Centenaire du "Bloody Sunday" : le jour où un match de football gaélique s'est transformé en massacre

Publié le , modifié le

Auteur·e : Guillaume Poisson
Recueillement après massacre Croke Park
Des Irlandais qui se recueillent sur la pelouse où quatorze personnes ont été tuées lors du Bloody sunday (27 novembre 1920) | The Graphic

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Le 21 novembre 1920, il y a cent ans, quatorze personnes étaient tuées à Croke Park lors d'un match de bienfaisance entre Dublin et Tipperary, en football gaélique. Par sa violence réelle et symbolique, cet épisode a fait basculer la guerre d'indépendance irlandaise et marqué des générations entières d'Irlandais.

Alors que le match n’a commencé que depuis quelques minutes et que les 14 000 spectateurs de Croke Park, à Dublin, ce 21 novembre 1920, s’échauffent à peine les cordes vocales, quelques joueurs s’arrêtent. Ils lèvent la tête. Un avion aux couleurs britanniques survole le terrain. Des cris surgissent des tribunes et de l’extérieur du stade : “Les Tans arrivent”, “Les Tans arrivent”. Une dizaine d’hommes armés pénètre sur le terrain, l’œil furieux. Ils se mettent à tirer. Dans la foule, parmi les joueurs, n’importe où, n’importe comment. Spectateurs et joueurs se bousculent pour survivre. Au total, quatorze personnes perdent la vie ce jour-là, dont deux enfants de 10 et 11 ans. 65 autres sont blessées. Ce 21 novembre 1920 a été le premier Bloody Sunday de l’histoire, bien avant celui chanté par U2 des décennies plus tard. Il a eu lieu à Croke Park, l’un des hauts lieux du sport gaélique et donc, du nationalisme irlandais. Il a, par sa violence et sa barbarie, fait basculer la guerre d’indépendance d’Irlande. Mais comment en est-on arrivé à ce drame, en plein match de foot amical ? 

Les nationalistes irlandais avaient frappé avant

Le même jour, aux alentours de 8h30, dans la banlieue Sud de Dublin, des dizaines de coups de feu déchirent l’aube. De manière quasi simultanée, 14 agents des forces spéciales britanniques sont exécutés chez eux, parfois devant leur famille. L’opération est fomentée par Michael Collins, ministre des Finances de la République d’Irlande et leader de l’IRA, une organisation républicaine, militant pour l’indépendance de l’Irlande par rapport à l’Angleterre. La guerre d’indépendance a débuté depuis 1919, mais jamais auparavant l’IRA n’avait été si inquiète : les Anglais ont réorganisé leur système de renseignement. Ils infiltrent désormais les organisations nationalistes irlandaises, et anticipent les coups adverses. Il fallait donc frapper fort. Envoyer un message. Stopper l’hémorragie, coûte que coûte. 

Equipe de Dublin le 21 novembre 1920 avant le match
Equipe de Dublin le 21 novembre 1920 avant le match © DR

En réalité, l’opération est un fiasco. Au départ, Collins souhaitait éliminer une cinquantaine d’agents britanniques ce matin-là. Mais d’autres leaders du groupe font pression pour abaisser le nombre à 30. Au final, après plusieurs cibles ratées pour des raisons diverses, l’IRA n’atteint "que" quatorze agents.

La perception est toute autre du côté britannique. Jamais l’IRA n’avait frappé de manière si spectaculaire. Sans ces agents stratégiques, les services secrets britanniques seraient longtemps amputés et handicapés. Les responsables se réunissent dans les heures qui suivent. Comment réagir ? Quel degré de représailles adopter face à cette violence inédite ? Et envers qui ? 

Rage dans le stade

C’est alors que surgit dans la discussion le match de football gaélique Tipperary-Dublin à Croke Park, prévu l’après-midi, aux alentours de 15h. Ce sera un grand rassemblement, organisé par une association, la GAA (Association athlétique gaélique), réputée proche des nationalistes. L’ordre du commandant en chef des forces armées britanniques tombe : il faut se rendre au match, fouiller et repérer un maximum de membres potentiels de l’IRA, et les capturer. Non seulement cette consigne ne sera pas respectée, mais elle aboutira sur l'une des plus grandes bavures du camp britannique.

