Le décathlonien tricolore Kevin Mayer aux JO de Rio
Le décathlonien tricolore Kevin Mayer | DPPI - STEPHANE KEMPINAIRE

Rio 2016 : Kevin Mayer, une médaille d'argent après "énormément de peur et de souffrance"

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Kevin Mayer est devenu le premier décathlonien français à remporter une médaille aux Jeux Olympiques depuis 64 ans. Cet immense exploit, à seulement 24 ans, est porteur de superbes promesses. Lui voulait juste savourer et son bonheur et sa bonne humeur étaient largement communicatifs. Récit.

Les médailles d’argent n’ont décidément pas toutes le même goût. On avait quitté Renaud Lavillenie en larmes et remonté contre un public brésilien trop chauvin. Puis Melina Robert-Michon et Kevin Mayer jeudi soir sont venus rappeler que parfois l’argent vaut bien l’or.

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Un décathlon parfait

"C’est vraiment le décathlon parfait pour moi. Cela fait quatre ans que je ne pensais qu’à ça. Je me suis préparé pour ça. Ces trois dernières semaines, j’ai eu énormément de mal à dormir, j’imaginais que je foirais une épreuve sur les dix. Durant ces deux jours, je me suis mis en mode 'Keke transcendance, Keke la braise' (sic). Puis tout s’est enchaîné. Sur certaines épreuves, c’est passé facile, sur d’autres j’ai dû me donner à fond".

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Enorme pression

Le jeune homme de 24 ans a tout pour lui : une belle gueule, un physique de statue grecque et une gouaille revigorante. Cette médaille lui a permis de se lâcher : "je vous avais dit avant la compétition que j’étais serein, mais je me ch.... dessus. Clairement. C’est bien d’annoncer, heureusement j’ai réussi à l’assumer. Mais il y a eu énormément de peur et de souffrance".

Kevin Mayer a plus de tablettes que de chocolat
Kevin Mayer a plus de tablettes que de chocolat

Un dernier 1500 mètres effrayant

Ces dix épreuves sur deux jours nécessitent une force physique et mentale inimaginables. "Le décathlon, ça commence le matin à 9h30, ça se termine le premier jour à 21h30. On n’est pas couché avant une heure du matin. On est debout à 6 heures le lendemain", soupire le médaillé d’argent. Cette torture physique et psychologique se finit par l’épreuve la plus redoutable, le 1500 m. Un cauchemar pour les décathloniens. "On n’est pas fait pour ça", assure Kevin Mayer. "Il (le 1500m) nous fait tous peur, avant la course, je me ch.... dessus. Il a fallu que j’endure la souffrance, mais pendant la course c’est un bonheur parce que je fais un temps que je n’avais pas fait depuis deux ans (4'25''49). C’est honorable, même si je me suis fait dépasser par Ashton (Eaton, ndlr)… J’aurai bien aimé le 'fumer' sur la ligne, mais ce n’est pas grave".

 

Une médaille qui prend forme

Cette médaille d’argent s’est construite sur les deux jours. Il a toujours été dans le sillage du maître de la discipline, l’Américain Ashton Eaton, désormais double champion olympique. Il a même été tout près de le devancer et le Français s’est pris au jeu. "J’ai cru à la médaille d’or quand Ashton (Eaton, ndlr) fait 53 m (au javelot, ndlt). Je me sentais bien, mais j’étais sur élan réduit pour faire 65 m. Quand j’ai mis plus d’élan, je pensais pouvoir le lancer plus loin, mais je n’avais plus de jambes". Avant de menacer le recordman du monde, Kevin Mayer a dû se défaire d’une concurrence coriace. Sa performance sur la perche (5,40m) l’a mis à l’abri. "Quand je passe 5 mètres de cette manière là, je me dis que je vais réussir mon concours. Quand je passe 5,20m et que je vois Damian Warner (le Canadien finalement 3e, ndlr) être en dessous, je sais qu’il n’y a plus d’épreuves à risques. Il me reste à faire le taf, je dois aller ‘à la mort'’’. Chose qu’il fera puisqu’il a "donné son corps à la science durant ces deux jours", avoue-t-il. La cheville, le genou, tout le fait souffrir, il a même du mal à marcher. Mais il garde son humour. "C’est avec plaisir que j’écouterai l’hymne américain demain (vendredi, ndlr), même si on l’a déjà beaucoup entendu… Je demanderai à Ashton s’ils peuvent changer de disque et mettre la Marseillaise, on ne sait jamais".

Ashton Eaton, une inspiration

L'accolade entre Kevin Mayer et Ashton Eaton
L'accolade entre Kevin Mayer et Ashton Eaton

L’Américain est une légende du décathlon. Un extraterrestre qui a cravaché pour conserver son titre. Après le 1500 m, il a eu des mots pour son dauphin. "Il m’a dit ‘I love you’… Il a une femme, c’est quand même chelou", plaisante le Français avant de reprendre son sérieux : "Il m’a dit que ma performance était énorme. Je lui ai rendu le compliment parce qu’il termine devant moi". "C’est mon exemple, il m’inspire, mais je n’hésiterai pas à essayer de le battre la prochaine fois, poursuit-il. C’est beau d’avoir un ambassadeur aussi charismatique, mais également humble et accessible. Il a tant fait pour nous". Tout ça et la légendaire solidarité entre décathloniens ont poussé le Français à encourager l’Américain au moment de son essai à 4,90 à la perche, la barre qui lui a permis de conserver son titre. "Au début on est adversaire, mais au fur et à mesure que le concours avance, on se bat tellement contre nous-même et la fatigue, qu’on est obligé d’aller vers les autres. Donc je l’ai encouragé lors de son essai à 4,90m. C’est peut-être c.. de ma part, mais c’est l’esprit du décathlon. Il a été plus fort tout simplement, mais je remets notre duel à plus tard".

Le record de France

Avec 8834 points, Kevin Mayer est désormais le sixième meilleur performeur mondial de tous les temps et s'est offert le record de France, vieux de 26 ans, propriété de Christian Plaziat (8574 points). "J’ai imaginé ce total mais le réaliser c’est complètement différent. Avec tout le respect que je lui dois, je peux lui dire (à Christian Plaziat, ndlr) que j’ai explosé son record (sourire, ndlr). Ces gens (Stéphane Plaziat, Alain Blondel, Romain Barras, ndlr) ont fait énormément pour le décathlon, ils m'ont partagé leur expérience pour que je l’acquiers plus rapidement. On n’a jamais été adversaire, ce sont des grands frères qui m’ont toujours aidé et soutenu. Ce record, je leurs dois". Ce total est également assez proche du record du monde de Ashton Eaton (9045 points). Un futur objectif ? Passant dans son dos au moment de la question, Ashton Eaton sourit et lui dit "say yes". L’ambiance est détendue mais le Français ne s’enflamme pas. "Je sais que j’ai le physique pour faire une médaille, mais mentalement, je ne sais pas si j’y arriverai. Chaque année, je vais travailler et progresser. Je ne me donne pas de limite d’âge pour arrêter et peut-être qu’à force de progresser un jour, je tendrai vers ce record du monde. Mais ce qui me fait vivre dans l’athlétisme, ce sont les médailles et les partager avec tout le monde".

Benoit Jourdain @BenJourd1