Coronavirus - "Ça m'est déjà arrivé de prendre 8 kilos en une journée" : la peur de la prise de poids chez les athlètes confinés

Publié le , modifié le

Auteur·e : Guillaume Poisson
Des lutteurs lors des championnats d'Asie de 2010

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Quinze jours, peut-être quarante, voire plus : le confinement pourrait durer, et cette période charrie son lot d'angoisses chez les athlètes de haut niveau, à commencer par leur poids. Habituellement très encadrés par leur staff et leur structure, certains athlètes craignent que leur nouvel environnement de travail ne les incite à manger plus que de raison.

"Qu'est-ce que tu as ? Tu es malade ? Pourquoi tu ne manges pas ?" Le lutteur français Ilman Mukhtarov a beau l'expliquer à sa mère, celle-ci ne comprend pas. Pourquoi son fils, costaud comme il est, "gros mangeur" quand il était gamin, ne mange-t-il pas comme il faut ? "Je lui dis que je suis un athlète de haut niveau et que je ne peux pas manger normalement pourtant". Depuis le début du confinement, nombreux sont les athlètes à être rentrés chez leurs parents ou auprès de leur famille. Habitués à ne vivre avec eux que quelques jours, les proches prennent alors conscience (ou pas) des sacrifices quotidiens des athlètes : l'hygiène de vie doit être irréprochable. Pas de burger, pas de frites, pas de boisson sucrée. Les lutteurs, judokas et autres boxeurs ne doivent pas faire de trop gros écarts alimentaires, sous peine d'avoir de nombreux kilos à perdre à la fin du confinement.   

Restez chez vous...mais ne mangez pas trop ! 

Passer du jour au lendemain d'un cadre dessiné au millimètre près pour performer, à l'anarchie de la maison familiale ou au vide de l'appartement en solitaire : le défi est immense pour certains athlètes. "Ils ne sont plus dans leur environnement sportif habituel", analyse Lise Anhoury, psychologue à l'INSEP et spécialiste des questions de troubles alimentaires compulsifs (TAC). "En temps normal, tout est réglé à la minute près : du lever au coucher, entraînements, repas, compétition, détente. Chez eux,  il y a un tout autre rapport au temps à avoir, et ça, ça peut engendrer une crainte et une angoisse liées au poids". L'appel  du ventre peut alors rapidement se faire entendre. "Il n'y a rien à faire", assure Laura Schiel, championne du monde de para-taekwando. "C'est plus facile d'aller ouvrir le frigo et de grignoter que de se dire : 'je dois faire ma séance d'abdos'. L'après-midi, c'est le plus dur, car j'ai l'habitude de rentrer de 3 heures d'entraînement éreintée. Généralement je me repose ou je dors. Là, il n'y a rien..."

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Trop de temps pour penser, pas assez à suer. "C'est un gros, gros problème pour moi", confirme Ilman Mukhtarov. "Je prends rapidement du poids. Alors quand j'ai su qu'on serait en confinement, j'ai eu peur." Ilman est en catégorie -61 kilos. Aujourd'hui, il pèse 70 kilos. "Ma limite extrême c'est 71", précise-t-il. Et s'il passe à 75 ? "Je panique. Je me sens pas bien du tout. Et je fais tout pour perdre du poids rapidement. Je saute un repas. Je mets mon K-Way pour suer et perdre le plus vite possible les calories". 

Depuis les juniors, les lutteurs, comme les judokas ou les boxeurs, ont appris à exécrer la prise de poids. "95% des lutteurs que je connais ont un problème avec le poids", affirme le lutteur français. La période, propice aux relâchements, est clairement à risque. "Même si on maintient les séances à distance", explique Frédéric Roualen, préparateur physique de l'équipe de France de lutte, "la dépense énergétique journalière baisse, et c'est ça qu'il faut compenser en diminuant les apports caloriques" Cette inactivité nouvelle confère une importance plus grande encore qu'habituellement aux diététiciens. "J'ai envoyé un message à tous les athlètes au début du confinement pour leur dire que j'étais disponible à tout moment, pour conseils et écoute", indique Laurie-Anne Maquet, diététicienne de l'équipe de France de judo. "Il faut baisser les féculents, manger plus de légumes secs, de lentilles. Et surtout, éviter le grignotage et manger des fruits et légumes"

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 Il s'agit d'un régime classique de sportif de haut niveau. Pour la plupart, c'est une hygiène assimilée et maîtrisée ; et malgré le confinement, la prise de poids est appréhendée sereinement. "Je vais peut-être prendre un ou deux kilos au pire.. Mais ce n'est pas grave, je m'ajusterai, je fais ça naturellement. Et puis quand tu t'entraînes moins, tu as moins faim !" lâche, tout sourire, Madeleine Mongo, judokate française. La sérénité est la même chez Maé-Bérénice Maïté, patineuse artistique : "Quand on est sportive de haut-niveau, on est hyper-active, on trouve des moyens pour conserver la ligne et pour limiter les dégâts de la prise de poids". Certes. Mais l'équation est loin d'être si limpide pour tous. 