Ce sont en majorité les forces paramilitaires des “Black and Tans” et des “Auxiliaires” qui se rendent sur place, accompagnés de la police locale. Ces agents ne sont ni vraiment de la police, ni vraiment de l'armée. Ce sont d’anciens soldats et officiers, qui ont combattu pendant la Première guerre mondiale. Ils sont appelés en renfort par les autorités britanniques, afin de répondre aux actions violentes de l’IRA pour réclamer l’indépendance. Incendies de villages, représailles en tous genres, tortures : leurs méthodes, souvent hors de tout cadre légal, amplifie la tension entre les deux camps.

“Ce sont des gens qui ont passé plusieurs années dans les tranchées, explique Christophe Gillisen, professeur d'études irlandaises à l'Université de Caen. Ils débarquent en Irlande sans discipline militaire. Lorsqu’ils perdent l’un des leurs, ils répondent en allant brûler des maisons, sans véritable préparation ni organisation”. Ce sont ces unités qui débarquent sur le terrain de Croke Park pour "capturer" d'éventuels membres de l'IRA. Tout dérape dès l'entrée sur le terrain. "Les attentats du matin ont secoué ces soldats, précise Sylvain Gâche, enseignant d'histoire et co-auteur de la BD Croke Park. Des documents et des témoignages montrent que beaucoup avaient bu pendant la journée. Ils sont clairement tendus en arrivant sur le terrain. Tout l'épisode est une énorme bavure". 

Empathie et indépendance

L’impact du Bloody Sunday a été considérable, des deux côtés. Chez les Irlandais, l'opinion selon laquelle l'application du pouvoir britannique sur le territoire irlandais n'était pas acceptable s'est généralisée. Stratégiquement, les nationalistes en sont ressortis renforcés. Côté britannique, c'est un vrai un coup dur. Si dans les jours qui suivent les autorités affirment qu'il ne s'agissait que de représailles par rapport aux assassinats du matin, l'argument ne tient pas longtemps. "On est dans un stade qui est au coeur de Dublin, et les Anglais ont tiré sur une foule venue voir un match de football, ajoute Sylvain Gâche. Des gens qui n'ont rien à voir avec la guerre, et auxquels beaucoup se sont identifiés". 

Des tombes de victimes du Bloody Sunday à Croke Park, au cimetière de Glasnevin (Dublin)
Des tombes de victimes du Bloody Sunday à Croke Park, au cimetière de Glasnevin (Dublin) © Nelly Bris

Cette empathie générale pour les victimes de Croke Park ne s'arrête pas aux frontières britanniques : l'affaire fait le tour de la presse internationale, et l'image du Royaume britannique en prend un sérieux coup. A tel point que, quelques mois plus tard, l'Angleterre propose un cessez-le-feu aux Irlandais. "Le Bloody Sunday a contraint les Britanniques à changer de stratégie, estime Sylvain Gâche. La répression ne passait plus auprès du public. Ils sont passés aux négociations". Et à l'indépendance de l'Irlande, en 1921. "Le massacre de Croke Park a clairement contribué au processus qui a mené à l'indépendance irlandaise", confirme Christophe Gillisen.

Billet du match Tipperary/Dublin
Billet du match Tipperary/Dublin © DR

La GAA et Croke Park ont fini par se relever. Le stade a continué d'être, pendant des années, exclusivement réservé aux sports gaéliques, tout en devenant le troisième plus grand stade d'Europe, avec une capacité de 80 000 spectateurs. En 2007 cependant, le mythique stade ouvre ses portes au rugby et au tournoi des Six Nations. Le 24 février, l'Irlande reçoit l'Angleterre, sur les terres du massacre désormais vieux de 87 ans. Elle l'emporte largement (43-13), la plus large défaite du Tournoi pour les Anglais.

Mais l'essentiel est ailleurs. Les jours précédant le match, la tension monte dans la société irlandaise. Les fantômes de Croke Park ressurgissent. Jo Jo Barrett, fils d'un héros de la guerre d'indépendance, retire la médaille de son père du musée de Croke Park. L'entraîneur anglais de l'équipe d'Irlande commande un cours d'histoire pour ses joueurs. Le Jour-J, la sécurité est renforcée autour du stade. Tout le monde craint que l'histoire ne bégaie. Pourtant, lorsque le God save the Queen anglais retentit dans Croke Park, le silence se fait. Le stade frémit, dans un respect solennel. Puis, dans un ultime regard apaisé sur son histoire, explose en applaudissements. 

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