Déconfinement : Les athlètes handisport déficients visuels toujours privés de leur guide

Publié le , modifié le

Auteur·e : Apolline Merle
Trésor Makunda
Le sprinteur français Tresor Makunda, aux Jeux paralympiques de Pékin 2008, le 15 septembre 2008. | MARK RALSTON / AFP

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Depuis quelques semaines, le déconfinement se poursuit en France et petit à petit les mesures sanitaires se desserrent, tout en conservant une vigilance. Si les athlètes de haut niveau retrouvent peu à peu leurs conditions normales de préparation, les athlètes déficients visuels ne peuvent, eux, toujours pas retrouver leur guide à l’entraînement.

Il y a quinze jours, alors que nous étions encore en phase 1 du déconfinement, nous avions donné la parole aux athlètes handisport, atteints de déficience visuelle, qui ne pouvaient pas reprendre leurs entraînements avec leurs guides, pourtant essentiels à leur pratique. Deux semaines plus tard, et une nouvelle phase du déconfinement enclenchée, la situation est toujours identique.

Christian Février, directeur technique national (DTN) de la Fédération française de handisport, a d’ailleurs bien conscience que cette mesure ne met pas sur un pied d’égalité tous les athlètes. "La doctrine fédérale, c’est le respect des mesures sanitaires et la protection de nos licenciés. On est conscient que cela a un effet discriminatoire pour les athlètes déficients visuels, mais on ne veut pas prendre de risque en exposant les athlètes qui seraient amenés à être le plus souvent en contact avec des tierces personnes dans le cadre de leur activité. Il faut avoir en tête que le handisport est une pratique qui fait appel à beaucoup d’accompagnateurs." "Nous somme tous frustrés", confie encore le DTN. "Je n'ai qu'une hâte, c’est qu’on nous dise qu'on puisse repartir comme avant."

En effet, la Fédération française de handisport n’autorise toujours pas la reprise des entraînements avec les pilotes et les guides pour les athlètes déficients visuels. Dans le guide de la phase 2 du déconfinement publié par la FFH le 2 juin, cette dernière n’interdit pas clairement l’accompagnement d’un guide ou d’un pilote mais le déconseille vivement. "Les mesures de distanciation physique de 5m en marche rapide et 10m en course à 14km/h applicables dans la phase 2, ne peuvent être respectées dans le cadre des pratiques guidées ou pilotées. Dans le cadre de l’activité sportive organisée au sein de ses structures, et suivant les recommandations sanitaires gouvernementales, la fédération n’est pas favorable aux pratiques sportives, guidées et pilotées durant la phase 2 du déconfinement, jusqu’au 22 juin", écrit-elle.

"On n'a pas vraiment l'accord d’être accompagné d’un guide, même si ce n’est pas totalement interdit non plus"

Avant de poursuivre : "Les pratiques guidées et pilotées ne permettent pas le respect de la distanciation physique minimale, exigée entre deux personnes." Une feuille de route qui peut donc laisser les athlètes dans le doute. "On n'a pas vraiment l'accord d’être accompagné d’un guide, même si ce n’est pas totalement interdit non plus", commente Tresor Makunda. Pour le moment donc, le sprinteur, quadruple médaillé paralympique lors des Jeux d'Athènes (2004), de Pékin (2008) et de Londres (2012) a repris l’entraînement la semaine dernière à l’Insep, sans guide. "J’ai repris le footing et j’ai surtout retrouvé le contact avec la piste. J’ai repris comme si on était en début de saison." En attendant, Tresor Makunda et son coach ont trouvé des parades pour s’entraîner sans guide. "Pour les footings, mon coach me guide à la voix. On court côte à côte avec deux couloirs d’écart."

Trésor Makunda, lors de sa reprise d'entraînement, à l'Insep.
Trésor Makunda, lors de sa reprise d'entraînement, à l'Insep. © Trésor Makunda

Le guidage à la voix, utile mais limité

Le guidage à la voix n’est pas nouveau pour les athlètes déficients visuels. En effet, en début de saison, les athlètes ne retrouvent pas dans l’immédiat leurs guides. "D'abord, eux s'entraînent de leur côté. Ensuite, notre coach a aussi besoin de nous voir individuellement, sans nos guides, pour qu'on puisse sentir les choses seul, et éventuellement se corriger, pour ensuite remettre en application notre travail avec le guide", explique Tresor Makunda

Mais le guidage à la voix, s’il permet de palier temporairement à l’absence du contact avec le guide, a toutefois ses limites. "C'est moins confortable que de courir guidé et on peut faire moins d’exercices. Par ailleurs, quand on veut travailler l’intensité ou la vitesse, notamment dans des virages complexes, le guidage à la voix atteint ses limites", précise encore Tresor Makunda. "Tout dépend de la cécité de chacun. Moi je peux courir avec une personne à 1 mètre à côté de moi. Mais pour une personne aveugle, l'entraînement sans le contact du guide est très limité. Pour les coureurs, notamment pour le sprint, les aspects techniques se pratiquent avec le contact de l’autre", ajoute Raphaël Beaugillet, coureur cycliste malvoyant et multi-médaillé (14 fois) aux championnats de France sur piste.

