Claire Supiot.

Tokyo 2020 : Claire Supiot prête à entrer dans l'histoire

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À un peu moins d’un an des Jeux Olympiques, la rédaction numérique de France TV Sport vous propose de découvrir l'histoire d'athlètes parfois méconnus qui se battent pour obtenir leur ticket pour Tokyo 2020. En 1988, Claire Supiot, nageuse professionnelle, disputait les JO de Séoul. Touchée par la maladie de Charcot-Marie-Tooth en 2008, elle a repris le chemin des bassins et vise désormais une médaille aux Jeux Paralympiques l’an prochain. Une capacité de résilience hors norme qui pourrait faire d’elle la première française à connaître les deux compétitions olympiques.

Lundi 6 mai 2019, 6h30, Angers. L’obscurité n’a pas encore quitté les abords de la piscine Jean-Bouin qu’une silhouette se dégage au loin sur le parking. Sac sur le dos et regard incisif, Claire Supiot est la première à rejoindre l’atmosphère chlorée des bassins. Quelques minutes plus tard, la voilà en compagnie de Marc, son frère et entraîneur, à enchaîner les longueurs dans des lignes d’eau qu’elle connaît parfaitement. Pendant une heure et demi, les séries se succèdent : plaquettes aux mains, palmes aux pieds, planches entre les jambes… La nageuse de 51 ans répète les efforts sans sourciller. Des efforts qu’elle a bien connus lorsqu’elle participait aux Jeux Olympiques de Séoul en 1988. À une petite différence près : aujourd’hui, l’Angevine est atteinte de la maladie de Charcot-Marie-Tooth et lutte pour une qualification aux Jeux paralympiques de Tokyo 2020. 

 

Le destin aurait voulu que Claire Supiot ne prenne peut-être jamais la direction des bassins. Sans ce drame de Juigné-sur-Loire en juillet 1969, le grand frisson aquatique aurait pu ne jamais voir le jour, ou différemment. Dix-neuf enfants d’un centre de loisirs décèdent sur un cul de grève - le sable s’effondrant sous leurs pieds alors qu’ils étaient en train de se baigner. Cette noyade marque profondément les habitants de la petite ville du Maine-et-Loire. Les parents de celle qui n’a qu’un peu plus d’un an entendent bien apprendre à leur fille à nager rapidement. “Cette catastrophe a été fondatrice, c’est à cause d’elle, ou grâce à elle, que je me suis mise à la natation”, précise-t-elle. “Et ça m’a plu”. L’acte 1 de l’histoire d’amour avec son sport.

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© France TV Sport

À 13 ans et demi, le passage en sport-études et l’éloignement de la famille posent les premiers jalons de sa future vie professionnelle. Les titres de championne de France s'accumulent, la menant, en 1988, à l’accessit suprême : les Jeux Olympiques de Séoul. “Je me rappelle de ce passage sous le stade et de l’arrivée dans l’enceinte pour la cérémonie d’ouverture. C’était juste magique de voir autant d’années de travail et d’entraînement récompensées”, explique Claire. Son élimination dès les séries du 200 mètres papillon est alors anecdotique. De retour de Corée du Sud, c’est un autre projet de vie qui l’attend. L’Angevine devient maman de trois enfants et s’écarte du sport de haut niveau. Pour mieux y revenir en 2015, à l’âge de 48 ans et en situation de handicap.

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© AFP

Sa séance terminée, la nageuse rejoint Maxime Baudry, son préparateur mental, en claudiquant. Peut-être la seule partie visible de “sa” maladie de Charcot-Marie-Tooth contractée en 2008, et avec laquelle elle a appris à composer. Cette dégénérescence neurologique affecte les muscles distaux, et touche particulièrement les jambes de Claire Supiot. “Par exemple, je ne peux pas pousser sur mes pieds et faire les virages”, explique-t-elle. Une maladie génétique - elle a aussi touché son père et son oncle - découverte sur le tard et qui n’a pas mis longtemps à évoluer. L'adaptation a elle pris du temps. Il a fallu apprendre à gérer les pertes de sensibilité, les moments de fatigue intense, le regard des autres aussi. Aujourd'hui, la nageuse a mis son orgueil de côté pour faire une place à “Lulu”, son fauteuil roulant électrique. “Au début je m’interdisais de le prendre. Aujourd’hui, c’est mon ami, celui qui m’aide à me concentrer uniquement sur la nage (pendant les compétitions).” Maxime l’observe d’un air admiratif. “Elle se donne à fond et sait parfaitement ce qu’elle veut. C’est juste un plaisir d’évoluer avec elle, on espère l’amener le plus haut possible.”

