Marie-George Buffet : "Le sport n'est pas quelque chose de secondaire"

Publié le , modifié le

Auteur·e : Alexandre Boyon
L'ancienne ministre des Sports Marie-Georges Buffet
L'ancienne ministre des Sports Marie-Georges Buffet | Thomas SAMSON / AFP

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Marie-George Buffet est directement touchée par le coronavirus. Placée en confinement depuis début mars, la ministre des Sports du gouvernement Jospin (mai 1997 - mai 2002) ne s’est pas sentie très en forme ces derniers jours et s’en sort progressivement. Au téléphone, rien ne transparaît. Celle qui a été le fer de lance de la lutte contre le dopage est toujours aussi dynamique dès qu’il s’agit d’évoquer la chose sportive, en particulier dans cette période difficile.

Au vu de la situation actuelle, quel regard portez-vous sur le sport ?

M-GB : "Tout d’abord, un constat. Le mouvement sportif a pris de sages decisions : celle de préserver la santé des sportifs et de leurs supporters, de préserver l’équité par rapport à des pays qui sont moins touchés aujourd’hui par le coronavirus. Je me rejouis enfin que le CIO ait pris la décision de reporter d’un an les Jeux Olympiques et Paralympiques. Ca va permettre à ces Jeux d’avoir tout leur rayonnement et d’être la grande fête du sport. Je pense que si ça c’était déroulé en septembre ou en octobre, il y aurait eu des injustices.

Après, concernant la privation du sport, je pense d’abord à tous ces jeunes qui ne peuvent pas aller au gymnase ou sur un stade et qui se retrouvent confinés chez eux. Il va falloir réorganiser toute une pratique au sein des clubs quand ça sera terminé pour leur permettre de retrouver leur activité sportive."

Ce sera peut-être le moyen de réfléchir sur cette course à la marchandisation qui a atteint ses limites

Quelles conséquences sur ces sportifs, sur leurs clubs, qu’ils soient amateurs ou professionnels ?

M-GB : "Peut-être que ça va faire réfléchir le monde du sport de haut niveau et notamment le monde professionnel sur la question des calendriers. Il faudra peut-être revisiter des calendriers qui restent trop chargés. Ensuite, il va peut-être falloir réfléchir sur le modèle économique de certains clubs professionnels, tout ce qui concerne le contrôle des budgets, créer des salaires maximums. Ce sera peut-être le moyen de réfléchir sur cette course à la marchandisation qui a atteint ses limites. Le monde sportif doit se poser, discuter et s’interroger sur l’après. Au plan économique, au plan social, on ne pourra pas recommencer comme avant, du moins je l’espère. Et bien je pense que sur le plan sportif, c’est pareil. Il va falloir se repositionner par rapport à certains modèles."

Comment s’y prendre ?

M-GB : "Il faut encadrer les salaires, peut-être faire en sorte que les budgets des clubs soient également limités. Il faut assainir la profession des agents sportifs, régler aussi les problèmes liés aux transferts. Il faut faire marche arrière par rapport à cette course au financement, d’ailleurs on voit que cela fait perdre de l’intérêt au spectacle sportif. Quand vous avez des clubs qui se détachent tellement grâce à leur manne financière, l’intérêt du championnat devient moindre. Dans l’intérêt même du sport, il faut qu’il y ait une réflexion, qu’on calme le jeu et qu’on reparte sur des budgets plus équitables."

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Le ministère des Sports, il y a encore du personnel mais il n'y a plus de moyens

Et pour le sport amateur ?

M-GB : "Il faut redonner au ministère des Sports toute sa place et tous ses moyens. Il doit prendre en charge la sortie de cette crise sanitaire en redonnant des moyens aux clubs, je parle là de toutes les subventions d’Etat mais également donner la possibilité aux collectivités territoriales d’aider - comme elles le font déjà - les clubs sportifs. Il faut aussi trouver le moyen de valoriser le travail des bénévoles. On a longtemps parlé pendant des décennies d’un statut des bénévoles, il faut aller plus loin pour encourager le bénévolat, aller vers ce statut du bénévole qui permettrait d’ailleurs qu’ils aient des droits et donc aussi des devoirs. Cela nous permettrait aussi, en lien avec les événements que l’on a connu ces dernières mois (NDLR : de nombreuses affaires de violences sexuelles dans le sport ont été révélées ces dernières semaines) de pouvoir avoir un certain contrôle de l’encadrement des clubs. Et puis, je pense qu’il faut développer l’éducation physique et sportive, l’Education Nationale n’a pas été valorisée ces dernières années, elle n’est plus reconnue dans un certain nombre de diplômes, elle est peu pratiquée au niveau de l’université, il y a un effort considérable à faire pour la revaloriser l’EPS."

Avec quels moyens financiers ?

M-GB : "J’ai entendu les propos de ceux qui nous gouvernent. Ils disent que rien ne pourra plus être comme avant et ont balayé l’idée qu’il faut restreindre les dépenses publiques, notamment dans les hopitaux. Nous sommes obligés de penser à la sortie de cette crise. Pour tout le mouvement culturel, il va falloir aider des dizaines de salles à repartir, aider les intermittants du spectacle, on va être obligés de débloquer des financements partout. Là on est dans l’urgence économique, dans l’urgence sociale, dans l’urgence humaine.

Le sport est un des vecteurs de bien-être, un lieu de convivialité, un terreau social, c’est bon pour la santé, on y apprend des des règles, il va donc falloir mettre donner des moyens au ministère des Sports et à l’Agence Nationale du Sport pour contribuer au développement de la pratique. Ca doit passer par des équipements. Tout ce que je dis, on le disait déjà il y a quelques mois, et les budgets n’ont pas suivi ! L’ANF ce n’est que 300 millions d’euros, 50 personnes. Le ministère des Sports, il y a encore du personnel mais il n'y a plus de moyens. Les missions sont difficilement discernables entre le Ministère et l’ANF, il va falloir clarifier tout cela et faire en sorte que les budgets puissent avoir un niveau qui permette de développer la pratique sportive."

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Et pour Paris 2024 ?

M-GB : "Il y a déjà des impacts immédiats, par exemple l’arrêt des travaux du Paris Express. Cela aura certainement des conséquences aussi sur les infrastructures après, il ne faut pas renoncer. On peut toujours rêver de Jeux moins onéreux, plus axés sur le développement durable, et il faut travailler là-dessus. Mais il faut que cela reste la grande fête du sport car elle donne à voir quand même de la beauté du spectacle sportif et donne des envies à des millions de gamins et de gamines de faire du sport. On devra sans doute travailler plus pour combler le retard que l’on est en train de prendre, mais on ne va pas fermer l’Opéra ou la Comédie Française parce qu’il va falloir des économies. Le sport ce n'est pas quelque chose de secondaire, c’est comme la culture, donc il va falloir que ce soit parmi les priorités humaines dont on aura besoin à la sortie de cette période dramatique."

Alexandre Boyon boyonalexandre