Avec les Jeux olympiques, le skateboard va-t-il perdre son âme ?

Publié le , modifié le

Auteur·e : Théo Gicquel
Aurélien Giraud en Californie en 2019.
Le Français Aurélien Giraud sur son skateboard lors de la finale du Drew Tour Long Beach, le 16 juin 2019. | Sean M. Haffey / Getty Images via AFP

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À l'occasion de la semaine olympique et paralympique, focus sur le skateboard, enfant terrible parmi les nouvelles disciplines des Jeux de Tokyo. Sa présence au programme olympique a longtemps divisé une communauté libertaire et rebelle, entre ceux qui craignent une dénaturation de leur passion et d'autres qui tentent de proposer la meilleure transition possible au moule olympique. Pourtant à six mois des Jeux, une grande majorité l'a intégré et se prépare à l'aventure olympique.

L’affaire avait fait grand bruit. Du skate aux Jeux olympiques. Une hérésie pour la culture skate, une apostasie du bitume pour ceux qui voudraient y participer. Mélanger la culture underground et libertaire du skate avec le classicisme et la rigueur des JO, le mariage n’avait rien d’évident. Lorsqu’en 2016, le skateboard est annoncé parmi les nouvelles disciplines olympiques à partir de Tokyo 2020 (avec le surf, l'escalade, le karaté et le baseball/softball), la fronde s’était élevée face à la volonté du CIO de dépoussiérer les anneaux olympiques.

Cinq ans plus tard, certaines rancoeurs subsistent ici et là, mais beaucoup l'ont accepté, prenant le parti d'accompagner les JO, qu'ils y participent ou non. A six mois des Jeux, la présence du skate - qui se déploiera entre les épreuves de Street et le Park où 40 hommes et 40 femmes se défieront - divise encore parfois une communauté qui a toujours voulu s’affranchir des carcans sociétaux depuis les années 1970. Mais la transition a néanmoins pu s'effectuer autant que les esprits ont fini par s'accoutumer à la présence du skate à l'olympisme.

"Il y a ceux qui jouent le jeu de l'olympisme et qui s’y préparent. Et de l’autre côté il y a ceux qui refusent en bloc et qui disent que les Jeux ont besoin du skate, mais que le skate n’a pas besoin des Jeux. Mais ce sont aussi des minorités très bruyantes", débute Greg Poissonnier, responsable de la communication de la Commission nationale de skateboard, et skateur depuis 1987.

Liberté en danger

Parmi les plus réticents à l’arrivée du skate au JO, Samuel Partaix, skateur professionnel, y avait au départ vu une déliquescence de la culture skate, absorbée par le paquebot JO. "Je ne vois pas le skate comme cela ! Je n’ai pas envie de me mettre dans un moule fédéral avec des horaires d’entraînements, des performances et des objectifs à atteindre", expliquait-il peu après l’annonce du CIO en 2016 dans L'Équipe.

Dans le microcosme du skate, où le crissement des roulettes et le flottement des T-shirts larges s’entremêlent depuis plus de 40 ans, la nouvelle a au départ fait grincer des dents. Et le sujet qui fâche a souvent été mis sous le tapis entre adeptes avant d'être finalement accepté par le plus grand nombre. "C’est un sujet très sensible dans le monde du skate. Je n’ai pas commencé le skate pour la compétition. Je ne skate pas pour gagner mais pour me sentir libre. C’est mon art, mon échappatoire. C’est un moyen de se sentir libre", affirmait à Sport Reporter en janvier 2020 Manny Santiago, double vainqueur de la Street League Skateboarding (SLS).

La SLS, le principal circuit de compétitions internationales est désormais le point de passage qualificatif obligé pour les Jeux. La question de la notation demeure à ce titre un vrai point d'achoppement lors des compétitions et encore plus aux JO : comment juger ce que la plupart considèrent comme de l'art ?

Parmi les plus grands noms des rampes à avoir indiqué leur mécontentement, on trouvait au départ la légende Tony Hawk : "Ce qui m’inquiète, c’est que les jeunes se mettent à pratiquer le skate pour de mauvaises raisons, comme la recherche de la gloire ou de la fortune", avait d'abord lâché le skateur cinquantenaire avant de revoir son jugement plus en faveur des Jeux : "Les défaitistes sont bruyants et clairs : le skate n'est pas un sport et nous n'avons pas commencé le skate pour gagner des médailles ou se faire accepter par le grand public. Il y a une opportunité de montrer les attributs positifs du skateboard à la jeunesse et d'exposer les compétences indéniables de quelques-uns des meilleurs skateurs à notre plus grande audience. J'ai confiance au fait que cela va inspirer une nouvelle génération à adopter le skate comme un style de vie, une culture et un art."

Un constat partagé officiellement par 7 553 personnes sur une pétition. "Le skate ne doit pas être aux JO car les marques des skateurs sont en lien avec la drogue et l’alcool, sans oublier l’obscénité ou l’impiété, ce qui ne correspond pas aux Jeux. Mais devinez quoi : c’est comme ça que nous aimons le skate ! Le CIO exploite notre immense culture. Cela m’attriste de voir ce que le skate est en train de devenir", s’emportait David, un des signataires de ce cri du coeur collectif.

