“On ne peut pas se permettre d'avoir une danseuse noire” : comment la présence de danseurs de couleur est régie au sein des ballets

Publié le , modifié le

Auteur·e : Apolline Merle
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Les actes et comportements racistes n’épargnent aucun milieu. Le 28 décembre dernier, Chloé Lopes Gomes, danseuse classique au StaatsBallett de Berlin, a confié avoir été victime de racisme. Un témoignage qui n’est pas isolé dans ce milieu où la majorité des danseurs sont encore de couleur blanche.

“Je peux vous dire que depuis que j’ai parlé publiquement de mon histoire, mon quotidien est devenu horrible.” Ces quelques mots, Chloé Lopes Gomes, danseuse classique au StaatsBallett de Berlin, nous les a confiés quelques jours après avoir raconté à nos confrères de Brut son difficile quotidien au sein de cette prestigieuse compagnie de danse allemande. Dans cette vidéo, elle relate notamment les propos et actes racistes d’une maîtresse de ballet à son encontre. “En parlant à la presse, j'ai remis en question les positions de chacun. Maintenant, ils m'ignorent. Et l'ignorance est une forme de harcèlement. Ils n'apprendront jamais de leurs erreurs. C'est compliqué pour moi actuellement”, livre la danseuse. “Je viens d'une des plus grandes compagnies au monde, et tout le monde se connaît dans le ballet. En confiant ce que j’ai subi, je diminue mes chances d'avoir un contrat dans les mois à venir, parce qu’on peut me voir comme la fille à problème… Entre la covid et ça, c'est vraiment un risque que je prends.” 

Suite à aux déclarations de cette danseuse professionnelle, le StaatsBallett de Berlin a indiqué mener une enquête afin de faire la lumière sur les comportements discriminatoires au sein de la compagnie. “Toute forme de discrimination et de racisme au sein de notre entreprise est inacceptable”, indique le communiqué de l’institution, qui n'a pas souhaité en dire davantage. 

Loin de la diversité ethnique 

La prise de parole publique de Chloé Lopes Gomes est intervenue après que son contrat n’a pas été renouvelé en octobre dernier, l’institution mettant en avant la crise due à la pandémie mondiale, et jugeant par ailleurs son niveau insuffisant. Pour Chloé, la raison est tout autre et n’est rien d'autre que du racisme. Si elle a eu le courage de témoigner, c’est notamment grâce au mouvement Black Lives Matter, qui lui a “donné la force de prendre la parole”. “Je me suis sentie soutenue et moins seule", expliquait-elle à Brut. 

Par cette prise de parole, la jeune femme de 29 ans souhaite que le ballet devienne davantage le reflet de la société. En effet, les danseuses et danseurs de couleurs sont peu représentés dans les grandes compagnies internationales de ballet. A l’Opéra de Paris, sur une troupe de 154 danseurs, nous avons constaté qu'un nombre infime sont de couleur ; au StaatsBallett de Berlin sur 95 danseurs, ils ne sont que deux et Chloé est l’unique femme. Constat similaire au New York City Ballet où sur la centaine d’artistes, onze sont non-Blancs. De même au Royal Ballet de Londres, où ils ne sont que six sur ce même total. Quant au Bolchoï Ballet de Moscou, aucun danseur de couleur n’a intégré la troupe des 70 danseurs. Des chiffres sans appel, qui interrogent sur les raisons de ce constat.

La danseuse classique, Chloé Lopes Gomes.
La danseuse classique, Chloé Lopes Gomes. © Chloé Desnoyers

Alors qu’il était entre 2014 et 2016 directeur de la danse à l’Opéra de Paris, Benjamin Millepied s’était lui aussi interrogé sur ce manque de diversité. "J’ai entendu très clairement en arrivant qu’on ne met pas une personne de couleur dans un corps de ballet parce que c’est une distraction : c’est-à-dire que, s’il y a vingt-cinq filles blanches avec une fille noire, on ne va regarder que la fille noire. Un corps de ballet, tout le monde doit être pareil ; pareil, ça veut dire que tout le monde doit être blanc”, s’était insurgé l'ancien danseur dans le documentaire “Relève” de Canal +. Un avis tranché, qui avait bousculé la prestigieuse institution à l’époque et qui l’avait conduit à démissionner un an après sa prise de fonction. Sollicité, l’Opéra de Paris n’a pas répondu à nos questions. 

Une tradition qui survit aux siècles 

Mais alors comment expliquer ce constat ? La première raison est indéniablement historique. “La danse classique est trop souvent vue comme réservée aux Blancs. Il y a d’abord l’histoire du ballet romantique, qui à partir du XIXe siècle, est marquée par l’uniformité chromatique et morphologique. ‘L’acte blanc’ des ballets romantiques est vu comme 'blanc'. Toute dissonance chromatique est considérée comme un problème”, souligne l’historien Pap Ndiaye, professeur à Sciences Po. Ce spécialiste des minorités planche d'ailleurs depuis septembre sur un rapport* concernant la diversité à l’Opéra de Paris, suite à un manifeste publié l’été dernier par des salariés noirs et métis. Ces derniers dénonçaient précisément un manque de diversité dans leur institution. 