Stratégie Whatsapp et report des JO

D'autres athlètes, de par leur morphologie et/ou leur histoire personnelle, ont plus tendance à prendre du poids. "Il leur faut une routine", assure Lise Anhoury. "Un environnement structuré, qui va les garder dans une réalité sportive."

Il s'agit en fait de l'obsession des différents staffs et encadrants des Bleus depuis le début du confinement : entretenir une réalité sportive. C'est-à-dire multiplier, par tous les moyens possibles, les communications entre staff et athlètes. "C'est facile de maintenir le lien avec l'athlète par Whatsapp", assure Thomas Cerboneschi, le préparateur physique de l'équipe de France de lutte. "On a créé une conversation de groupe avec toute l'équipe, et dessus, on publie nos séances, nos conseils, on discute". Grâce à la messagerie, l'ambiance de groupe est virtuellement maintenue. "Le confinement aurait été beaucoup plus compliqué il y a 20 ans", conclut le préparateur physique. Un dispositif similaire existe au sein de l'équipe de judo. Et individuellement, Whatsapp peut servir de béquille virtuelle, comme le raconte Laura Schiel en para-taekwando : "Lise (sa psychologue, NDLR) m'envoie un message quasiment tous les jours pour demander si ça va. Dès que j'ai une pulsion, des envies de grignoter, je lui parle.  Et le fait de voir l'entraîneur tous les jours lors des visioconférences, ça m'aide vraiment à garder le cap"

"Quand j'ai appris le report des JO, j'ai tout laissé tomber" 

L'enjeu est donc bien de garder le cap. Mais de quel cap parle-t-on exactement ? Celui des Jeux Olympiques, pour la plupart d'entre eux. L'annonce du report de la compétition était redoutée. Et elle est arrivée, ce mardi. "C'était vraiment la grosse angoisse", témoigne Laura Schiel.  "D'ailleurs, quand je l'ai su, j'ai passé la journée angoissée, stressée. Et j'ai tendance à manger quand je suis contrariée. Pour l'instant ça va, je tiens le coup." Loris Frasca reconnaît de son côté que le coup a été rude. "Je devais aller faire mon sport quotidien, mais quand j'ai appris la nouvelle, j'ai tout laissé tomber. J'ai passé la journée à ne rien faire". Sans les JO en ligne de mire dans quatre mois, la discipline et l'hygiène de vie pourraient retomber comme un soufflet. Les jours qui suivent pourraient ainsi se révéler cruciaux, d'après la psychologue Lisa Anhoury :  "Il y aura forcément une baisse de tension chez tous les athlètes. C'est un évènement qu'ils préparent depuis des mois, voire des années. Il faudra que l'entraîneur fasse vite le point, fixe les prochaines étapes. La petite démotivation n'est pas inquiétante, tant qu'ils s'en remettent vite" 

L'ombre de la boulimie

Dans les moments de grande décompression, les athlètes des sports à catégorie de poids peuvent être sujets à de sérieuses crises de boulimie. Ilman Mukhtarov se souvient : "Avant, après les compétitions, ça m'arrivait de me lâcher complètement. Je mangeais, mangeais, mangeais, je ne m'arrêtais pas. Ca m'est arrivé de prendre 8 kilos en une journée ! Je me rendais limite malade ! Je ne sais pas ce que c'est... On a envie de se défouler sur la nourriture, c'est dans le cerveau, d'un coup, une envie incontrôlable de manger". Désormais, il pense être beaucoup plus en contrôle "avec l'expérience", même s'il "reste sur ses gardes" jusqu'à la fin du confinement. Le danger du rapport à la nourriture chez les athlètes ne fut que tardivement reconnu par l'Etat français. La loi relative à la santé des sportifs de 1999, et surtout l'arrêté qui l'a complété en 2006, rendent obligatoire un entretien de début de saison avec un nutritionniste et un psychologue. 

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