par rapport aux autres athlètes handisport"

Alors pour le quintuple champion d'Europe et recordman d’Europe du 100 et 200m, cette interdiction passe mal. "En athlétisme, on voit tout le monde reprendre progressivement, même les athlètes handisport. Tout le monde reprend sauf les athlètes déficients visuels. On se sent forcément stigmatisé et catégorisé par rapport aux autres athlètes handisport. On comprend les raisons, mais cela reste malgré tout très frustrant", confie Timothée Adolphe
 

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Inégalités sur le plan mondial

Cette frustration a été également ressentie par Raphaël Beaugillet, coureur cycliste malvoyant. Mais le multi-médaillé (14 fois) aux championnats de France sur piste, qui a été obligé de maintenir ses méthodes d’entraînement de confinement au-delà le 11 mai, a fini par craquer. "Lundi, exceptionnellement, j’ai fait une sortie sur route avec mon pilote. Nous faisons très attention. En plus des gants de vélo classiques, nous avons interdit entre nous les crachats en roulant, qui arrivent parfois pendant l'effort", explique-t-il. "Je comprends tout à fait cette réglementation par rapport aux gestes barrières. Mais simplement, je ne comprends pas pourquoi, nous, on ne pourrait pas reprendre alors qu'on voit des gens dans les magasins sans les mesures de distanciation ? Ce n’est pas très compréhensible", justifie l’athlète. 

Si tous ont conscience que ces mesures ont été mises place aussi pour leur sécurité et celle des autres, Timothée Adolphe craint que des inégalités se creusent au niveau des préparations des athlètes. "Tout le monde commence à s’entraîner de nouveau, donc à un moment, il y aura une forme d'inégalité parce que, au niveau mondial, certains peuvent reprendre. J’espère vraiment que cette interdiction ne va pas trop durer", indique-t-il.  Un sentiment que partage Trésor Makunda, sprinteur handisport : "Cette question va se poser étant donné que chaque pays a sa propre politique de reprise. Cela peut vraiment être un problème, car dans le haut niveau, les compétitions se jouent aux détails et il s'agit d'un détail important."

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Le regret de ne pas avoir eu accès à des tests

Impatient de pouvoir reprendre, le quadruple médaillé paralympique lors des Jeux d'Athènes (2004), de Pékin (2008) et de Londres (2012) a toutefois bien conscience de la complexité de la situation que nous sommes en train de vivre. "La distanciation physique est le moyen que nous avons trouvé pour sortir de cette crise. Ce n’est pas contre nous, c’est aussi pour nous protéger. Dans notre cas, quand nous courons c'est avec un guide, on est collés à lui donc quelle autre solution pouvait prendre la fédération ?", interroge Trésor Makunda.

Pour autant, il regrette que "dans une petite structure comme la fédération handisport, il n’y ait pas eu de tests covid pour permettre aux athlètes et à leurs guides de reprendre les entraînements ensemble. C’est une idée parmi d’autres, mais on aurait pu trouver un moyen qui nous permette de s’entraîner de nouveau ensemble"Lucas Mathonat, guide de Trésor Makunda depuis l’automne 2019, tranche : "Cette décision est justifiée, mais dans la mesure où ça concerne les sportifs de haut niveau, ça ne l'est plus. Il y a des dérogations pour les sportifs de haut niveau pour avoir accès à des infrastructures. En tant que sportif de haut niveau, je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas s’entraîner."

Alors, en attendant d’avoir de nouvelles informations et de pouvoir retrouver son guide aux entraînements, Trésor Makunda poursuit lui aussi sa routine mise en place pendant le confinement et a prévu avec son coach de retourner à l’Insep la semaine prochaine. "On attend encore la réponse de l'Insep pour savoir quand on pourra s’entraîner, car il n'y a pas encore de plage horaire définie pour les athlètes handisports."

Tresor Makunda (d.) avec un de ses guides aux Jeux paralympiques de Pékin 2008.
Tresor Makunda (d.) avec un de ses guides aux Jeux paralympiques de Pékin 2008. © MARK RALSTON / AFP

Bricolage et système D

Dans le cas où l’interdiction de s’entraîner avec ses guides serait prolongée, Trésor Makunda et son coach ont déjà réfléchi à des alternatives de guidage sans contact. "J'ai des amis en Nouvelle-Calédonie qui ont imaginé des solutions comme celle d’installer un bâton de un mètre entre le guide et l'athlète. Avec cette méthode, on prend trois couloirs, rit-il. Il ne faut pas être nombreux sur la piste mais c'est une solution envisageable. Je réfléchis aussi pour travailler sur vélo, où mon guide serait à côté de moi à la bonne distance, et me guiderait par la voix. Pour le moment, on bricole." 

Une solution temporaire qui permettrait de palier à l'absence de contacts. "Le guidage par la voix est possible mais on ne pourrait pas aller sur de grandes vitesses. Si sur l'entraînement physique, on peut être loin l'un de l’autre, sur la technique en revanche, on a besoin de courir ensemble pour avoir des repères. Et actuellement, on ne les a pas",  souligne Lucas Mathonat. 

La place de l'handisport remise en cause ?

Par cette interdiction de la Fédération française de handisport (FFH), c’est aussi plus largement la place du handisport qui est remise en cause, comme l’explique Lucas Mathonat. "J’ai l’impression que, oui, le handisport est mis de côté. On n'y fait moins attention en fait." Un manque de considération que regrette aussi Timothée Adolphe. "On nous dit qu'il y aura peut-être des championnats de France et des interclubs. Mais, il y a une mauvaise communication et on se retrouve avec des interclubs placés le même week-end que le championnat de France élite valide. Je ne pourrais donc pas y aller car mes guides y seront. On se sent stigmatisé par rapport aux règles, mais on aussi ressent peu de considération par rapport à notre besoin de guide. Et les guides aussi, selon moi, sont peu considérés par rapport à leurs deux projets."

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