“Cette dissonance chromatique” qu’évoque Pap Ndiaye, Chloé Lopes Gomes en a fait les frais avant même de partir à Berlin. A l'âge de dix-neuf ans, elle décide de rentrer en France pour se rapprocher de ses parents. Elle passe l'une de ses premières auditions pour une compagnie française. “Le directeur a été très honnête avec moi. Il m'a dit : 'On part faire une tournée en Chine, et tu es très bien mais on ne peut pas se permettre d'avoir une danseuse noire dans le corps de ballet'. Ça a été la première fois que j'ai été confrontée au racisme”, lâche-t-elle. 

La danseuse classique, Chloé Lopes Gomes.
La danseuse classique, Chloé Lopes Gomes. © Dean Barucija

Forte de sa tradition d’excellence et de rigueur, la danse classique est restée un milieu très codifié. “On a encore aujourd'hui une représentation de la danseuse et du danseur classiques comme correspondant à certains critères, que ce soit en termes de morphologie ou de couleur de peau”, poursuit Nolwenn Anier, chercheuse en psychologie et spécialiste de l'étude des déterminants sociaux et organisationnels de discrimination. “La danse classique a longuement été réservée à une élite bourgeoise. Et quiconque ne correspond pas à ces critères n'est pas perçu, en termes de psychologie, comme faisant partie de ce groupe-là, parce qu'il n'aurait pas les caractéristiques physiques qui font le stéréotype de la danseuse classique.”

Des normes de beauté surannées 

La danse classique reste une discipline sportive et artistique, où une attention très forte est portée sur le modelage et l’esthétique du corps lui-même. “C'est un milieu où on retrouve des normes de beauté et de féminité qui sont toujours très eurocentrées, avec l’image de femmes blanches, très minces, graciles, gracieuses, qui sont celles aussi des classes supérieures, et dont on cherche à gommer les particularités”, analyse Solène Brun, sociologue et chercheuse postdoctorante à l’Institut convergences migrations (ICM). Au regard des différents témoignages de danseurs et danseuses de couleurs, “on remarque qu’on leur rappelle régulièrement que leur couleur de peau vient briser l'harmonie du ballet”, poursuit la chercheuse. 
 
Historiquement, peu de personnes de couleur sont entrées dans le milieu de la danse classique. “Dans les faits, c'est un milieu avec peu de diversité. Les imaginaires se sont construits comme cela. Quand on voit une personne, qui n'a pas la même couleur que les autres dans ce domaine-ci, c'est au départ perçu comme surprenant. Mais ce fut le cas dans tous les domaines, comme lorsque les femmes ont commencé à travailler, à faire des études scientifiques, ou à faire de la politique par exemple”, relève Racky Ka-Sy, psychologue, docteure en psychologie sociale, et consultante pour les entreprises ou organisations qui souhaitent travailler sur la diversité et l’inclusion. 

Des barrières sociales 

Plus qu’une tradition, pour Chloé Lopes Gomes ce problème de non-représentation serait structurel et concernerait l’ensemble des arts classiques. “Les arts classiques, comme l'opéra, le ballet, sont des milieux très élitistes, très fermés, qui sont réservés à une certaine classe de la population. Et structurellement, c'est un fait, les gens issus des minorités ethniques ont moins accès à cette forme d'art, aux arts majeurs”, constate la ballerine, qui met en avant des barrières sociales et financières. “Quand tu es issu d'un quartier populaire, tu n'as pas forcément un conservatoire à côté de chez toi. Et même si tu connais cet art, tu n’as pas forcément la capacité d’aller à l’Opéra de Paris ou voir un ballet près de chez toi, sachant que les places coûtent entre 50 et 150 euros”, ajoute encore la native de Nice. 

L’historien Pap Ndiaye précise également que “les processus de recrutement et de promotion sont tels que les danseurs noirs et métis, surtout les femmes, doivent affronter des obstacles supplémentaires comme des petites remarques désobligeantes, des conceptions d’un autre âge sur les ‘corps noirs’”. Parmi les clichés qui ont la dent dure, on retrouve ceux selon lesquels les danseurs noirs auraient des corps trop athlétiques, des pieds plats, des fesses trop rebondies. “J'ai entendu ces remarques 10 000 fois, peste Chloé Lopes Gomes. Je savais qu'on ne pouvait pas m'attaquer sur ces critères car j'avais des longues jambes, des longs bras, un petit buste, des jolis pieds… Et c’est d’ailleurs peut-être pour ça, que j'ai eu l'opportunité d'étudier au Bolchoï (à la Bolshoi Ballet Academy, ndlr), puis de rentrer à Berlin.”  

