Le corps d’athlète est un fantasme. Du Discobole à Mohamed Ali, il est un modèle de perfection, presque un idéal artistique. Celui du cycliste n’a pourtant pas droit aux mêmes honneurs. Perçu parfois comme difforme, objet de caricatures, il est plutôt le produit d’une souffrance. Le pédalage, mouvement répétitif à l’extrême, sculpte un corps particulier. Il abandonne tout aspect esthétique, notamment via l’épilation des jambes ou les marques de bronzage, pour se complaire uniquement dans la performance. A tel point que l’on peut, comme Christopher Froome, dominer sa discipline (un de ses contrôles antidopage s’est toutefois révélé anormal) et pourtant trouver son corps “ridicule”.

Le corps des cyclistes fait souvent l’objet de caricatures, comme ici dans le film les Triplettes de Belleville

 

Le Britannique, double vainqueur en titre du Tour de France, a offert son organisme en contemplation dans une récente interview au Times of London. L’image du coureur de l’équipe Sky, nu sur son vélo, frappe. Mollets et cuisses contractés à l’extrême, plaies encore ouvertes, bras et haut du corps fin : en un cliché, Froome donne à voir toute la souffrance du cycliste. L’on sent, dans cette photo prise après le Tour de France, le poids des kilomètres parcourus, jusqu’à 30 000 par an. L’on sent aussi l’influence du pédalage, mécanique répétée chaque jour pendant six heures durant les trois semaines qui composent un grand Tour. C’est un fait : le cyclisme est sans doute l’un des sports qui réclament le plus de ressources physiques et mentales sur le long terme.

Mais l’exigence n’est pas seulement physique. Le corps se transforme sous le poids des efforts : encore faut-il l’accepter. Froome considère certaines parties de son corps comme un “fardeau”. D’autres, comme Olivier Haralambon dans son livre Le Coureur et son ombre, développent avec leur organisme une relation fusionnelle, quasi amoureuse. Ne faire qu’un avec ce corps si particulier aux différents moments de sa carrière : là est tout le tourment du coureur cycliste.

Le former et l’entretenir pour devenir compétiteur, c’est l’objectif de Julien Plaisant, 17 ans. Le junior de l’équipe Auber 93 rêve de rejoindre les pros, comme Axel Domont, équipier chez AG2R. Lui cherche à protéger et à préserver son corps, abîmé car victime de nombreuses chutes. Un peu comme Bernard Thévenet, double vainqueur du Tour de France en 1975 et 1977. Celui qui vient de fêter ses 70 ans continue encore de pédaler. Confiant, il espère pouvoir le faire encore longtemps, si son organisme le lui permet.

After sixteen stages I think my legs look little tired 😬 #tourdefrance

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Trois itinéraires, trois moments de la vie d’un coureur, qui se répondent et s’entrecoupent pour révéler la nature de leur sport, où la souffrance est une des clés de la réussite. Il faut savoir souffrir plus que les autres pour performer. Seulement, à ce moment précis, la douleur et les sacrifices deviennent un plaisir.

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