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S'adapter comme on peut 

Le travail et la course à deux mis de côté, il faut donc trouver des parades pour pouvoir s'entraîner. Et pour le DTN de la fédération, Christian Février, les coachs et les athlètes doivent se réinventer. "C’est le lot de tous les entraîneurs, qu'on soit en confinement ou après une blessure par exemple. Un sportif qui est blessé sur un membre supérieur, non ou mal voyant, doit travailler avec le guide et l’entraîneur de manière différente. Ainsi, il faut aujourd’hui travailler sur d'autres points d'entraînement que le guidage pur."

Si chaque athlète a du s’adapter à la situation, Sylvain Bova et Germain Haewegene, deux amis de Tresor Makunda qui font partie de l’équipe de France, ont réussi à contourner l’interdiction. "Ils ont mis en place un bon système. Ils ont imaginé des solutions comme celle d’installer un bâton d’un mètre entre le guide et l’athlète, raconte Tresor Makunda. Si le coach avait besoin que l'on travaille avec les guides, je pense qu'on aurait mis en place cet outil. Cette méthode permet d’avoir une distanciation, et le bâton rigide permet de bien guider et de sentir où on va."

Sylvain Bova (à g.) est guidé par Germain Haewegene. Les deux athlètes, membres de l’équipe de France, sont en Nouvelle Calédonie et se préparent pour se qualifier pour les JO.
Sylvain Bova (à g.) est guidé par Germain Haewegene. Les deux athlètes, membres de l’équipe de France, sont en Nouvelle Calédonie et se préparent pour se qualifier pour les JO. © Sylvain Bova/Germain Haewegene

Lassitude d'une longue attente

Si le système D est l’outil de certain, pour d’autres c’est la lassitude qui a pris le dessus. Raphael Beaugillet avait déjà effectué sa première sortie sur route avec son pilote fin mai. Actuellement blessé, le multi-médaillé aux championnats de France de cyclisme sur piste, est à l’arrêt mais il n’aurait pas hésité à repartir à l’entraînement avec son guide sans cette blessure. "J’aurais eu des sorties à faire, je les aurais faites, tout en faisant attention. Si mon pilote ou moi avions eu des symptômes, on n'y serait pas allé." Une liberté assumée qu’il n’est pas le seul à prendre selon lui. "Je ne parle pas pour les autres athlètes qui font du paracyclisme, mais je sais, via les réseaux sociaux, que beaucoup sont repartis en tandem".

Plus que les consignes fédérales, il s’agit avant pour Raphael Beaugillet d’une question de responsabilité. "Chacun doit être responsable. S’il y a le moindre doute, on ne doit pas s’entraîner avec son guide. A l’inverse, si on n'a pas eu de symptômes, je pense que la fédération devrait permettre de pouvoir reprendre avec ses guides." 

Un geste qui n'est pour le moment plus possible. Cette photo montre les mains de Tresor Makunda (à d.) et du guide Antoine Laneyrie (à g.) avant le départ de la finale du 400m T11 masculin lors des Jeux paralympiques de Londres 2012.
Un geste qui n'est pour le moment plus possible. Cette photo montre les mains de Tresor Makunda (à d.) et du guide Antoine Laneyrie (à g.) avant le départ de la finale du 400m T11 masculin lors des Jeux paralympiques de Londres 2012. © GLYN KIRK / AFP

"Les tests n’ont de valeur qu’au moment où vous les faites et vous donne un résultat à un moment donné"

Si les athlètes acceptent la décision de la fédération, certains auraient aimé que les tests soient plus largement utilisés pour les athlètes de haut niveau. D’ailleurs, lors de la première phase du déconfinement, Tresor Makunda regrettait de ne pas avoir eu accès aux tests, un moyen qui aurait pu permettre aux athlètes et à leurs guides de reprendre les entraînements ensemble. Mais la question des tests n’est pas une solution satisfaisante pour la Fédération. "Les tests n’ont de valeur qu’au moment où vous les faites et vous donne un résultat à un moment donné. Pour que ce soit efficace, il faudrait tester en permanence", indique Christian Février, DTN de la fédération. 

Quoi qu’il en soi, début juin et sur demande de la FFH, Tresor Makunda et ses guides ont été testés. Tous ont été négatifs. "Ainsi, dès qu'on pourra, nous reprendrons. Je n'ai aucune inquiétude à courir avec eux. Ce test permet qu’on soit sur une base où nous savons que nous ne sommes pas contaminés au moment où nous avons été testés. On sera peut-être contaminé le lendemain, nous n’avons aucune certitude, mais on fera le nécessaire pour ne pas attraper le virus." A présent, Tresor Makunda, n’espère qu’une chose, avoir enfin l’autorisation le 22 juin de pouvoir s’entraîner de nouveau avec un guide, et ainsi ne pas prendre de retard sur la reprise. Et le sprinteur est plutôt confiant quant à cette autorisation. "Dans deux semaines maximum, on pourra recourir avec notre guide. Comme les sports de contact, nous aurons l’autorisation."

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