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"Les gens sont vraiment surpris quand ils la voient nager"

L’autre pièce maîtresse dans la seconde carrière de Claire, c’est son frère Marc. Devenu son coach au moment où celle-ci a décidé de se remettre à la compétition malgré sa maladie, il est le premier témoin des qualités de sa frangine. Depuis quatre ans, il pose un regard bienveillant sur sa sœur même s’il n’hésite pas à la pousser dans ses retranchements à l’entraînement. “Tout ce qui a été fait avec son premier entraîneur Jacques Meslier s’est inscrit dans la durée et dans le temps. Il a fait en sorte que malgré la maladie, même 30 ans après, rien ne bouge techniquement. Les gens sont vraiment surpris quand ils la voient nager.” À commencer par ses adversaires, parfois âgées de 20 ans ou moins, et qui observent la tornade Supiot les coiffer au poteau comme lors des derniers championnats d’Europe, en août 2018 à Dublin...

À peine le temps de débriefer que la nageuse est déjà dans sa voiture. Son planning minuté ne laisse pas de temps pour la flagornerie. Direction le conseil départemental du Maine-et-Loire, où elle occupe le poste de référente handicap depuis deux ans. Son emploi du temps aménagé dû à son statut d’athlète de haut niveau lui permet de mener de front son challenge sportif et sa vie professionnelle, sous la direction d’un patron compréhensif.

“On suit de près ses performances et son programme, évidemment”, confesse Thomas Constantin, responsable du service santé au travail, prévention et relation sociale. “C’est une chance énorme d’avoir quelqu’un comme Claire dans son équipe, elle est toujours motivée et force de proposition malgré un calendrier serré.” D’autant plus serré qu’elle doit déjà repartir. Séance de kiné, cryothérapie, nutritionniste… Tout juste s’autorise-t-elle une sieste d’une trentaine de minutes - “c’est indispensable” avoue-t-elle - après un repas vite avalé. Avant de repartir pour une session de marche nordique avec son chien… 

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Claire avale sa journée rapidement et méthodiquement. Tout est calibré, mais elle sait parfois s’autoriser une pause, dans un bar partenaire du centre d’Angers notamment. “Je pense que Claire représente les valeurs de cette ville, si nous on peut l’aider à notre hauteur, pourquoi ne pas le faire ?”, explique Gwen, gérant du “Fût et à mesure”. Il le promet, les exploits de Claire seront diffusés chez lui. Le soutien afflue de partout, y compris de son compagnon Frédéric qui l’a encouragé à embrasser de nouveau le haut niveau. “Il savait que j'avais fait les Jeux Olympiques en 1988. Pour rigoler il m'a dit : 'pourquoi tu ne les referais pas ?' Il ne savait pas vraiment ce qu’implique la haute performance, toute cette abstraction de plaisir pour arriver au but ultime. Au départ, ce n'est pas moi qui y ai cru.”, raconte Claire Supiot, sans quitter du regard celui qui partage sa vie et la suit à chacune de ses compétitions.

Car sa folle aventure s’apparente à tout sauf à un cavalier seul. Le projet Tokyo 2020 est une entreprise familiale dans laquelle sa fille Alisson occupe une place primordiale. C’est elle qui gère l’image de sa mère et tente de lui trouver un écho sur les réseaux sociaux. “Je suis le papier buvard de ma maman depuis un moment. Sa maladie, je l’ai prise en pleine face. Je l’ai prise à cœur, c’était la mienne aussi”, confie-t-elle en partageant quelques larmes avec sa mère, qui en annoncent bien d’autres. Les championnats du monde qui se déroulent cette semaine ne sont peut-être qu’un fourmillement avant l’euphorie des Jeux Paralympiques à Tokyo, où elle pourrait devenir la première athlète française à s’y rendre avec une expérience olympique chez les valides déjà en poche. 

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Un dernier “au revoir” discret puis Claire file retrouver son cocon angevin. L’une de ses dernières phrases, comme un élan de lucidité, viendra mettre un terme à notre entretien. “Vous savez, c’est du luxe ce que je vis aujourd’hui. Je fais un sport que j’aime, que je commence à maîtriser de plus en plus, où je m’éclate, je joue, je me défonce. Je fais un métier qui me plaît énormément avec des collègues de travail super, une famille au top, des coachs formidables… J’arrive à un peu plus de 50 ans et on me dit : 'Tu verras à 50 ans beaucoup de femmes sont épanouies'. Et bien je pense que oui, c’est vrai, je le suis.”

Clément Pons, Andréa La Perna, Hugo Monier, Théo Gicquel


Cette semaine dans les bassins de Londres, Claire Supiot poursuit sa marche en avant lors des Mondiaux de para-natation. Après sa médaille de bronze obtenue lundi sur le 100 mètres nage libre - la première du clan tricolore - et une 5e place en finale du 100m papillon, ce sera au tour du 400m nage libre jeudi, vendredi du 50m nage libre avant de terminer samedi par le 200m quatre nages. Toutes les courses des Mondiaux sont à suivre ICI.

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