Tokyo 2020 : le baseball, une passion japonaise

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Auteur·e : Hugo Monier
L'équipe du Japon de baseball
L'équipe du Japon de baseball | AFP

Discipline quasi-anonyme en France, le retour du baseball au programme des Jeux olympiques 2020 n’a pas fait beaucoup parler dans l’Hexagone. C’était pourtant un enjeu national au Japon. Difficile d’imaginer recevoir à nouveau les Jeux, 56 ans après Tokyo 1964, sans leur sport numéro un. Une passion étroitement liée à la relation entre l’archipel et les Etats-Unis.

Le 29 juillet 2020, le Japon aura ouvert depuis cinq jours les 32e Jeux olympiques, à Tokyo. Mais c'est 238 kilomètres plus au nord que débutera une compétition particulièrement attendue sur l'archipel. Au Fukushima Azuma Stadium, 30 000 personnes assisteront au premier match du tournoi de baseball, où le Japon visera un titre olympique. Douze ans après son retrait du programme olympique, cette discipline ne pouvait faire son retour qu’à Tokyo. Car le rayonnement du baseball, dont l’histoire est intimement liée à celle du pays, est inégalé au Japon. 

Premières balles au 19e siècle

L’arrivée du baseball au Japon date de 1872. Trois ans plus tôt, l’accession au trône de l’Empereur Meiji, puis la fin du shogunat des Tokugawa, fait entrer le Japon dans une nouvelle ère. La reprise du pouvoir par l’empereur marque le début d’une modernisation massive de l’archipel, avec l’arrivée de nombreux conseillers étrangers dans un pays jusque-là fermé aux Occidentaux. Horace Wilson est l’un d’eux. Ce professeur d’anglais à l’académie Kaisei de Tokyo travaille sur la réforme du système éducatif japonais. Pour permettre à ses élèves de développer leur corps en plus de leur esprit, il introduit le baseball en marge des cours. 

Horace Wilson (debout à droite) avec sa famille dans le Maine
Horace Wilson (debout à droite) avec sa famille dans le Maine © Abigail Sanborn

Wilson retourne aux Etats-Unis en 1877, mais le baseball a déjà commencé à faire son trou. Le jeu devient un phénomène dans un pays jusque-là dominé par les sports individuels, comme le sumo ou le kendo. La première équipe voit le jour un an plus tard, sous le nom de Shimbashi Athletic Club. Mais le professionnalisme est encore loin. Jusqu’en 1906, les coutumes japonaises empêchent de vendre des places pour assister à un match. Monétiser un hobby est à l’époque considéré comme dégradant. Petit à petit, les barrières tombent. Les premiers matches payants sont organisés et au début des années 1910, des équipes professionnelles américaines visitent le pays pour affronter des équipes amateurs. Mais les tentatives de ligues n’arrivent pas à trouver un équilibre économique et sombrent rapidement.

Le tournant de l’occupation 

Là encore, un Américain va jouer un rôle décisif : Francis Joseph “Lefty” O’Doul, passé par les New York Yankees, les Giants ou encore les Boston Red Sox, trois grosses écuries US, dans les années 1920. Enthousiasmé par une tournée au Japon, il décide d’y revenir annuellement pour encadrer les meilleurs joueurs. Il devient de fait l’ambassadeur du sport au Japon. Les sélections de joueurs japonais pour affronter ces visiteurs américains ne durent généralement que quelques matches. 

Lefty O'Doul avec des joueurs japonais
Lefty O'Doul avec des joueurs japonais © San Francisco Public Library

Mais sous l’impulsion du magnat des médias Matsutaro Shoriki, propriétaire d’un des principaux journaux japonais et fondateur de la première chaîne de télévision commerciale, une de ces sélections continue de jouer après le départ des Américains. O’Doul apporte les connaissances et Shoriki les moyens financiers pour faire passer le baseball de l’université au monde professionnel. Le Greater Japan Tokyo Baseball Club, premier club créé en 1934, prendra le nom de Yomiuri Giants après la Deuxième guerre mondiale. Yomiuri pour le journal de Shoriki, le Yomiuri Shimbun, et Giants en hommage à l’ancienne franchise de O’Doul. Cette proximité avec les Américains vaut à Matsutaro Shoriki d’être la cible d’une tentative d’assassinat par une secte religieuse d’extrême-droite pour avoir autorisé des étrangers à jouer dans le stade Jingu à Tokyo, lié au temple Meiji. Il en gardera une cicatrice de 40 centimètres sur le crâne. 

Les Yomiuri Giants lors d'un voyage à San Jose en 1935
Les Yomiuri Giants lors d'un voyage à San Jose en 1935 © San Jose Public Library

D’autres clubs suivent l’élan tokyoïte et en 1936, sept équipes forment la Ligue japonaise de baseball. La guerre n’interrompt que très brièvement son fonctionnement, et seule la saison 1945 doit être annulée. L’occupation d’après-guerre achève d’en faire le sommet de la pyramide sportive. Les autorités américaines, sous la direction du général Douglas MacArthur, interdisent le kendo et les arts martiaux traditionnels. Au contraire, ils encouragent la pratique du baseball avec une idée simple, voire caricaturale, derrière la tête : le baseball est américain, l’Amérique est une démocratie, le baseball enseignera aux Japonais la démocratie. Ils fournissent du matériel et financent des cinéastes japonais pour tourner des films sur le baseball, mettant en avant les liens entre les valeurs du baseball et celles du bushido, le code d’honneur des samouraïs. Lefty O’Doul fait son retour en 1949 et est même reçu par l’empereur Hirohito. 500 000 personnes se déplacent pour voir les 10 matches d’exhibition de ses San Francisco Seals, cimentant un peu plus la légende du “père du baseball japonais”. 

