Gorki 960
Gorki 960, la cité hôtelière qui surplombe la vallée de Krasnoya Polyana à Sotchi | DR

Sotchi sera-t-il l'éléphant blanc russe?

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Une dizaine d'hotels luxueux en cours d'achèvement, perchés sur une plate-forme taillée à flanc de montagne, reliés à la vallée de Krasnaya Polyana par des oeufs et une petite route sinueuse: c'est Gorki 960, une cité hotelière isolée, avec une unique remontée mécanique pour les skieurs et rien d'autre autour. Un lieu improbable qui pourrait bien devenir un village fantôme après les Jeux. Un sort qui guette peu ou prou l'ensemble du site olympique si rien n'est fait pour y développer très vite des activités alternatives.

Sorti de terre ex-nihilo en moins de cinq ans, pour un coût record estimé aujourd'hui à 36 milliards d'euros, le site de Sotchi va maintenant devoir être amorti sur la durée. L'enjeu, pour le CIO, est "le développement des sports d'hiver dans un pays de 150 millions d'habitants autour d'un grand centre de tourisme fonctionnant toute l'année". Vaste programme !

Pour l'heure, Sotchi met en avant quelques grands évènements à venir: les jeux Paralympiques bien sûr, au mois de mars, puis le grand Prix automobile de Russie, qui renaitra de ses cendres en octobre après une parenthèse de 100 ans, et beaucoup plus loin les matches de la Coupe du Monde de football en 2018, qui se joueront au stade Fisht. Doté de 40.000 places, il n'a servi qu'aux cérémonies d'ouverture et de clôture. D'ici le Mondial, il accueillera "des évènements sportifs et des concerts". Un genre de Stade de France, mais implanté dans une agglomération de 370.000 habitants, à 1.600 kilomètres de la capitale, Moscou.

Sept fois la Place Rouge

Autour de ce stade, sur les 202 hectares du parc olympique d'Adler en bord de mer, on ne compte pas moins de deux enceintes pour le patinage (dont l'Adler Arena qui deviendra un centre d'expositions), deux autres pour le hockey, et une cinquième pour le curling, la plus petite et la seule qui soit démontable. Sans oublier le centre des Médias, dont on ignore l'usage futur mais qui avec ses 158.000 mètres carrés fait "sept fois la taille de la Place Rouge à Moscou", dit le CIO.   

Le gigantisme se lit aussi dans les infrastructures de transport avec depuis Adler et l'aéroport adjacent, une autoroute à quatre voies (48 kilomètres pour 6 milliards d'euros, la plus chère du monde) et une ligne ferroviaire construites pour relier le site côtier aux différents sites de montagne, en surplomb de la vallée de Krasnaya Polyana.

Qui va emprunter cette autoroute, et remplir les quelque 25.000 chambres d'hôtels construites pour les Jeux ?

La saison des sports d'hiver ne devrait pas excéder trois mois par an, dans un pays où la pratique est encore peu développée. Les nouvelles installations de ski alpin, dans la station de Rosa Khutor, devraient certes contribuer à son essor, mais nombre de professionnels sont sceptiques. Dans la vallée les hôtels sont alignés les uns après les autres, et la nouvelle capacité hôtelière est énorme.
Face à cela, l'offre de ski est encore très modeste comparée aux grandes stations du continent européen, y compris celles où les Russes fortunés ont déjà leurs habitudes, comme Courchevel. Et la diversification de l'offre de loisirs n'y existe pas encore, pour ceux qui n'aiment pas skier ou veulent alterner cette pratique avec d'autres loisirs.

Projet pharaonique

"Objectif: faire en cinq ans ce que les Alpes françaises on fait en 50 ans"' déclarait récemment à France 2 Jean-Marc Farini, le Français en charge du développement de Rosa Khutor, confié par les Russes à la Compagnie des Alpes.

En attendant que le pari réussisse, il faudra imaginer d'autres activités récréatives pour attirer des clients à Sotchi, en saison et hors saison. Passés les Jeux, certains avancent l'idée d'ouvrir des casinos et des établissements de nuit. Mais pour l'heure aucune autorisation n'a été délivrée, et le sujet semble tabou tant que l'attention des medias internationaux est rivée sur la cité du Caucase.
Les investissements réalisés à Sotchi l'ont été en grande partie par des oligarques proches de Vladimir Poutine, au premier rang desquels Vladimir Potanine. Patron de la holding Interros, il est le principal investisseur privé des Jeux, et le batisseur de Rosa Khutor, pour un montant estimé à 2,5 milliards de dollars. "En l'état actuel des choses, a-t-il lancé au journal Izvestia, tout ce que ce projet peut générer, c'est des pertes".   

Si cette prophétie se réalisait, Sotchi pourrait devenir un "éléphant blanc", un de ces projets pharaoniques dont la démesure finit par provoquer l'échec dans une spirale de dettes. Un phénomène bien connu de l'histoire des villes olympiques, de Montreal à Athènes, mais jamais pour les montants records engagés à Sotchi.

David Botbol