David Douillet : "Organiser le Tour de France dans ces conditions, c'est une folie"

Publié le , modifié le

Auteur·e : Laurent Luyat
David Douillet
David Douillet (en 2017) | AFP

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Double champion olympique de judo et ancien ministre des Sports, David Douillet explique la manière dont il vit ce confinement. Titré aux Jeux d'Atlanta et de Sydney, il évoque également son ressenti en tant qu'ancien athlète et se met à la place d'un Teddy Riner, contraint d'attendre un an de plus pour disputer les JO. Sans concession, cet amoureux du cyclisme assure qu'organiser le Tour de France cet été serait de la "folie".

David, comment se passe ce confinement ?
David Douillet :
"J’essaie surtout de positiver. A aucun moment, je me dis que je subis quelque chose. On sait que c’est long, ça ne sert à rien de le ressasser. J’ai convaincu toute la famille, surtout les enfants. On est cinq à la maison et j’ai trois « louloutes » qui forcément s’impatientent au fil des jours. Notre cri de guerre, c’est : « Chaque jour, vous sauvez des vies en restant à la maison ». A partir du moment où tu as mis cela comme ambiance, comme cadre général, ça se passe beaucoup mieux."

C’est l’état d’esprit de l’ancien champion de judo ?
DD : "
Exactement. Quand tu es un athlète de haut niveau, tout va bien dans ton quotidien. Tout est carré, projeté, tes entraîneurs s’occupent de toi à heures fixes, ta vie est réglée comme une horloge. Le jour où tu te blesses, tout s’arrête, c’est le trou noir. Il n’y a plus rien, plus d’échéance et tu es rempli de doutes en attendant la guérison. L’état d’esprit que tu dois alors mettre en place pour supporter cela, c’est de ne rien faire pour ne pas aggraver la blessure. C’est la même chose aujourd’hui. Les athlètes qui se disent : « Merde, on est confinés peut-être jusqu’à mi-mai », je leur réponds qu’on s’en fiche. Prenez votre temps, ne bougez pas sinon vous allez perdre du temps à la reprise.  Je sais ce que c’est que d’être stoppé net dans la vie professionnelle, quand tes projets s’arrêtent du jour au lendemain. C’est là qu’il faut réfléchir à ce qu’on met en place pour redémarrer le plus vite possible à la reprise."

Comment auriez-vous vécu cette période dans la peau d’un Teddy Riner aujourd’hui ?
DD :
"Je me serais dit : « J’ai un an de plus pour préparer mes Jeux et je vais mettre cette année supplémentaire à profit ». Il a pris une petite gifle pour mille raisons au Tournoi de Paris et aujourd’hui ça lui laisse encore plus de temps pour être prêt. Il lui faut surtout gérer l’impatience. Un compétiteur est toujours impatient, cela fait partie de son ADN. À son niveau, on comprend les choses très vite donc on veut toujours sauter les étapes. La sagesse d’un compétiteur comme Teddy, à l’âge qu’il a, avec l’expérience qu’il a acquise, cela doit être déterminant pour freiner cette impatience. Quand on t’apporte ton plat favori puis qu’on te le retire en disant : « tu le mangeras dans un an », c’est terriblement frustrant. Pour supporter cette attente, il doit tout faire pour être le mieux possible dans un an."

David Douillet en or aux JO d'Atlanta en 1996
David Douillet en or aux JO d'Atlanta en 1996 © AFP

Pour vous aussi, ces Jeux olympiques devaient absolument être reportés ?
DD :
"Bien sûr. En dehors du risque sanitaire, seulement un quart des athlètes du monde entier y aurait peut-être participé. Cela aurait été des sous-Jeux comme à Moscou en 1980 ou à Los Angeles en 1984 avec le boycott des USA et de l’URSS. Les Jeux c’est avec la planète entière, la machine doit tourner à plein régime."

Quel est le regard de l’ancien ministre des sports (durant le quinquennat de Nicolas Sarkozy) sur cette situation ?
DD :
"Quand on dit à propos de cette crise pandémique : « Rien ne sera plus comme avant », il faut l’appliquer également au sport. Avant le coronavirus, on était déjà dans une phase critique, avec la réduction des subventions liées à la pratique du sport. L’état providence n’existe plus depuis de nombreuses années, les associations sportives sont mises à mal. Quand il y a moins d’argent dans les caisses de l’État, on tire sur la culture et le sport. Pour moi désormais, le financement du sport va devoir passer par les entreprises, surtout celles qui se nourrissent du milieu sportif. Ce sera un juste retour des choses et je ne vois pas d’autres solutions."

L’avenir proche pour le monde sportif vous fait-il peur ?
DD :
"Bon nombre de moniteurs, d’enseignants, d’éducateurs ne pourront peut-être plus être payés. Il y a 3,5 millions de bénévoles en France. Qu’est-ce qu’ils vont faire tous ces gens-là ? Des clubs dont la situation va être catastrophique risquent de mettre la clé sous la porte car ils ne pourront plus payer l’eau ou l’électricité. Des gamins à la rentrée ne pourront plus faire du hand, du basket, du judo. Ils ne vont pas acquérir les valeurs essentielles du sport, savoir que vivre en société passe par des projets communs. On risque de sacrifier toute une génération avec des jeunes en moins bonne santé qui vont moins bien réussir dans leur vie, à l’école. Ce seront des chômeurs en puissance qui coûteront de l’argent. Imaginez par exemple les enfants de famille monoparentale qui trouvent une seconde famille à travers le sport. Que va-t-il se passer pour eux ?  Pour moi, tout cela est aussi important que de relancer l’économie française. Les municipalités qui sont au plus près des associations vont avoir un rôle considérable à jouer. Elles doivent être extrêmement vigilantes sur la santé de leurs associations et doivent tirer la sonnette d’alarme auprès de l’État afin de créer une chaîne vertueuse à travers leurs entreprises. Quand une association meurt, il faut plusieurs années pour qu’elle remonte la pente, il y a une vraie inertie derrière."

Est-ce qu’il faut maintenir le Tour de France cette année ?
DD
: "Je comprends évidemment les enjeux financiers mais il y a trop de risques. Dieu sait pourtant si je suis un fan du Tour de France, je ne rate jamais une étape chaque été. Si nous avons suffisamment de moyens pour que tous les acteurs du Tour et le public puissent être testés -et tous négatifs, pourquoi pas mais comme c’est très peu probable, il ne faut pas le faire. On n’a pas de vaccin, on n’a rien, des gens meurent violemment. J’ai été ulcéré de voir qu’on a maintenu les élections municipales et d’entendre des gens soutenir cela, certains que je connais pourtant très bien, des copains de mon ancienne famille politique. Mais ils sont tombés sur la tête ! C’est monstrueux. Pour moi, c’était un crime contre l’humanité, je n’ai pas peur de le dire. Il faut vraiment être déconnecté de la vie des Français. T’as beau prévoir du gel, des stylos mais les gens se disent quand même bonjour avant d’entrer dans un bureau de vote, ils s’embrassent, se serrent la main. Quel exemple on leur a donné avec cette décision ! Et je parle d’hommes politiques de tout bord, tous ces fous furieux qui ont pris cette décision. Pour moi, organiser le Tour de France dans ces conditions-là, c’est du même niveau. Une folie."

Vous aimeriez être aux responsabilités aujourd’hui ?
DD :
"Servir son pays, c’est fantastique. Le président a raison, c’est une guerre. Et servir en temps de guerre, bien sûr que oui j’irai au combat."

Laurent Luyat LLuyat

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