Le sport numéro un 

Le baseball continue de se développer en parallèle de la reconstruction économique japonaise. Les grands groupes industriels sont les premiers investisseurs dans les équipes professionnelles. La JBL devient en 1949 la NBL, pour Nippon Baseball League, sa forme actuelle. En 1965, le lanceur Masakori Murakami devient le premier joueur japonais à rejoindre la Major League Baseball (MLB), le championnat américain. Il dispute un peu plus d’une saison avec les San Francisco Giants avant de retourner au Japon pour des questions de contrat. Le championnat japonais fait tout pour retenir ses meilleurs joueurs et il faut attendre trente ans pour voir Hideo Nomo succéder à Murakami. Pour débuter ses treize ans de carrière en MLB, Nomo exploite une faille légale et prend sa retraite en 1995. Libéré de tout engagement, il rejoint les Los Angeles Dodgers et ne quittera les Etats-Unis qu’en 2008.

Masanori Murakami, lors d'une cérémonie d'hommage des San Francisco Giants
Masanori Murakami, lors d'une cérémonie d'hommage des San Francisco Giants © AFP
Hideo Nomo en 1995 lors du All Star Game de la MLB
Hideo Nomo en 1995 lors du All Star Game de la MLB © AFP

Son départ ouvre les vannes. Depuis, 56 autres joueurs japonais ont traversé le Pacifique. La retraite du légendaire Ichiro Suzuki en mars 2019, après quasiment dix ans en NBL et vingt en MLB, a été un événement national. Le championnat local compte désormais 12 équipes et son statut de sport numéro un ne fait plus aucun doute. En 2019, 26,5 millions de personnes se sont rendues au stade, ce qui en fait la deuxième ligue sportive mondiale en termes d’affluence globale, derrière la MLB mais devant les championnats américains de basket et de hockey. 

L’affluence du baseball est boosté par le très grand nombre de matches, mais ramené à une moyenne, les chiffres restent impressionnants. Chacun des 856 matches de la saison a accueilli 31 000 personnes, seuls six championnats font mieux (Premier League, NFL, Bundesliga, cricket et football australien, …). Deuxième sport le plus populaire, le football est loin derrière avec 6,4 millions de spectateurs sur la saison, soit une affluence moyenne de 20 000 personnes par match de J1 League. Le baseball est également le sport le plus pratiqué au niveau amateur, avec de nombreuses équipes d’entreprises qui, à l’instar des lycées et des universités, fournissent un terreau de recrutement aux équipes professionnelles. 

Des fans Fukuoka Softbank Hawks lâchent des ballons roses pour la prévention du cancer du sein lors d'un match de NBL
Des fans Fukuoka Softbank Hawks lâchent des ballons roses pour la prévention du cancer du sein lors d'un match de NBL © The Yomiuri Shimbun

Le baseball, “une éducation du coeur” dès le lycée

Car si le baseball japonais a rejoint le monde du professionnalisme, il n’a pas oublié ses racines scolaires. Les deux tournois annuels du championnat lycéen attirent tout autant les foules que leurs aînés. Les Koshien (tournois) d’été et de printemps voient s’affronter les meilleures équipes scolaires du pays, respectivement depuis 1915 et 1924, et servent de tremplin vers le professionnalisme. Les matches des phases finales, opposant les vainqueurs des différents championnats régionaux, sont diffusés sur la télévision publique et les 48 000 places du Stade Koshien à Nishinomiya sont systématiquement vendues.

La finale du Koshien d’été est considérée comme le plus grand événement sportif annuel au Japon. D’une certaine façon, il représente le passage à l’âge adulte et l’entrée dans la société. Dans le baseball, l’adolescent apprend le sens du sacrifice, la loyauté et le respect. Le collectif avant l’individu. “C’est une éducation du coeur, explique l’ancien entraîneur Suishu Tobita au journal Nikkei. Le terrain est une salle de classe sur la pureté, un gymnase de la moralité ; voilà son sens essentiel.” 

Les lycéens d'Hanasakitokuharu célèbrent leur titre au Koshien d'été en 2018
Les lycéens d'Hanasakitokuharu célèbrent leur titre au Koshien d'été en 2018 © The Yomiuri Shimbun

Dans les meilleures nations mondiales

Cet engouement se traduit dans les résultats internationaux du Japon, avec six podiums à la Coupe du monde de baseball mais sans jamais décrocher le titre. Ils ont connu plus de succès dans la Classique mondiale, compétition similaire qui a récemment supplanté la Coupe du monde pour des questions de calendrier. Après avoir remporté les deux premières éditions en 2006 et 2009, les Japonais ont dû se contenter de la troisième place en 2013 et 2017. 

Aux Jeux olympiques, le Japon a terminé parmi les quatre meilleures équipes dans chacun des cinq tournois (entre Barcelone 1992 et Pékin 2008), avec deux médailles de bronze et une d’argent. Premiers du classement mondial, ils espèrent enfin ajouter un titre olympique à leur palmarès cet été. En softball, dérivé du baseball choisi pour la compétition féminine, les Japonaises entendent poursuivre leur duel éternel face aux Etats-Unis. Les deux nations se sont affrontées lors des sept dernières finales des championnats du monde, les Etats-Unis restant sur deux victoires. C’était également l’affiche de la dernière finale olympique, en 2008. Cette fois, les Japonaises étaient sorties victorieuses. 

L'équipe de softball japonaise fête sa victoire en finale des Jeux d'Asie contre Taïwan en 2018
L'équipe de softball japonaise fête sa victoire en finale des Jeux d'Asie contre Taïwan en 2018 © AFP