Tokyo 2020 : l'inemuri, ou l'art de la sieste au pays du soleil... couchant

Publié le , modifié le

Auteur·e : Romain Bonte
Des Japonais font une sieste dans le parc d'Hibiya à Tokyo
Des Japonais font une sieste dans le parc d'Hibiya à Tokyo | SIPA

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Encore mal perçue en Occident, la sieste est une pratique bien ancrée dans la culture japonaise, à condition d'en respecter les codes bien établis...

Des employés font la sieste sur un building, au Japon
Des employés font la sieste sur un building, au Japon © AFP

Une sensation de flottement, un voile devant les yeux, vous soulevez péniblement vos paupières, le bruit qui sort de la bouche de votre supérieur hiérarchique est encore moins audible que d'habitude, mais vous luttez, tant bien que mal pour faire bonne figure. En France (et dans la plupart des sociétés occidentales), s'assoupir pendant les heures de travail n'est pas vraiment bien vu. Au Japon, pays où les salariés passent souvent plus de dix heures par jour au boulot, les mentalités sont radicalement différentes. Pour les Japonais, la sieste est même une institution, voire un art.

Si l'employé pratique "l'inemuri", soit "dormir quand on est présent", il le fait parce que c'est un bourreau de travail, du moins théoriquement… Avec cette micro-sieste, d'une durée moyenne de 15 minutes, le salarié s'assure au pire un regard compatissant de ses collègues, au mieux un regard respectueux. Mais si un cadre supérieur peut se le permettre sans souci, et plutôt deux fois qu'une, un apprenti aura un peu de mal à négocier quelques minutes de somnolence. Une sieste, ça se mérite !

Un représentant du Japon, au siège des Nations Unies
Un représentant du Japon, au siège des Nations Unies © AFP

Cela dit, les patrons d'entreprises ont bien compris qu'un employé bien réveillé, est un employé plus productif. Plutôt que voir leurs salariés comater après la pause déjeuner, certains dirigeants les invitent à pratiquer l'inemuri. C'est le cas d'entreprises comme le N.1 de la publicité Dentsu, Google-Japon, ou encore Mitsubishi. Le dirigeant du constructeur automobile, Junichi Yoshida, indique lui-même préférer faire la sieste de manière traditionnelle, comprenez à son bureau, plutôt que dans les espaces dédiés à cette pratique. Au siège de Mitsubishi, six salles sont destinées à la sieste. Fauteuils inclinables, lumière tamisée, et même brochure précisant comment faire une sieste efficace. Tout y est ! Le responsable des ressources humaines, Go Negami, a même mis en place un planning en ligne pour celles et ceux qui souhaitent les utiliser.

Mais il y a un bémol. De l'aveu même du patron, ces pièces ne connaissent pas un franc succès. "J'ai vu les pièces de repos, mais je ne m'en suis jamais servi", a indiqué M .Yoshida au très sérieux Wall Street Journal. Lorsqu'il sent qu'il pique du nez, M. Yoshida s'installe donc simplement dans son fauteuil et s'invite ainsi dans les bras de Morphée. Il y a bien un côté très traditionnel à l'inemuri, incontournable au Japon, si traditionnel que les espaces de sieste qui ont fleuri dans les grandes entreprises sont curieusement boudées par les employés. Les designers d'intérieur n'avaient sans doute pas réalisé à quel point la pratique de la sieste à son propre bureau (et non ailleurs) est ancrée dans les habitudes. Les Japonais préfèrent donc piquer un somme sur le clavier de leur ordinateur, à l'ombre d'un cerisier en fleurs ou dans un fast-food, que dans ces espaces dédiés.

Face au faible engouement concernant ces salles de sieste, certaines sociétés ont même décidé de les désinstaller. C'est le cas à Bitflyer Blockchain, une entreprise traitant les crypto-monnaies. Son directeur explique avoir retiré cette salle, pensée pour ses 250 salariés, mais que seulement trois d'entre eux utilisaient... S'il n'est pas rare de voir les Japonais dormir en public, notamment dans les transports en commun, la démarche de se rendre dans ces espaces est bien plus tabou. Le côté prémédité de la sieste serait en effet mal perçu. Oui, les Japonais sont parfois surprenants.

Surprenants car si "l'inemuri" fait bien partie de la culture nippone, ils considèrent dans le même temps qu'une personne mérite d'être respectée si elle dort peu. Cela peut sembler paradoxal pour nos sociétés occidentales, mais c'est ce qui fait toute la subtilité de la société japonaise. Selon une étude de la Fédération internationale du sommeil (oui elle existe) datant de 2011, les Tokyoïtes sont les êtres humains qui dorment le moins au monde. A titre de comparaison, un Parisien dormirait 54 minutes de plus qu'un Tokyoïte chaque nuit.

Aussi étonnant que cela puisse paraître, certains malins en profitent même pour faire du business sur le créneau de la sieste. Pour 40 dollars (environ 36 euros), vous pouvez vous acheter un repose-tête qui se fixe directement sur votre bureau. Pratique lorsque vous avez deux de tension, voire un peu moins... Il existe aussi des sortes d'oreillers spécifiques, pour la sieste au travail ! On pourrait presque parler de marchands de sommeil...

D'un point de vue scientifique, une micro-sieste -appelée également sommeil polyphasique- est indéniablement réparatrice. La fatigue accumulée, la connexion entre les neurones et les synapses passent bien moins vite, il devient difficile de réfléchir, en d'autres termes, vous n'êtes plus rentable ! Et certaines entreprises ont bien compris que le modèle japonais a bien plus d'avantages que d'inconvénients. Sans compter qu'une boîte où la sieste est autorisée, c'est une boîte cool (et accessoirement productive)… Alors, on imite les Japonais ?