“Il ne faut pas être trop noire” 

Autre point que la danseuse classique professionnelle tient à souligner : son métissage, qui là encore, ferait la différence. “Il ne faut pas être trop noire”, tranche-t-elle. “Je suis métisse. Je n'imagine même pas ce que cela doit être pour les femmes noires. C’est impossible pour elles de rentrer dans un corps de ballet. Je pense que quand on est noir, il faut vraiment être au-dessus de la mêlée pour avoir la même chose que les personnes caucasiennes", estime Chloé Lopes Gomes. D’ailleurs, parmi les danseurs et danseuses de couleur faisant partie de l’Opéra de Paris, du Royal Ballet à Londres, du New York City Ballet ou du StaatsBallett de Berlin, tous sont métis.

“En général dans la société française, on a plus de facilité à considérer les personnes métisses comme faisant partie de la communauté française, que les personnes noires africaines. Cette perception est liée à l'histoire de nos pays. On a quand même un passé très particulier avec la communauté noire africaine, qui n'est pas encore totalement assumé dans l’esprit de tout le monde”, explique Nolwenn Anier, chercheuse en psychologie et spécialiste de l'étude des déterminants sociaux et organisationnels de discrimination. 

Le danseur classique français Eric Vu An, en 1991.
Le danseur classique français Eric Vu An, en 1991. © MARCELLO MENCARINI / LEEMAGE VIA AFP

En France, il y a déjà eu des solistes métis comme Eric Vu An. Mais jamais, un danseur ou danseuse noir(e) n’a été nommé(e) étoile. “Devenir étoile, ça veut dire que tu es la meilleure danseuse de la compagnie. C'est très difficile pour toute personne, alors vous imaginez s’il y a juste cinq métis à l'Opéra de Paris, quelles sont les chances qu'un d'eux devienne étoile ?”, s’interroge Chloé Lopes Gomes. 

Pourtant, une voix s’élève face à ce constat. Pour Kader Belarbi, danseur classique, étoile à l’Opéra de Paris et aujourd’hui directeur du ballet du Capitole à Toulouse, il faut éviter les amalgames. “Quand on accole danse classique et racisme, ça me fait rugir. Il faut arrêter avec ça, s'insurge-t-il. Ce qu’a vécu cette jeune danseuse est insupportable et on doit le condamner. Mais ce n'est pas parce qu'il y a une personne qui a été maltraitée dans une compagnie, qu'on doit généraliser la situation et faire de la danse classique un milieu bourgeois et élitiste, mal perçu et qui reste fermé sur lui-même", s’agace encore celui qui se dit l’un des représentants de cette diversité. 

Le danseur étoile, Kader Belarbi, en 2004, à Paris.
Le danseur étoile, Kader Belarbi, en 2004, à Paris. © SIMON ISABELLE/SIPA

Né d’un père militaire et d’origine arabe, il n’était pas prédestiné à devenir danseur classique, encore moins étoile. S’il dit ne jamais avoir été victime de racisme ou de discrimination durant sa carrière, il reconnaît que la perception du ballet et de la danse classique est encore aujourd'hui à faire évoluer. “Je ne fais que défendre cette recherche de transformation de cette p***** de perception du ballet classique, entretenue par certaines personnes qui veulent nous mettre dans un coin très poussiéreux qu'on dit du XIXe, bourgeois et élitiste.” 

Un manque de modèle à qui s’identifier 

Le manque de diversité au sein des ballets ne permet pas non plus l’identification des différents publics à ce milieu. “Les enfants non-blancs tentés par la danse classique se disent que ce n’est pas pour eux. En France, il n’y a pas de modèle auquel s’identifier, comme Misty Copeland aux Etats-Unis, qui a été la première danseuse étoile noire américaine en 2015”, souligne l’historien Pap Ndiaye. Pour inverser cette tendance, Chloé Gomes Lopes se dit prête à s’investir pour démocratiser et dépoussiérer la danse classique, “tout en gardant les exigences et les excellences des institutions”, précise-t-elle. “L'art, c'est l'ouverture sur le monde. En accueillant de la diversité, on montre son avant-gardisme", poursuit la danseuse qui se dit prête à organiser des ateliers de classique dans les quartiers populaires, et qui encourage les directeurs d’écoles à organiser des sorties scolaires dans les opéras. 

Rendre le ballet plus accessible pour aussi aller chercher de nouveaux talents. “S'il n'y a pas de gens de couleur dans les écoles de danse, il n'y en aura pas dans les compagnies de danse, c'est tout. C'est le rôle des directeurs d'école d'aller chercher au sein des minorités les futurs talents de demain, et leur donner la possibilité de se former”, conclut-elle. Le combat sera long mais la machine est d'ores et déjà lancée.  

* Ce rapport est réalisé avec Constance Rivière, secrétaire générale du Défenseur des droits. Ses conclusions, dont l’objectif est de faire des propositions pour qu’il y ait plus d’artistes non-blancs, ainsi que des propositions à propos du répertoire, souvent issu du XIXe siècle, marqué par des stéréotypes offensants à l’égards des non-Européens, seront rendues courant janvier. 

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