Le style avant le métal 

Si cette participation a clivé sa communauté, c’est car beaucoup de pratiquants ne voient pas l’apport des Jeux olympiques dans le développement de leur passion. Pour eux, la culture skate existe avant tout à travers les magazines, les vidéos sur les réseaux sociaux, le style de chaque skateur et la renommée dans ce monde difficile à pénétrer pour les profanes. Et une reconnaissance par ses pairs vaut au moins une breloque olympique.

À savoir s’il préfère une médaille olympique ou être en couverture de TransWorld, un des magazines de skate les plus réputés, le numéro 2 français Vincent Milou n’hésite pas longtemps : "C’est chaud… Une couverture de TransWorld je pense." Signe que la valeur d'une médaille pour un skateur est très éloignée de celle de beaucoup de disciplines olympiques.

Vincent Milou en action lors des Championnats d'Europe le 12 octobre 2019 à Nizhny Novgorod, en Russie.
Vincent Milou en action lors des Championnats d'Europe le 12 octobre 2019 à Nizhny Novgorod, en Russie. © Grigory Sysoev / Sputnik / Sputnik via AFP

Pourtant, le mouvement est amorcé et le temps ne cesse de rapprocher le skate des Jeux olympiques. Alors certains choisissent d’écarter leur rancoeur et d’épouser ce choix pour mieux protéger le skate. "Il vaut mieux que ce soit des skateurs qui s’en occupent et ne pas tout refuser car cela vient de l’extérieur. Il faut arrêter avec ça ! Quand on est systématiquement rejeté dans la rue, ma démarche c’est d’essayer de faire comprendre ce qu’on fait", continue Greg Poissonnier.

Le spectre de l'échec du snowboard

Le CIO, au fait de la méfiance grandissante face à ce choix, a mis de l’eau dans son vin. Pas d’adaptation forcée ou précipitée au moule olympique, c’est aux JO d’embrasser la culture skate tout en l'incitant à rentrer dans certaines cases. "Ils savaient la réticence du monde du skate. Donc pour que ce soit accepté, ils ont décidé de former une commission de skateurs respectés et respectables", explique Greg Poissonnier. Présent à Rio de Janeiro en 2019 pour une compétition de la SLS, Vincent Milou, acquiesçait : "C’est bizarre cette histoire de porter une tenue équipe de France, jamais je n’aurais pensé ça. Mais ils font ça bien, c’est discret. Ils n’essayent pas de changer ce qu’on fait ou qui on est."

L’exemple du snowboard, arrivé aux Jeux olympiques d'hiver à Nagano (Japon) en 1998, a refroidi les glisseurs. "Le niveau du snow à Nagano n’était absolument pas représentatif du niveau du snow freestyle", se souvient Greg Poissonnier. Afin d’éviter cet écueil, le CIO tente d’attirer les meilleurs skateurs mondiaux, alors que le snowboard est aujourd’hui en retrait face au ski freestyle.

"Je ne pense pas que le skate subira le même chemin que le snow. Des gens vont découvrir le skate grâce aux JO et l’aborderont peut-être comme une discipline classique. D’autres vont peut-être embrasser la culture skate après l’avoir découvert aux JO", ambitionne Greg Poissonnier.

Un skateur sur l'ancien aéroport de Tempelhof, à Berlin le 23 juin 2020.
Un skateur sur l'ancien aéroport de Tempelhof, à Berlin le 23 juin 2020. © ANNETTE RIEDL / DPA PICTURE-ALLIANCE VIA AFP

Coexistence ou fracture durable ?

Les Jeux olympiques peuvent-ils aspirer l’âme contestataire et désobéissante du skate ? Pour Tony Alva, pionnier du skate et premier champion du monde, la culture skate est trop solide et historique pour se faire happer par un tel événement. "Je ne pense pas que les JO aient le pouvoir de nous faire du mal. Le seul point négatif, ce serait le côté commercial", racontait-il à L'Équipe en 2019.

Un constat partagé par Greg Poissonnier, qui y voit l’occasion de montrer au monde ce qu’a à proposer le skate pour dépoussiérer des JO qui cherchent eux-mêmes à se renouveler. "C’est un coup de pied dans la fourmilière. Il y a pas mal de sports qui ne vivent que par l’ambition olympique et qui sentent qu’on est au tournant de quelque chose. Ce sont des sports qui vont disparaître, car ils ne vivent que pour les Jeux, ils n’ont pas de sponsors", observe-t-il. 

Pour autant, il tente de positiver, et voit déjà des effets bénéfiques qui pourraient encore s’accroître avec la proximité de Paris 2024. "C’est un progrès, une reconnaissance. L'impact de l’olympisme est palpable sur les équipements et sur le nombre de formations pour devenir prof de skate. Avec l’aval olympique, on considère le skate comme un truc sérieux, alors que les skateurs continuent de faire exactement la même chose ! Il y a toute une perception qui a changé : d’un seul coup, les portes sont ouvertes parce que le skate est olympique."

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